N° 171, février 2020

Chuchotis sous le lustre de bronze à cinq branches


Traduit par

Arefeh Hedjazi


Monsieur Aflâkpeymâ tourna la tête. Il cligna amicalement l’œil à l’aube qui se dandinait derrière la fenêtre puis mourut !

Ceux qui les premiers entendirent la nouvelle et arrivèrent sur les lieux avant les autres, virent le grand homme du clan Aflâkpeymâ fixer encore d’un œil entrouvert le lustre de bronze à cinq branches, tenant fermement un bout du drap blanc entre deux de ses doigts osseux avec un calme à envier. Malgré cela, cet événement triste perdit très vite son éclat dans l’ombre du clin d’œil interrompu de Monsieur Aflâkpeymâ à l’aube.

**

Le soleil se levait à peine quand le docteur Badakhshân entra, tête chauve et épaules voûtées, sa serviette à la main : « Ecartez-vous, écartez-vous… » Sur ordre du médecin, tous s’écartèrent ; sauf quelques-uns, y compris Delâviz, la fille cadette de Monsieur Aflâkpeymâ qui, pendue au bras de son mari Delâvar Khân Bâghmisheh, s’agitait et ne cessait de tordre son gros nez épaté dans le mouchoir quadrillé plié en quatre.

Avant tout autre chose, le docteur Badakhshân passa les doigts serrés de sa main sur l’œil gauche de Monsieur Aflâkpeymâ. Peine perdue. Monsieur Aflâkpeymâ continuait de fixer de son œil entrouvert le lustre de bronze à cinq branches comme si ce dernier risquait de tomber du plafond à chaque instant et de lui disperser la cervelle. Le docteur Badakhshân passa cette fois le dos de sa main droite sur l’œil de Monsieur Aflâkpeymâ. Puis, il posa l’index de son poing serré sur sa lèvre et médita, dubitatif et étonné.

« Qu’est-ce que cela signifie… ? »

Madame Hamdam, la vieille voisine, murmura : « Que Dieu nous protège. »

Puis elle s’élança vivement dehors pour aller confier la nouvelle de la mort de son cher voisin à la brise chagrine qui passait.

« Que Dieu nous protège !…Un œil ouvert ! »

Quelqu’un demanda : « Docteur, il n’y a rien à faire ?! Serait-il possible qu’un miracle survienne et qu’il lui reste encore quelques années à vivre ?! »

Le docteur Badakhshân, indifférent aux miracles et au monde, annonça son diagnostic à voix haute : « Mort subite, avec paralysie de la paupière ! » Et se retourna, pour déclarer sans délai, de manière à ce que tout le monde l’entende : « Il est foutu. Dieu est clément et miséricordieux. Ne faites pas attention à son œil entrouvert. »

Près de la porte, il fit un signe de tête à Delâvar Khân Bâghmisheh pour aller rédiger avec lui le certificat de décès dans une autre pièce.

**

Quand le vice-directeur de l’« Office pour les Affaires inattendues des citoyens » entra, accompagné de deux de ses fonctionnaires, il ne restait plus que le mort dans la pièce. Monsieur le vice directeur, après une courte pause, gratta sa nuque inexistante. Pensivement, il attrapa son menton poilu dans sa main et d’un geste du doigt, ordonna au fonctionnaire à sa droite de s’approcher pour soulever le drap qui recouvrait le visage du défunt. Monsieur le vice-directeur passa le bord de sa longue manche qui descendait jusque sur le dos de sa main sous son nez et cette fois-ci, autorisa le fonctionnaire à sa gauche à recouvrir le visage du mort.

« Il y a un problème… »

Personne d’autre que Delâvar Khân Bâghmisheh ne comprit la signification de ces mots. C’est pourquoi, lorsqu’il raccompagna les membres de la mission de l’Office pour les Affaires inattendues des citoyens, à son habitude à petits pas et les mains croisées sur son ventre, il pencha la tête et demanda : « Vous avez dit...?! »

« J’ai dit qu’il y a un problème. Le certificat de décès est non admissible. Il faut un certificat d’autopsie officielle.

- Très bien, alors que faut-il faire ? »

Monsieur le vice-Directeur fit pivoter sa tête ronde sur le cou qu’il ne possédait pas.

« C’est évident, Monsieur...Pour éclaircir la vérité sur cette affaire, le dossier doit être transmis au bureau central de la préfecture du département. »

Monsieur Bâghmisheh, encore plus triste et confus qu’auparavant, fit un pas en arrière et autorisa les fonctionnaires à sortir de la pièce en formation triangulaire.

*

Maintenant, il n’y avait plus de place dans la petite maison de Monsieur Aflâkpeyma. Le fils aîné de la famille, qui avait rapidement fait le déplacement depuis le chef-lieu du département, continuait de hocher la tête avec incrédulité, hébété et sous le choc.

« Il était fort comme un cheval… Mais, vous dites qu’il est mort ?! »

Le second fils de la famille dictait à sa jeune sœur : « … ont la tristesse de vous faire part du décès...Cérémonie pour le défunt… », quand monsieur Bâghmisheh lui tapota l’épaule : « Il y a un problème…

- Il y a quoi ?!

- Le type a dit qu’il y avait un problème. Je ne sais pas ce qu’il entend par problème. Mais je suis sûr que ça a à voir avec l’œil entrouvert de Père ! »

*

Depuis quelques heures, la ville subissait une coupure d’électricité et pour ne rien gâcher, la brise tristounette avait apporté la nouvelle de la panne du générateur électrique de la seule clinique de la ville, panne qui donc interdisait l’usage de la chambre froide de ladite clinique. Il fut décidé qu’un ou deux des vénérables sages endeuillés du clan iraient à « L’Office pour les Affaires inattendues des citoyens » pour s’enquérir de la marche à suivre. Une fois que madame Hamdam avait appris le détail des négociations de l’équipe des endeuillés avec les fonctionnaires, plus personne dans la ville n’ignorait que la dépouille de l’ancêtre du clan des Aflâkpeymâ devait être transportée le plus rapidement possible en ambulance au Service de médecine légale du chef-lieu, pour que là-bas, avec de l’électricité et autres commodités à disposition, l’on puisse clore les démarches administratives inhérentes à la situation. L’affaire était presque arrangée quand la triste brise revint avec la nouvelle d’une parturiente de l’un des villages alentours qui était entrée en labeur et pour qui on avait donc envoyé l’ambulance. Il fallait se résigner à attendre. Le fils aîné de monsieur Aflâkpeymâ commença à grommeler en claquant la langue.

« Le docteur Badakhshân a diagnostiqué une mort soudaine avec paralysie de la paupière, n’est-ce pas ? A quoi servent tous ces jeux ? »

Et à cet instant même, une idée lui traversa la tête dont on pouvait d’ores et déjà dire qu’elle n’était ni neuve ni utile. L’équipe légale de l’Office pour les Affaires inattendues des citoyens avait déjà pensé à tout, même à l’incongru : « Il est illégal de déplacer des dépouilles sur les routes départementales ou nationales ou les autoroutes, en milieu rural ou urbain. Les contrevenants seront poursuivis en justice. »

*

A la nuit tombée, le soldat gardien envoyé par le commissariat fit sortir les endeuillés de la chambre comme des poulets d’un cageot. Puis, il posa un tabouret derrière la porte et s’y installa : « Sur ordre des responsables, jusqu’à l’éclaircissement de l’affaire, personne n’a le droit d’entrer ! »

De temps à temps, le soldat gardien, avec un geste en éventail de ses quatre doigts serrés ensemble, faisait reculer ceux qui s’étaient avancés imperceptiblement et l’entouraient : « Si Dieu le veut, la situation de votre défunt père sera éclaircie dans les plus brefs délais, ne vous inquiétez pas. »

*

Avant le rappel de madame Hamdam, personne ne s’était souvenu que : « On est jeudi et les administrations sont fermées… ! Mais alors l’autorisation de transporter la dépouille au centre ? La réservation de l’ambulance ? L’envoi du dossier ?! »

Mais il n’y avait pas de réponse claire à ces questions. Le remplaçant du soldat gardien, qui avait pris son poste tôt le matin, était plus doux que son prédécesseur et permettait de temps à autre à quelque membre de la famille d’entrer dans la pièce où reposait le défunt pour qu’il puisse, tant que c’était encore possible, rencontrer une dernière fois l’aïeul du clan. Néanmoins, personne n’ignorait que ce dernier adieu n’avait été rendu possible que grâce aux efforts de Delâvar Khân Bâghmisheh et sa généreuse prodigalité.

Le fils aîné de monsieur Aflâkpeymâ était allé rendre visite au directeur de l’Office pour les Affaires inattendues des citoyens à son domicile pour, peut-être, réussir à obtenir son autorisation pour le transport de la dépouille à la chambre froide de la clinique locale, maintenant que le courant était rétabli. Monsieur le vice-Directeur, en pyjama et ensommeillé, lui avait expliqué en baillant dans la porte que la chambre froide était individuelle et que la place avait été prise par un individu qui était décédé lors de la prière du matin dans la mosquée du bourg d’en haut.

*

Le matin très tôt, les éplorés, qui n’avaient pas fermé l’œil de la nuit, étaient témoins de la relève des sentinelles. Le nouveau gardien était nerveux et paraissait en manque de sommeil et dès qu’il s’installa sur le tabouret, il s’endormit ! Ceci alors que deux rues plus loin, l’ambulancier, injuriant dans la cuisinette de la clinique, prenait son petit déjeuner :

« Elle a perdu le souffle juste en haut de la gorge. On aurait dit que ses roues s’enfonçaient dans la terre. Elle m’a tué sans se rallumer. La salope m’a fatigué ! »

Le groupe des endeuillés découvrit, grâce aux efforts de madame Hamdam, que les proches du décédé de la prière du matin à la mosquée de là-haut avaient tout juste commencé à se rassembler et que leur réunion prendrait quelque temps. En même temps, les têtes rapprochées et les murmures autour du « péché de laisser le corps par terre » et « il ne faut pas inutilement retarder le défunt face aux anges inquisiteurs » augmentaient la détresse des endeuillés. Mais quand on parlait de « problème » et de « mort suspecte », les perspicaces prenaient leur menton dans leurs mains et s’enfonçaient dans leurs pensées.

Delâvar Khân était le dernier qui obtint l’autorisation d’entrer dans la pièce et de voir l’aïeul du clan. Mais dès qu’il tourna la poignée de la porte, il poussa un cri, comme foudroyé et recula précipitamment d’un ou deux pas. Monsieur Aflâkpeymâ n’était pas dans son lit. Alors que le lustre en bronze à cinq branches, à sa place, pendu au plafond, se balançait doucement. 

*

Durant ce week-end accablant, personne ne comprit ce qui était arrivé à l’aïeul du clan Aflâkpeymâ. Malgré cela, aujourd’hui encore, à chaque fois qu’elle passe dans la ruelle derrière la maison, madame Hamdam examine minutieusement le bout de tissu qu’elle a enroulé autour des barreaux de la chambre à coucher de monsieur Aflâkpeymâ le soir où il a disparu. Puis, poussant un grand soupir, les lèvres plissées, elle hoche la tête et continue son chemin.

 


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