N° 159, février 2019

Histoire socio-politique et de l’art contestataire en Iran de 1953 à 1979

L’art politique iranien de 1953 à la Révolution islamique de 1979
(2ème partie)


Hodâ Zabolinezhâd

Voir en ligne : L’art politique iranien de 1953 à la Révolution islamique de 1979 (1ère partie)


Bahman Mohassess, sans titre, peinture à l’huile sur toile, Musée d’art moderne et contemporain de Téhéran, 1974.

En Iran, les styles artistiques dominants des années 1950 étaient ceux de l’art moderne et contemporain. L’organisation de la première Biennale de Téhéran en 1958 par Marco Grigorian, un peintre moderniste, et la prise de position des autorités de l’époque en faveur de cette biennale suscite un important changement dans le paysage artistique iranien. Les œuvres de précurseurs de l’art contemporain iranien se retrouvent enfin exposées au sein d’importantes manifestations artistiques. Cinq autres biennales seront ainsi organisées dans le pays jusqu’en 1978. Elles joueront un rôle essentiel dans l’évolution des arts plastiques modernes et contemporains iraniens et serviront de lettres d’introduction aux meilleurs artistes iraniens qui ambitionnent alors d’atteindre un public international aux biennales de Venise, São Paulo, etc. Notons aussi que le mariage du Shâh en 1959 avec Farah Dibâ, jeune diplômée de l’école des Beaux-arts de Paris joua un rôle clé dans cette prise de position des autorités culturo-artistiques en faveur des artistes modernes et contemporains qui tendaient à prendre de plus en plus de distance avec les écoles bien institutionnalisées de l’art traditionnel iranien. Ces jeunes artistes étaient désireux d’expérimenter les nouveaux champs artistiques de l’art moderne et contemporain.

Bahman Mohassess, sans titre, peinture à l’huile sur toile et collage de motifs de poisson, Rome, 2010.

Dès son arrivée au pouvoir, Farah Dibâ, devenue Farah Pahlavi, prit la tête des décisions concernant l’organisation d’événements et, plus généralement, des grandes orientations culturo-artistiques du pays. Sa présence permit l’octroi d’un important soutien aux artistes modernes et contemporains, mais aussi plus traditionnels. Elle participa également à la fondation de l’organisation du Patrimoine culturel et du tourisme de l’Iran, dont le but était de participer à la sauvegarde des arts traditionnels iraniens en train de disparaître à cause de la modernisation du pays, ainsi qu’à l’ouverture de différents musées dont la mission était d’acquérir, restaurer et exposer des œuvres issues d’un aspect de civilisation persane, ou encore d’un champ ou école artistique spécifique. C’est notamment le cas du Musée des arts décoratifs où sont exposés des miniatures et tableaux de différentes époques historiques de l’Iran jusqu’à la fin de la période qâdjâre, ou encore celui du Musée du temps, qui s’est consacré à rechercher et acheter les différentes horloges et montres présentes dans le pays afin de les restaurer et les exposer. Mais l’exemple le plus connu reste sans doute la création du Musée d’art contemporain de Téhéran contenant une très riche collection d’œuvres nationales et internationales, et qui serait la troisième au monde en termes de valeur marchande. Le festival des Arts de Shirâz, qui connut un point d’arrêt après la Révolution, s’inscrit également dans ce mouvement. Les grands noms de la culture des années 1960-1970 dont John Cage et David Tudor, Merce Cunningham, Maurice Béjart, Hariprasad Chaurasia… ont alors participé à cet événement. En somme, il existait une atmosphère artistique très active durant ces années.

C’est aussi à cette époque qu’un nouveau genre d’art politique iranien apparu, notamment grâce aux frères Mohassess Bahman (1931-2010) et Ardeshir (1938-2008), puis Bijan Jazani (1938-1975). Bahman Mohassess fut peintre, sculpteur, poète, auteur de pièces de théâtre, ainsi que traducteur. Il fut aussi membre d’un groupe avant-gardiste fondé par le père de l’art moderne iranien Jalil Ziâpour. A la suite du coup d’État de 1953 et du fait de l’atmosphère politique close du pays, Bahman Mohassess quitta l’Iran pour s’établir à Rome où il fréquenta l’école des Beaux-arts. Il était alors proche de Ferruccio Ferrazzi (1891-1978) célèbre peintre italien. Il rentra en Iran en 1964, mais quitta de nouveau le pays en 1968 pour se rendre à Paris puis à Rome, où il passa le reste de son existence.

Ardeshir Mohassess, Finally, order was reestablished in the rebellious region and everyday life began again (Finalement, l’ordre fut rétabli dans la région rebelle et la vie quotidienne recommença de nouveau), série Vie en Iran, dessin sur papier, Library of Congress, Etats-Unis, 1978.

Provocateur, volontiers cynique, perpétuel indigné, Bahman Mohassess a été, en plus d’un artiste prolifique au geste sûr, un homme haut en couleur. Jusqu’à aujourd’hui, ces œuvres ne laissent pas indifférent tant leurs sujets sont forts, criants sinon écrasants, avec leurs formes hybrides tenant tout à la fois du poisson, de la divinité et du monstre. [1]

Ces peintures et sculptures montrent ainsi souvent des personnages aux allures de monstres hybrides se trouvant dans des espaces inconnus. Il est possible qu’il voyait les hommes autour de lui comme des monstres - surtout les gouvernants de l’époque en Iran ; des gens qui ont finalement obligé l’artiste à quitter son pays natal et à s’exiler. Le motif du poisson hors de l’eau est un sujet très présent au sein de son œuvre. Comme il l’a précisé dans le film documentaire Fifi hurle de joie réalisé par Bitâ Farâhani à son sujet, ce poisson n’est autre que lui-même.

Ardeshir Mohassess, The King and I, série Vie en Iran, dessin sur papier, Library of Congress, Etats-Unis, 1978.

Son frère, Ardeshir Mohassess, est également une figure artistique importante de cette époque bien que sa manière de travailler soit totalement différente. La dimension politique de l’œuvre d’Ardeshir, qui était avant tout un illustrateur et un dessinateur humoristique, est également plus évidente. Il est une sorte d’observateur attentif de la société iranienne laquelle, malgré un changement rapide suite au processus de modernisation de l’Iran initié par les Pahlavis, a finalement conservé ses traditions de façon bien institutionnalisée. L’artiste souligne ainsi qu’au-delà d’un discours progressiste, peu de changements essentiels se sont en réalité produits. Ses dessins satiriques mettent en scène des personnages historiques de l’Iran comme les rois, notamment qâdjârs, ainsi que des personnages du quotidien. Il puise abondamment dans un répertoire iconographique traditionnel, notamment les miniatures inspirées du Shâhnâmeh, en vue de mettre en scène ses critiques et sa vision satirique de la société. Ces dessins étaient le plus souvent publiés au sein de quotidiens et de revues culturelles. Il accuse aussi les Pahlavis d’être identiques dans les faits aux Qâdjârs. A l’instar de son frère, Ardeshir choisit de quitter l’Iran du fait qu’il ne peut y travailler librement, et s’établit à New York. Il devient alors un dessinateur humoristique internationalement connu grâce à son style de travail consistant à mettre en avant des sujets ayant trait aux droits de l’homme, ainsi qu’aux libertés sociales et politiques en général dans différents pays.

 

Bijan Jazani, La vie, peinture, date inconnue

Bijan Jazani (1938-1975) est aussi un artiste politique majeur de l’époque. Avant d’être un peintre, Jazani fut le fondateur de l’organisation communiste paramilitaire Iranian People’s Fadâiân, qui était une branche du parti politique communiste iranien Toudeh dont ses parents étaient membres. Cette organisation était illégale en Iran et commettait des attentats contre le régime royal. Son rôle en son sein a ainsi valu à Jazani de passer plusieurs années en prison. L’essentiel des peintures qui restent de lui sont ainsi les souvenirs de ses années en prison. Après avoir été relâché, il a de nouveau été arrêté et accusé d’avoir fomenté un attentat contre le Shâh. Sans que le tribunal n’en apporte les preuves, il fut condamné à la perpétuité, peine commuée ensuite en 15 ans de prison. Mais il fut finalement exécuté avec huit autres de ses camarades après avoir subi différentes sortes de torture. Son œuvre est marquée par l’influence du cubisme, du surréalisme, de l’expressionnisme allemand des années 20, ainsi que du fauvisme. Artiste autodidacte, il n’a pas eu accès à une formation artistique. Il reflète les événements politiques de son époque au travers de son œuvre. Ainsi, son œuvre Siyâhkal (1971), titre qui fait référence à la petite ville du même nom située près de la mer Caspienne au nord de l’Iran, rappelle l’opération de guérilla menée par l’organisation Iranian People’s Fâdaiân. Lors de cet attentat, les guérilleros ont attaqué un poste de gendarmerie pour libérer deux de leurs membres arrêtés, tuant trois gendarmes. Par la suite, les agents de police accompagnés de soldats de l’armée lancèrent des recherches intenses qui permirent de retrouver les treize personnes impliquées dans l’attaque. Toutes furent condamnées à mort et exécutées. Cette peinture constitue pour l’artiste, en prison à l’époque, un hommage rendu à cette lutte armée. Ajoutons que dans la culture iranienne, le cerf (qui est représenté dans Siyâhkal) est un symbole de courage, de puissance, de vitesse, et de dignité. Cette peinture n’est également pas sans rappeler le tableau de Frida Kahlo (1907-1954) intitulé Le cerf blessé (1946).

Frida Kahlo, Le cerf blessé, peinture, 1946.

Dans une autre de ses œuvres, il met en scène des gazelles dont les gestes diffèrent totalement de celui du cerf agressif figuré dans Siyâhkal.

Son titre, La vie, accompagne les gestes calmes des gazelles et l’utilisation de couleurs vives. Le monde de l’artiste n’est donc pas tout à fait noir et désespéré – il semble au contraire espérer la venue d’une nouvelle ère, après la gangrène du régime royal.

Évoquons enfin son œuvre intitulée Prisonnier, qui constitue un témoignage de ses années difficiles dans les différentes prisons de l’Iran, avant son exécution par la Savak. Il y dépeint sa prison comme une sorte d’utérus qui l’entoure et lui tel un fœtus, ayant néanmoins l’œil vigilant et attendant l’occasion de s’en libérer.

Akbar Behkalâm, Persépolis I, série Perspolis, peinture, 1977.

Avant de conclure cette étude, il apparaît important d’évoquer l’œuvre d’Akbar Behkalâm (1944) peintre et sculpteur qui s’est exilé en Allemagne en 1976. Cet artiste opposant au régime pahlavi s’est illustré par son œuvre politique notamment avec une série de peintures intitulée Persépolis (1976-1979), où il figure et manifeste son écœurement vis-à-vis des actes violents des agents de la Savak et de la police iranienne non seulement contre les opposants, mais aussi contre toute personne osant critiquer les actes du Shâh, de son gouvernement et de ses alliés. « En 1971, le Shâh organisa une propagande élaborée en vue de célébrer les 2500 ans de la monarchie iranienne, notamment à Persépolis. L’objectif pour le régime était de se construire une respectabilité au sein de la communauté internationale, en se référant aux traditions persanes anciennes. Dans les tableaux de Behkalâm, la contradiction entre cet essai de présenter « un peuple cultivé » et le meurtre de ceux qui s’opposaient au régime devient clairement apparent. » [2]

Akbar Behkalâm, They Expected a Different Life When the Revolution Started, série Persépolis, peinture, 1979.

 La série Persépolis manifeste l’influence du réalisme, de l’expressionnisme et des miniatures persanes dans l’œuvre de Behkalâm, avec notamment la présence de motifs gravés sur les murs de Takht-e-Jamshid, le grand palais achéménide situé dans la cité royale de Persépolis. Le choix d’un tel titre et des motifs issus de la civilisation antique de la Perse est délibéré : suite aux efforts de l’Impératrice Farah notamment via le Festival des arts de Shirâz-Persépolis, l’Iran était devenu une destination prisée des touristes internationaux, et de nombreuses personnes à travers le monde avaient entendu parler de la cité royale de Persépolis. Behkalâm voulait montrer au monde une autre face de l’Iran sous l’oppression du régime royal, et attirer son attention. Son œuvre est donc une sorte de cri, alertant que le pouvoir était en train de torturer et d’assassiner les Iraniens au sein du territoire de Persépolis où avaient auparavant régné des dynasties ouvertes et tolérantes.

    Bibliographie :


    - « Arts in exile, Akbar Behkalam : from the Persepolis Series of Paintings (1977-1979) », http://kuenste-im-exil.de/ (consulté le 28/07/2017).


    - Blanc, Jean-Charles, « Muhammad Reza Pahlavi (1919-1980) - shâh d’Iran (1941-1979) », Encyclopædia Universalis [en ligne], http://www.universalis.fr/ (consulté le 16/08/2017).


    - « Ardeshir Mohassess, 1938-2008 », Comic Reporter, http://www.comicsreporter.com/ (consulté le 27/07/2017).


    - Article « Mohassess Ardeshir », Encyclopaedia Iranica http://www.iranicaonline.org/ (consulté le 27/07/2017).


    - Garcia, Vivien,  L’anarchisme aujourd’hui, Paris, L’Harmattan, 2007.


    - Hedjâzi, Arefeh, « La nationalisation du pétrole : un échec victorieux ? », La Revue de Téhéran, http://www.teheran.ir/ (consulté le 15/08/2017).


    - « Le destin brisé de Bahman Mohassess », http://www.lejdd.fr/ (consulté le 24/07/2017).

    Notes

    [1« Le destin brisé de Bahman Mohassess », http://www.lejdd.fr/ (consulté le 24/07/2017).

    [2« Arts in exile, Akbar Behkalam : from the Persepolis series of paintings (1977-1979) », http://kuenste-im-exil.de/ (consulté le 28/07/2017).


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