N° 171, février 2020

La dualité droite-gauche en Iran : représentation dans la littérature classique persane


Hadi Dolatabadi


Résumé :

 

Le binôme droite-gauche est un couple tirant son origine d’une dualité qui s’illustre dans un premier temps dans l’espace de la vie de l’homme de par son expérience corporelle. Cette dualité trouve des évocations dans différents domaines dont les textes sacrés. Elle explique l’opposition Bien-Mal en attribuant le côté droit aux bienfaisants et le côté gauche aux malfaiteurs qui auront comme demeure éternelle respectivement le paradis et l’enfer, selon les enseignements religieux. Dans la littérature persane qui est imprégnée par la culture zoroastrienne et musulmane, cette dualité trouve des occurrences chez les auteurs qui la manient à leur gré afin de faire véhiculer les messages et valeurs qu’ils souhaitent. Les occurrences que nous avons repérées dans la littérature persane sont significatives des différentes valeurs véhiculées par ce binôme qui représentent, comme dans les textes sacrés, une opposition Bien-Mal, supériorité-infériorité et aussi l’attribution du côté gauche, étant inférieure, à la femme tout en gardant l’idée de la totalité de l’espace quand il s’agit de ce couple en colocation.

Mots clés : Droite-gauche, dualité, littérature persane, paradis, enfer, Bien, Mal.

Introduction

 

Connu de nos jours pour représenter une opposition dans le monde politique, le couple droite-gauche fait partie du nombre de dualismes imprégnant la vie humaine et rendant l’homme apte à faire des choix. C’est pour être à l’abri du danger que l’homme s’est trouvé un endroit en sécurité et c’est pour satisfaire sa faim qu’il mange, etc. Selon Conford, l’alternance du jour et de la nuit influençant plusieurs aspects de la vie de l’homme primitif et opposant différents phénomènes à ses yeux comme lumière/obscurité, chaleur/froideur, sécurité/danger, serait une raison de la formation des dualismes. Pour Mauss, il s’agirait surtout du couple soi/autrui qui a donné naissance à ces dualités et ce seraient les différences qui distinguent un être humain de l’autre ainsi qu’un groupe d’un autre groupe qui ordonneraient les systèmes d’opposition basés sur les dualités (Conford, 1957 & Mauss, 1954 ; repris par Laponce, 1981 : 23).

Pour montrer et symboliser ces dualités, l’homme a eu recours, entre autres, à des orientations spatiales basées notamment sur ses expériences corporelles. Les dominants ont été représentés en haut pour mieux gouverner les dominés qui se trouvaient en bas. D’autre part, vu la prééminence de la main droite sur la main gauche dans le système bipolaire du corps humain - du fait des maladresses commises par la main gauche chez plus de 89% des êtres humains étant donné qu’ils sont droitiers , l’homme a privilégié la droite à la gauche en liant ces deux côtés aux couples sacré/profane et bien/mal représentant des éléments idéologiques forts pour l’homme qui les prenait désormais en considération pour orienter sa vie. Ces concepts trouvent progressivement leur place dans beaucoup de domaines de la vie humaine comme dans le discours en évoquant ce qu’ils représentent, y compris dans les textes sacrés ainsi que la littérature et ce de l’est à l’ouest.

 

L’Iran est un pays qui se trouve au carrefour des civilisations orientales et occidentales ; sa culture est donc influencée par des contacts de peuples variés mais aussi par des civilisations nées au sein de son territoire étendu. L’un des aspects les plus éminents de la culture iranienne depuis plusieurs siècles qui fournit aux chercheurs un terrain de connaissance fertile est la littérature persane.

 

Dans cet article, en nous basant sur l’idée de l’universalité du dualisme droite-gauche, nous avons pour objectif d’aller à la quête de ce binôme dans le volet littéraire de la culture iranienne, soit la littérature persane. Nous nous demanderons alors si les auteurs de la littérature persane se sont servis de ce couple pour évoquer des dualités dans leurs œuvres, si oui, comment et pourquoi ? S’agit-il toujours des mêmes valeurs ? Nous nous proposons par conséquent de faire, dans un premier temps, un repérage des occurrences de ces concepts afin d’en comprendre l’usage et la logique mais aussi de trouver la valeur véhiculée par ce couple dans les textes présentés. L’hypothèse que nous tenons à formuler dans cette recherche est celle de la conformité de l’image présentée par les religions avec les valeurs attribuées aux composants de ce couple dans la littérature persane du fait que celle-ci reflèterait une culture imprégnée par l’Islam et le zoroastrisme.

 

L’intérêt de cette recherche réside dans une mise en parallèle des concepts opposés entre la culture politique française et la littérature persane. Le couple droite-gauche constitue une composante de la culture française, dans la mesure où il est quasi quotidiennement mentionné dans les médias afin de présenter ou dénoncer tel politique ou politicien. Il s’agit d’une dualité politique reflétant également une dichotomie sociale et économique du fait des valeurs opposées de ses composantes.

 

Au vu de la présence du couple droite-gauche dans la culture iranienne, l’idée d’un certain rapprochement entre ces deux contextes vient à l’esprit. Il serait en effet intéressant de voir comment un concept politique découlant des usages révolutionnaires d’antan se reflète dans la culture et la littérature d’un autre pays aussi lointain et quels en seraient les témoins. Cette démarche fait un pas vers la compréhension de la culture persane en France et atteste des affinités entre les deux cultures.

Afin de réaliser cette recherche, nous devons dans un premier temps nous intéresser aux concepts véhiculés par ce couple dans l’aspect religieux de la culture iranienne, avant de traiter directement la littérature persane pour repérer les occurrences des éléments composant l’opposition droite-gauche et en analyser les valeurs.

 

    Ahuramazda à cheval, Ahriman sous le poids de cheval d’Ahuramazda

    Droite et gauche : de l’ouest à l’est

 

En s’intéressant aux gauchers, Michael Barsley, dans son ouvrage intitulé Left Handed People, avance l’idée selon laquelle la responsabilité de la Vision de Jugement dans la Bible est plus importante « qu’aucune autre déclaration, de préjugé contre les gauchers. Ce préjugé qui vient du fond des âges a été adopté par les inquisiteurs, les juges, les soldats, les artistes, les enseignants, les nourrices et les parents comme l’exemple suprême de l’association entre personnes gauchères, méchanceté et le Diable. » (Barsley, 1979 cité par Springer, Deutsch, 2000 : 135) Ainsi, pour lui, la stigmatisation du côté gauche dans le couple droite-gauche au profit du côté droit dans la Bible est à la base de la préférence de la main droite à la main gauche dans les sociétés. Or la culture chrétienne n’a pas été répandue partout dans le monde et n’a donc pas laissé ce type d’impacts sur les cultures orientales où elle a très peu pénétré. Comment donc expliquer que cette opposition existe dans d’autres cultures ? Notre hypothèse est celle de l’universalité du concept et de son origine basée sur l’expérience corporelle de l’Homme. Ce qui pourrait nous mener à la recherche de ce couple dans les textes sacrés des religions en Iran afin d’y repérer l’existence et l’usage.

 

1.1. Dualité droite-gauche dans les religions de la Perse antique

 

Dans un premier temps, nous allons nous intéresser aux religions de la Perse antique dont l’émergence date de quelques siècles avant l’ère chrétienne. Le zoroastrisme étant la religion de la grande majorité des Iraniens avant l’arrivée de l’islam sur les territoires de la Perse, les mythes iraniens présentés par cette religion font toujours l’objet de références culturelles. Les exemples les plus saillants en sont Ormuzd (ou Ahuramazda le dieu du Bien) et Ahriman (le dieu de Mal) qui s’utilisent toujours en Iran en parlant des pouvoirs bénéfiques et maléfiques.

Ormuzd est le symbole de l’omniscience et c’est le Créateur des autres êtres. Il créa un monde plein de beautés sans aucun élément mal et néfaste. Les premières créatures auxquelles il a donné naissance sont les Amshaspands, considérés comme ses enfants. Ils sont au nombre de six et parfois un septième s’ajoute aussi. Trois d’entre eux se placent à sa droite, trois autres à sa gauche et le septième devant lui. « Bahman, Ordibehecht et Chahrivar se placent à sa droite et Sepandarmaz, Khordad et Amordad se placent à gauche et Sorouche devant » (Bahar, 2001 : 109) Nous voyons ici l’apparition du couple droite-gauche concernant les créatures d’Ormuzd.

Ormuzd préfère placer ses créatures selon l’ordre dans lequel ils sont nés. « D’abord, il a créé Bahman par une méthode digne et de la lumière matérielle, et il savait ce qui se passerait pour les créatures sur la Terre, il a donc créé Ordibehecht, Chahrivar, Sepandarmaz, Khordad et Amordad. » (Bahar, 2001 : 37) Ormuzd place donc dans l’ordre : tout d’abord Bahman, Ordibehecht et Chahrivar à sa droite ; puis il place Sepandarmaz, Khordad et Amordad à sa gauche : « Le genre joue un rôle dans la création et les Amshaspands ne font pas exception en ce qui concerne la masculinité et la féminité. Ormuzd les a créés en deux groupes masculin et féminin. Il a d’abord créé les masculins et les a mis à droite, après il a créé les féminins et les a placés à gauche. » (Khodaï, 2011 : 45-46)

 

Dans la mythologie persane, le premier couple humain est composé de deux êtres : un masculin, appelé Machi et un féminin appelé Machianeh. Ils sont nés comme tous êtres humains d’un être masculin et un être féminin soit Kioumars, symbole d’un être humain parfait, le premier Homme, et Sepandarmaz, qui est la mère de Kioumars et joue le rôle de sa femme dans ce contexte. (Fazilat, 2002 : 144) A l’instar des Amchapasands qui sont placés selon leur sexe, les masculins à droite et les féminins à gauche, Machi qui est masculin se range à droite et Machianeh qui est féminin, à gauche : « Je recrée [...] les os de Kioumars et je crée les conjoints Machi et Machianeh à droite et à gauche » (Rached Mohassel, 2006 : 93).

Dans la mythologie persane, non seulement les êtres humains sont désignés et placés à droite et à gauche, mais les dieux d’un degré inférieur aussi suivent ce même principe de placement. Il s’agit notamment du dieu Rachn qui est un dieu masculin se plaçant à droite de Mehr (un être divin) et Tchista qui est une déesse se plaçant à sa gauche : « à sa droite, le plus juste Rachn court, celui qui est le meilleur défenseur et à sa gauche la bienfaisante Tchista [...] » (Pourvadoud, 1998 : 493).

Non seulement la masculinité et la féminité, mais aussi le statut des dieux de rang inférieur étaient décisifs concernant leur placement vis-à-vis d’un dieu supérieur. Ainsi Sorouche, qui jouit d’un statut supérieur, se place à droite de Mehr, et Rachn qui, comme nous l’avons vu supra, se plaçait à droite de Mehr, change de place et se trouve à gauche de Mehr quand il est en présence de Sorouche, mieux classé dans la hiérarchie divine : « à sa droite, le saint Sorouche bienfaisant l’accompagne et à sa gauche, le vénérable Rachn de grande taille l’accompagne » (Pourvadoud, 1998 : 479 cité par Khodaï, 2011 : 59).

Nous lisons concernant l’une des croyances des zoroastriens au sujet de la vie des âmes des bienfaisants : « Nous faisons l’éloge des bons fravachis puissants des saints qui combattent à droite du roi commandant s’il suit la droiture, si les fravachis puissants des saints ne sont pas fâchés contre lui et ne sont pas gênés et sont contents de lui. » (Pourvadoud, 1998 : 419). Les fravachis étant les anges gardiens qui sont, selon la mythologie des zoroastriens, censés porter leur soutien au roi en le suivant dans son combat par leur présence à son côté droit, et ceci à condition que le roi ne les ait pas gênés et qu’ils soient contents de lui. Ils choisissent donc le côté droit qui est privilégié pour lui venir en aide. Nous remarquons alors le lien du côté droit avec les êtres surnaturels sacrés qui ont bien évidemment un statut positif et sont loin du caractère néfaste que représente le côté gauche.

Dans la cour royale des monarchies iraniennes anciennes sassanide et achéménide, le clergé zoroastrien se plaçait à la droite du monarque : « Les militaires qui assurent la défense des frontières de ce pays se trouvent après les clergés et se placent à gauche du roi. Non seulement les religieux et les mobed (ou mobad, clergé zoroastrien) étaient à droite, mais aussi les Assorns (religieux de haut degré), et les princes aussi se plaçaient à droite du roi. Comme à l’époque d’Artaxerxès aussi, les élites se divisaient en trois catégories, dont la première comprenait les princes et les Assorns s’asseyaient à droite » (Christensen, 2004 : 373). Nous remarquons l’importance du clergé par rapport aux militaires, qui amène le roi à placer le premier groupe à droite et le deuxième à gauche. Comme nous l’avons vu concernant les dieux, le fait de placer un groupe à gauche traduit uniquement un statut inférieur quant à celui qui se trouve à droite. Cet emplacement n’est pas pour autant néfaste et ne traduit pas un rejet de la part du pouvoir organisateur.

 

Suivant le fil de la relation du concept de supériorité/infériorité d’avec l’opposition droite/gauche, basé essentiellement sur la mythologie et les récits épiques persans, nous trouvons ces vers dans Le livre des rois de Ferdowsi, :

نشسته بر شاه بر دست راست
تو گویی زبان و دل پادشاست

 [Manoutchehr] Assis à la droite du Roi,

Tu aurais dit qu’il en était le cœur et la langue]

  • به پیش اندرون قارن رزم زن
    به دست چپش سرو شاه یمن

    Et devant lui son fils brave dans le combat ; son nom est Karen le vaillant ; c’est un chef infatigable, un destructeur des armées.

    Et [à sa gauche] Serv, le chef du Yémen [1]

     

    Nous constatons que, chez Ferdowsi, la personne qui est assise à la droite du roi est considérée comme étant « le cœur et la langue du roi » : il s’agit du fils (Manoutchehr) du roi (Fereydoun) qui est placé à sa droite. Il est évident que le prince héritier ayant le statut le plus haut placé dans une cour royale dispose d’un emplacement privilégié aux côtés du roi soit à sa droite, alors qu’à gauche du souverain se trouve Serv, le chef de Yémen. Bien que gouverneur d’une des régions du vaste territoire de l’empire Perse, Serv est bien évidemment d’un statut inférieur à celui du prince héritier ; il se trouve de ce fait à la gauche du roi.

     

    Dans les textes sacrés du manichéisme, religion proposée par Mani en Perse du IIIe siècle, l’évocation du côté droit comme étant le côté privilégié est à souligner : « Maintenant regardez là-haut, le fils d’Adam quand il est assis à droite de Dieu, quand il vient [assis] sur les nuages du ciel » (Vameghi, 1999 : 222). Cette évocation du côté droit de Dieu ainsi que la place dédiée à la position du fils d’Adam se rapproche de la même idée exprimée dans la Bible où nous lisons : « le Seigneur Jésus fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu. » (Marc, 16-19) Il en va de même dans la tradition islamique où les hadiths recommandent de porter une bague ornée d’une pierre précieuse à la main droite. Or, dans la prose de Saadi, nous lisons un passage concernant Djamchid, grand souverain perse ayant régné il y a quelque 3000 ans :

    اول کسی که علم بر جامه کرد و انگشتری در دست جمشید بود. گفتندش چرا همه زینت بچپ دادی و فضیلت راست راست. گفت : راست را زینت راستی تمامست

    « La première personne qui s’est appropriée la science tel un vêtement et a mis une bague était Djamchid. On lui a demandé : pourquoi as-tu attribué les beautés à la gauche alors que les vertus siéent à la droite ? Il a dit : La droiture de la droite lui suffit comme sa beauté. »

     

    (Saadi, Golestân, [Le jardin des roses], huitième livre, « Coutumes pour [bien] parler », sentence 98)

     

    Ce passage révèle le caractère positif que représentait le côté droit pour un monarque iranien vivant bien avant la venue de l’Islam et qui considérait la droiture de la main droite comme une beauté que la gauche n’atteindrait qu’en s’embellissant ne serait-ce que par une bague.

     

    Couverture de Masnavi de Rûmi (Mowlânâ), cinquième livre

    1.2. Dualité droite-gauche dans la religion musulmane

     

    Après avoir étudié la présence du couple droite-gauche dans les religions de la Perse antique, nous nous intéresserons dans cette étape aux occurrences des mots/concepts de droite et gauche dans le Coran, texte sacré des musulmans et de la majorité des Iraniens. Dans le Coran, les bienfaisants (les élus) sont traités comme des gens de droite. Avec neuf occurrences réparties en sept versets, à l’instar de :

    « Toute âme est l’otage de ce qu’elle a acquis. (74 : 38) Sauf les gens de la droite (les élus) (74 : 39) : dans des Jardins, ils s’interrogeront (74 : 40) au sujet des criminels : (74 : 41) Qu’est-ce qui vous a acheminés à Saqar ? (74 : 42) »

     

    Une autre valeur sémantique véhiculée par le mot droite est celle de la force de la volonté divine :

    « Ils n’ont pas estimé Allah comme Il devrait l’être alors qu’au Jour de la Résurrection, Il fera de la terre entière une poignée, et les cieux seront pliés dans sa [main] droite. Gloire à Lui ! Il est au-dessus de ce qu’ils Lui associent. (39 : 67) »

    Quant aux occurrences du mot gauche, nous trouvons des occurrences comme :

    « […] alors que ceux qui ne croient pas en Nos versets sont les gens de la gauche. (90 : 19) Le Feu se refermera sur eux. (90 : 20) »

    Il s’agit ici de reconnaître la malédiction et les peines envers les malfaisants, opposés à des bienfaisants, exprimés dans le verset ci-dessus.

    Dans le Coran, nous avons repéré des occurrences faisant preuve de l’opposition des mots/concepts de droite et gauche exprimant le Bien et le Mal.

    « Et les gens de la droite ; que sont les gens de la droite ? (56:27) [Ils seront parmi] : des jujubiers sans épines, (56:28) et parmi des bananiers aux régimes bien fournis, (56:29) dans une ombre étendue (56:30) [près] d’une eau coulant continuellement, (56:31) et des fruits abondants (56:32) ni interrompus ni défendus, (56:33) sur des lits surélevés, (56:34) [...]

    Et les gens de la gauche ; que sont les gens de la gauche ? (56:41) ils seront au milieu d’un souffle brûlant et d’une eau bouillante, (56:42) à l’ombre d’une fumée noire (56:43) ni fraîche, ni douce. (56:44) Ils vivaient auparavant dans le luxe. (56:45) Ils persistaient dans le grand péché [le polythéisme] (56:46) et disaient : "Quand nous mourrons et serons poussière et ossements, serons-nous ressuscités ? (56:47) ainsi que nos anciens ancêtres ? »

     

    Ces deux recueils de versets expriment l’opposition entre les bienfaisants et les malfaisants se trouvant respectivement du côté droit et gauche. Nous remarquons ainsi que cette dualité est bien ancrée dans les textes religieux et, par conséquent, trouve également sa place dans les cultures. L’un des aspects de la culture étant la littérature, nous allons nous interroger sur l’image de ce couple dans la littérature persane dans un corpus dont nous allons préciser les traits.

     

    1. 2. راست (/râst/) (droite) et چپ (/tchap/) (gauche) dans la littérature persane

     

    Dans l’étude des occurrences des mots/concepts de droite et gauche (pour leurs équivalents persans), nous avons dû choisir un corpus nous fournissant les occurrences représentatives de notre problématique qui relève de l’examen de l’une des dualités de la vie humaine. Nous avons eu recours à des moyens de recherches automatisées à savoir le site Ganjoor [2] qui a recueilli la grande majorité des œuvres de la littérature persane classique notamment la poésie persane. Nous avons alors fait le choix de ce corpus et avons procédé à une recherche sur ce site en introduisant les équivalents des termes « droite » et « gauche » soient respectivementراست (/râst/) et چپ (/tchap/). Notre recherche a donné les résultats que nous allons analyser dans les passages qui suivent.

     

    3.1. Choix des poèmes

     

    Dans l’examen des œuvres de la littérature persane à la quête du couple « droite » راست (/râst/) et « gauche » چپ (/tchap/), nous avons découvert des figures faisant partie de grands poètes et littéraires classiques et que nous avons choisies du fait des exemples significatifs de leurs œuvres concernant cette dualité. Le critère du choix des œuvres des poètes se base donc sur la simple pertinence des occurrences trouvées dans leur poésie.

    Nous avons étudié également l’œuvre des poètes contemporains afin de repérer les occurrences ayant trait avec notre sujet, mais nous n’avons trouvé que des occurrences concernant l’idée de l’emplacement dans l’espace ou celle de la totalité de l’espace quand il s’agit de la cooccurrence droite-gauche. En effet, dans la poésie contemporaine, les auteurs ont de moins en moins recours à l’idée de l’opposition droite-gauche ou de privilégier un côté sur l’autre. Or, le public iranien continue à lire et à consulter les œuvres classiques beaucoup plus que celles qui sont contemporaines, ce qui fait que, de par l’usage des mots en question par les poètes et littéraires classiques iraniens, l’association de ces termes à certaines idées que nous verrons reste d’actualité.

     

    3.2. Résultats de la recherche et discussions :

     

    À la recherche des mots en question dans les œuvres classiques, nous avons repéré maintes occurrences ayant trait à l’idée de partout, de tous côtés souvent exprimée par de droite et de gauche/ à droite et à gauche. Ces occurrences, ainsi que celles qui expriment tout simplement l’emplacement dans l’espace, ne sont d’aucun intérêt pour nous car nous nous sommes intéressés à celles qui présentent différentes connotations et idées associées aux concepts que l’opposition de ces mots véhicule. Dans cette entreprise, nous avons remarqué un ensemble bien représentatif des couplets rimés de Jalal-ud-din Rûmi, Molavi, dans son recueil de poésies Masnavi, ouvrage écrit en persan au XIIIe siècle :

     

    گفت درویشی به درویشی که تو
    چون بدیدی حضرت حق را بگو

    Un dervich e a dit à l’autre

    Dis-moi comment tu as trouvé Sa Majesté Divine

     

    گفت بی‌چون دیدم اما بهر قال
    بازگویم مختصر آن را مثال

    Il a dit : je L’ai trouvé Unique mais pour te dire

    Je le raconte brièvement

     

    دیدمش سوی چپ او آذری
    سوی دست راست جوی کوثری

    J’ai vu un feu à sa gauche

    Et un ruisseau paradisiaque à sa droite

     

    سوی چپش بس جهان‌سوز آتشی
    سوی دست راستش جوی خوشی

    À sa gauche un feu brûlant

    À sa droite un beau ruisseau

     

    سوی آن آتش گروهی برده دست
    بهر آن کوثر گروهی شاد و مست

    Dans ce feu, un groupe de déprimés

    Dans ce paradis un groupe de joyeux et d’ivres

    لیک لعب بازگونه بود سخت
    پیش پای هر شقی و نیکبخت

    Mais le jeu était fort difficile

    Pour tout malheureux ou heureux

     

    هر که در آتش همی رفت و شرر
    از میان آب بر می‌کرد سر

    Celui qui se rendait dans le feu

    Sortait au milieu de l’eau

     

    • هر که سوی آب می‌رفت از میان
      او در آتش یافت می‌شد در زمان

    • Celui qui se rendait dans de l’eau

    Se trouvait au feu tout de suite

     

    هر که سوی راست شد و آب زلال
    سر ز آتش بر زد از سوی شمال

    Celui qui s’est rendu vers la droite et l’eau claire

    A sorti sa tête dans le feu vers la gauche

     

    وانک شد سوی شمال آتشین
    سر برون می‌کرد از سوی یمین

    Et celui qui s’est rendu à la gauche enflammée

    Sortait sa tête du côté droit

     

    (Rûmi , Masnavi, 1260, cinquième livre, partie 21)

    Dans ces vers, nous remarquons que les mots راست (/râst/) (droite) et چپ (/tchap/) (gauche) véhiculent des concepts religieux. Les deux derviches parlent de Dieu et l’un d’entre eux raconte comment il a trouvé Dieu dans sa quête mythique de la connaissance.

    Le poète Rûmi associe donc, par la bouche d’un derviche, les idées du paradis et de l’enfer respectivement aux mots راست (/râst/) (droite) etچپ (/tchap/) (gauche) en se servant aussi de leurs équivalents arabes. Il place en conséquence au côté gauche « un feu enflammé » et au côté droit « un beau ruisseau ». À droite et donc du côté du paradis (comme montré supra dans les versets du Coran), les gens sont ivres de joie tandis que le groupe de gens se trouvant à gauche, et donc du côté de l’enfer (toujours comme les enseignements du Coran l’indiquent), est triste de son destin. Dans les vers suivants se pose clairement la question de la Justice divine, question de philosophie religieuse et des principes de chiisme. Rûmi explique que les heureux et bienfaisants se trouvant à droite, se placent dans le feu du monde d’ici-bas et les plus malheureux qui n’ont que le feu infernal comme destin se trouvent dans de l’eau, donc dans de bonnes conditions dans ce monde. En nous intéressant au titre explicatif de cette partie, nous comprenons bien le sens des vers :

    « Concernant celui qui considère la grâce pour tout le monde et la colère pour tout le monde ; tout le monde s’écarte de sa colère et s’accroche à sa grâce, mais Sa Majesté Divine a caché les colères dans ses grâces et ses grâces dans sa colère, c’était la ruse [moyen, solution] de Dieu pour que les gens de savoir qui distingue, se séparent de ceux qui ne voient que le présent et l’apparence. » (Rûmi, Masnavi, 1260, cinquième livre, partie 21)

     

    Selon ce passage, dissimulées derrière l’apparence des faits et situations, d’importantes raisons sont à l’origine des épreuves divines. Dans tous les cas, le poète s’est habilement servi des mots SwHn (/râst/) (droite) et Oa (/tchap/) (gauche) afin d’exprimer ce principe de dualité qui associe ces termes aux valeurs positive et négative.

     

    Couverture de Asrar-Nameh (Livre des Secrets) d’Attar

    3.2.1. Œil droit, œil gauche

     

    Dans les deux ensembles de vers suivants, les poètes parlent des yeux en mentionnant les côtés droit et gauche. Leur interprétation des mouvements de l’œil gauche est à souligner :

     

    Divan de Shams (sonnet 21) chez Jalal-ud-din Rûmi (Molavi)

    چو چشم چپ همی ‌پرد نشان شادی دل دان
    چو چشم دل همی‌ پرد عجب آن چه نشان باشد

    Quand [la paupière de] l’œil gauche tremble, sache que c’est le signe de joie

    Quand c’est [la paupière de] l’œil [du côté] de cœur qui tremble, quel signe cela peut être ?

     

    Et chez Ovhadi Maragheï (1271-1338), dans son recueil Djamé-djam, nous lisons :

     

    جستن چشم راست از شادی
    خبرت گوید و ز آزادی

    Quand l’œil droit bouge, c’est le signe de la joie

    Il te prévient de la liberté

    جستن چشم چپ نشان جفا
    یا سخنهای دشمنان ز قفا

    Quand l’œil gauche bouge, c’est le signe de méchanceté

    Ou bien les médisances des ennemis en cachette

     

    (Ovhadi Maragheï, Djam-e djam, 1333)

     

    En comparant ces deux ensembles de vers, nous remarquons un contraste entre les idées ayant trait au côté gauche chez les deux poètes : Rûmi associe l’œil gauche au côté du cœur et de l’amour, et interprète le mouvement de l’œil gauche comme signe de joie. Ce qui provient du cœur a trait aux sentiments et selon le poète, il faudrait attendre des événements heureux et joyeux à la suite de ce signe de l’œil gauche. En revanche, Ovhadi Maragheï revient à l’idée classique de l’opposition droite-gauche des textes zoroastriens et coraniques dans la tradition et la culture persanes, en associant les idées de joie et de liberté au côté droit, et celle de la méchanceté et de médisance au côté gauche qui relève d’un caractère néfaste et négatif. L’œil gauche, est associé à deux idées opposées par deux poètes différents, ce qui fait preuve de l’importance de l’aspect par lequel les poètes traitent ledit phénomène. D’ailleurs, nous avons vu supra que le même poète Rûmi a associé le côté gauche à l’idée de l’enfer, des flammes, des peines et de la colère divine. Ici en parlant du cœur, il privilégie le côté gauche, ce qui est à l’encontre de ses propres vers précédemment cités.

    Pour rester dans le domaine de l’œil, nous nous intéressons à l’œuvre de Saadi (1210-1291 ou 1292) où nous avons identifié le vers suivant :

     

    چشم چپ خویشتن برآرم
    تا چشم نبیندت بجز راست

    Je ferme mon œil gauche

    Pour que seul mon œil droit te voie

     

    (Saadi, Divan-e achaar [Recueil de poèmes], 1260, sonnet 44)

     

    Dans le premier vers, nous constatons que le poète évite de regarder l’être bien-aimé de l’œil gauche en le fermant, et laisse ainsi son œil droit le voir. Ceci s’explique par le fait que l’expression « regarder de l’œil gauche » en persan se traduit par « regarder de travers », étant donné le caractère néfaste qui est associé classiquement au côté gauche. En revanche, le côté droit est, vu son caractère positif, privilégié et il est permis à l’œil droit de voir l’être bien aimé.

     

    3.2.2. Droite et gauche dans l’espace

     

    Chez Farrokhi Sistani (mort en 1037) poète de la cour des Ghaznavides, qui raconte un déplacement du Sultan Mahmoud Ghaznavi pendant lequel il se trouve à un point où il doit choisir la direction, nous retrouvons l’opposition droite-gauche dans une partie de cette qasida (ode) :

     

    چنان نمود ملک را که ره ز دست چپست
    برفت سوی چپ و گفت هر چه باداباد

    Il a semblé au roi que le chemin était à gauche

    Il est allé à gauche et s’est dit que quoi qu’il arrive il sera bienvenu

     

    در این تفکر مقدار یک دو میل براند
    ز رفته باز پشیمان شد و فرو استاد

    Et dans cette pensée, il a fait un ou deux milles

    Quand il s’est repenti et s’est arrêté

     

    ز دست راست یکی روشن پدید آمد
    چنانکه هرکس از آن روشنی نشانی داد

    Une certaine lumière est apparue du côté droit

    Au point que tout le monde s’apercevait de cette lumière

     

    (Farrokhi Sistani, Qassayed, s.d., sur le retour de Sultan Mahmoud de la conquête de Soumenâte)

     

    Dans ce récit, nous constatons que le Sultan choisit le côté gauche pour continuer son chemin alors qu’il n’en était pas sûr et qu’il lui a juste « semblé » que c’était la bonne voie ; il a même suivi ce chemin pendant un ou deux milles, mais soudainement, se rendant compte du mauvais choix qu’il a fait, il s’arrête et regrette d’avoir choisi cette direction : la gauche. Et c’est à ce moment-là qu’une lumière provenant du côté droit lui indique le bon chemin ; une lumière qui attire tout le monde. Ces vers, quelque anecdotiques qu’ils soient, font preuve du privilège du côté droit face au côté gauche. Pour le Sultan, le choix du côté gauche l’a amené au regret et c’est le côté droit qui, de par la lumière qu’il projette, lui montre la bonne voie à suivre pour arriver à sa destination.

     

    3.2.3. Main droite, main gauche

     

    En nous intéressant au recueil de poèmes de Nasser Khossro (1004-1074), une partie de l’une de ses qasidas (odes) attire notre attention là où il évoque la temporalité de la vie humaine et les « jeux du monde ici-bas » :

     

    جهان اگر شکر آرد به دست چپ سوی تو
    به دست راست درون، بی گمان تبر دارد

    Si le monde t’apporte du sucre par la main gauche

    Il a certainement une hache cachée dans la main droite

     

    درخت خرما صدخار زشت دارد و خشک
    اگر دو شنگله خرمای خوب و تر دارد

    Le palmier a une centaine d’épines sèches et laides

    S’il y a deux grappes de dattes bonnes et fraîches

     

    (Nasser Khossro, Qassayed, s.d., qassideh 45)

     

    Le premier vers nous indique l’usage des mots راست (/râst/) (droite) et چپ
    (/tchap/) (gauche) chez Nasser Khossro. Ainsi, dans le premier hémistiche, nous remarquons que la main gauche du monde, qui est d’ailleurs personnifié, apporte du sucre qui, de par son goût agréable, est le symbole de la joie et de la vie confortable. Dans le deuxième hémistiche, le poète confie une hache à la main droite du monde ; celle-ci étant le symbole de couper soit le bonheur, soit la vie même dans la culture persane. Dans le deuxième vers, nous constatons que le poète nous parle du palmier en expliquant que dans ce dernier, les bonnes dattes fraîches sont accompagnées de nombreuses épines. En faisant le parallèle avec le premier vers, nous pouvons faire le lien entre le monde et le palmier, ensuite le sucre, donc la joie du monde et les dattes fraîches, puis entre les peines subies par la hache tenue de la main droite, soit les mauvaises situations de la vie et les épines du palmier.

    Le premier vers renferme alors une contradiction dans les idées présentées généralement par le couple droite/gauche. Pourtant, il semble que le poète ait associé la main gauche au sucre et à l’idée de bonheur et la main droite à la hache par souci des exigences poétiques, ou voulait tout simplement évoquer deux aspects différents du monde. Une recherche rapide dans l’œuvre de Nasser Khosro, nous a fait découvrir le vers suivant :

     

    مرا خبر نه ازانک این جهان مرد فریب
    به دست راست شکر دارد و به چپ حنظل

    Je ne suis pas au courant que ce monde qui fascine l’homme

    Ait du sucre dans la main droite et de l’amertume dans la main gauche

     

    (Nasser Khossro, Qassayed, s.d., qassideh 141)

     

    Khosrow avec Maryam, Une version abrégée de Khossro va Chirine par Nezâmi Gandjavi, 1726, Style moghol.

    Nous constatons donc que la même idée (bonheur et malheur présentés par les mains du monde) est exprimée de manière inverse ; cette fois, c’est la main droite qui présente du sucre et la main gauche de l’amertume, qui sont respectivement les symboles de la joie et de la peine de la vie. Et en guise d’exemple saillant, nous nous intéresserons au vers suivant extrait de l’œuvre de Nasser Khosro même où nous retrouvons l’idée classique de la gauche comme un concept négatif :

     

    کارهای چپ به بلایه مکن
    که به دست چپت دهند کتاب

    Ne fais pas méchamment d’affaires gauches (louches)

    Sinon on confiera le bilan de tes actions à la main gauche

     

    تخم اگر جو بود جو آرد بر
    بچه سنجاب زاید از سنجاب

    Si l’on cultive la graine d’orge, l’orge sortira

    Le petit écureuil est né d’un écureuil

     

    (Nasser Khossro, Qassayed, s. d., qassideh 17)

    Le premier vers parle de l’idée exprimée dans le Coran selon laquelle, comme nous l’avons vu, le bilan des affaires et actions louches est confié à la main gauche au Jugement dernier et le deuxième vers le présente comme un principe naturel selon lequel dans la nature aussi l’origine d’un être se trouve dans un être de même essence : l’orge provient de la graine d’orge, et le petit écureuil provient de l’écureuil.

    Chez Attar (1145/46-1221), dans son œuvre Asrar-Nameh (Livre des Secrets), nous lisons ainsi con-cernant une autre croyance provenant de la religion :

     

    نبینی نشنوی هم چون کر و کور
    از آن انگیزی این چندین شر و شور

    Tu ne vois pas, tu n’entends pas comme un aveugle et un sourd

    C’est pour cela que tu fais de tels maux

     

    رقیب دست چپ را مانده شد دست
    ز بس کردار تو بنوشت پیوست

    L’agent de la main gauche a mal à la main

    Tellement il a noté tes comportements

     

    رقیب دست راست آزاد از تو
    قلم بر کاغذی ننهاد از تو

    L’agent de la main droite a tout le confort

    Il n’a pas mis de crayon sur papier

     

    (Attar, Asrar-Nameh [Livre des Secrets], s. d., partie 10)

     

    Les vers ci-dessus expriment la croyance coranique selon laquelle chaque être humain est suivi, quant à ses comportements, par deux anges-agents placés sur les épaules droite et gauche. L’agent du côté droit est chargé d’enregistrer les actions et comportements de bon aloi et celui du côté gauche se charge de préparer le bilan des actions provenant des mauvaises intentions. Dans ces vers, Attar critique une personne qui, de par ses actions non-appréciées, fait souffrir l’agent du côté gauche, tant et si bien que celui-ci est obligé de prendre note de ses actions louches, alors que l’agent du côté droit de cette personne n’a pratiquement plus de responsabilité et n’a même pas noté d’actions réalisées sur la base d’une bonne intention. Cette croyance tire son origine d’un verset co-ranique :

    "En effet, deux anges se tiennent l’un à droite et l’autre à gauche de l’homme pour enregis-trer tous ses faits et gestes." (Coran, 50:17)

     

    Ces vers montrent en effet une tendance chez les poètes iraniens. Ces derniers se servaient des con-cepts et idées exprimés dans le Coran pour mieux présenter leurs propres idées, et s’en servaient en tant que témoins de ce qu’ils voulaient dire. Ce processus était d’ailleurs réciproque : les idées du Coran ont enrichi les œuvres de ces poètes, tandis que ces derniers ont contribué aussi à faire con-naître les idées exprimées dans le Coran à un public qui ne maîtrisait pas la lecture et ne connaissait pas forcément l’arabe ou ne disposait pas de traduction persane pour le comprendre.

     

    3.2.5. Droite/gauche, homme/femme

    Chez Nezami Gandjavi (1141-1209), nous lisons dans un récit d’amour concernant Khossro et Shirin une évocation de l’association du côté gauche à la femme. Dans les vers en question, Khossro essaie d’exalter sa bien-aimée Shirin chez Maryam et cette dernière essaie ainsi de le détourner de l’amour qu’il éprouve pour Shirin :

     

    بسی کردند مردان چاره‌ سازی
    ندیدند از یکی زن راست بازی

    Les hommes ont beaucoup essayé de trouver une solution

    Mais ils n’ont trouvé de droiture chez aucune femme

     

    زن از پهلوی چپ گویند برخاست
    مجوی از جانب چپ جانب راست

    On dit que la femme est née du côté gauche

    Ne cherche pas de chemin droit du côté gauche

     

    (Nezâmi Gandjavi, Khossro va Chirine, 1175)

     

    Le premier vers commence à parler de la femme en expliquant que les hommes n’ont pas trouvé de caractère droit et juste exprimé par la droiture chez la femme. Le deuxième vers fait référence à une croyance populaire selon laquelle "la femme est née du côté gauche". Le deuxième hémistiche de-mande de ne pas aller à la quête du chemin droit auprès du côté gauche, car vu les explications con-cernant la femme, c’est une tâche vaine. Ladite croyance concernant l’origine de la femme et sa rela-tion au côté gauche est évoquée par un récit anecdotique chez Attar (1145/46-1221) dans son ouvrage Djohar-ozzat (L’essence de soi), premier livre :

     

    خطابی کرد حق در سوی جبریل
    که هان از پهلوی چپ زود تبدیل

    Dieu s’est adressé à Gabriel

    Fais promptement du côté gauche

     

    کنی آدم در اینجا آشکارا
    که تا بیند حقیقت صنع ما را

    Un être humain et fais-le apparaître ici

    Pour qu’il voie la vérité de notre fabrique

     

    ز پهلوی چپ آدم عیان شد
    نمود جزو و کل دیگر نهان شد

    [Ève] est apparue du côté gauche d’Adam

    Et cette partie a fait disparaître le tout [de par sa beauté]

     

    چو جبریل اندر آن بد در نظاره
    یکی صورت دگر شد آشکاره

    Quand Gabriel le regardait

    Un autre visage est soudainement apparu

     

    عجائب صورتی در دیگر اسرار
    ز پهلوی چپش آمد پدیدار

    Un visage curieux plein de secrets

    Est apparu de son côté gauche

     

    (Attar, Djohar-ozzat (L’essence de soi), s. d. partie 45)

     

    Ces vers sont cités à la suite du récit de la création de l’homme par Dieu. Au bout d’un moment, Adam, dont la demeure originelle est le paradis, ne se trouve plus intéressé à être seul dans tous les plaisirs et le bonheur mis à sa disposition et fait part à Dieu de sa solitude. Dieu, en lui expliquant qu’en s’adressant à son Créateur il n’est plus seul, s’apprête à montrer à Adam son pouvoir de fa-brique en créant une beauté exceptionnelle représentée par Ève. Ainsi, comme nous le lisons dans ces vers, Dieu demande à Gabriel d’entreprendre la création d’un nouvel être humain par la matière du côté gauche d’Adam et ainsi, Gabriel témoigne l’apparition d’une beauté.

    Dans les vers ci-dessus, nous avons identifié une croyance selon laquelle le côté gauche est associé au genre féminin de l’être humain. Chez Sanaï (1087-1130), qui est aussi un poète iranien, nous re-trouvons la même idée dans son œuvre Hadiqatol-Haqiqa va Chariato-Tariqa (Le Jardin de la vérité et la loi de la bonne voie), où il exalte l’unicité de Dieu pour ensuite donner des exemples des rêves que l’homme fait et essaie d’interpréter. ? chaque phénomène et élément visionnés dans le rêve, il associe une interprétation destinée à être réalisée dans la vie. Nous lisons dans un vers ayant trait à cette idée :

     

    دست باشد برادر و خواهر
    آنِ چپ دختر و آنِ راست پسر

    [Le fait de voir] la main est le symbole de frère et sœur

    La main gauche pour la fille et la main droite pour le garçon

     

    (Sanaï, Hadiqatol-haqiqa va chariato-tariqa [Le Jardin de la vérité et la loi de la bonne voie],1333, livre I)

     

    Selon Sanaï, si dans un rêve l’on voit les mains, elles représentent les frères et les sœurs de la per-sonne rêvant, et le fait de voir la main gauche se traduit par la fille, soit la sœur de la personne ; quant à la main droite, elle se traduit par le garçon, donc son frère. Cette croyance consistant à asso-cier le côté gauche au genre féminin se retrouve dans la culture persane, comme nous l’avons vu su-pra, et ce même avant la venue de l’islam.

     

    Les passages ci-dessus nous ont renseigné au sujet des occurrences du couple droite-gauche qui est l’expression d’une dualité vivante de nos jours dans la sphère politique tant en Iran qu’en France ; ce qui nous fait penser à une présence universelle du couple droite-gauche. La culture persane est, de par ses impacts zoroastriens et islamiques, pour sa part ouverte à cette dualité et l’un de ses représen-tants, la littérature, est un terrain fertile pour l’usage de ce couple. Nous avons remarqué que les éléments provenant de différentes composantes de la culture iranienne ont laissé des traces dans la littérature persane, et ont contribué à enrichir ce domaine notamment en parlant du binôme droite-gauche comme une opposition.

     

      Couverture de Djohar-ozzat (L’essence de soi) d’Attar

       

      Conclusion

     

    Les éléments de la culture persane que nous avons traités supra sont significatifs de la valeur véhicu-lée par le couple droite-gauche. Dans la littérature et la culture, nous rencontrons parfois des exemples représentant ce couple sous la forme d’une colocation, comme une expression englobant l’ensemble des coins d’un certain espace ne transmettant pas de valeur particulière. Dans d’autres cas, le couple en question présente une dualité opposant le Bien au Mal en proposant diverses scènes anecdotiques pour illustrer cette opposition. Certains autres cas font figure des occurrences qui con-sacrent le côté gauche à la femme selon une croyance populaire. Finalement, l’idée de la supériorité et de l’infériorité des êtres de même nature avec les dieux zoroastriens et dans les cours royales est visible. Dans cette vision, une hiérarchisation des valeurs est de mise ; le côté droit ne dévalorise pas le côté gauche mais se trouve uniquement doté de valeurs supérieures.

    Ainsi la littérature persane qui est, comme nous l’avons signalé, très riche en valeurs sémantiques et spirituelles, montre encore une fois son apport en ce qui concerne la thématique particulière à l’opposition droite-gauche. Cette opposition, introduite en Iran pour son acception politique dès la Révolution Constitutionnelle au début du XXème siècle, est de nos jours un des acteurs de la scène politique iranienne comme dans beaucoup de pays dans le monde - y compris certes en France qui en est l’inventeur. Ce calque sémantique a été bien accueilli en Iran pendant des décennies avant de se voir affaibli par des constructions lexicales provenant plus ou moins du discours révolutionnaire iranien (fondamentaliste ou principaliste vs réformateur). Il ne faut pas oublier que la scène politique a dégénéré la nature du couple droite-gauche en le mettant sur une ligne égalisant son statut. Les précurseurs en furent les révolutionnaires français à la fin du XVIIIe siècle. Si le côté droit évoquait dans la culture persane, tout comme dans la culture chrétienne, le côté qui bénéficie d’une supériori-té par rapport au côté gauche, cette supériorité n’est plus d’actualité dans le domaine politique ; la situation s’inverserait même parfois lorsque les représentants de la droite politique ne suivent pas les exigences des valeurs républicaines et de liberté.

    Le couple droite-gauche, mis à part les valeurs qu’il véhicule, reste ainsi un binôme animé et vivant qui continue à exister et à transmettre les messages qu’il porte de par une opposition qu’il tient de l’espace de vie de l’homme et de son corps. La littérature persane est un contexte qui s’en est servi en le présentant par les anecdotes en toute beauté par la plume des auteurs et poètes qui ont contri-bué pendant les siècles à enrichir le patrimoine mondial de l’humanité.

     

    * Professeur assistant
    Études françaises
    Faculté des études mondiales
    Université de Téhéran. hadi.dolatabadi@ut.ac.ir

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    Notes

    [1Traduit par Jules Mohl, 1838.


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