N° 171, février 2020

Rakhsh,
l’épopée de l’Aryen et de son cheval


Saeid Khânâbâdi


Les armées opposées de l’Iran dirigées par Key Khosrow et Turan, sous le commandement d’Afrasiab. Le Bayasanghori Shâhnâmeh, exécuté en 1430 pour le prince Bayasanghor (1399-1433), est inscrit au patrimoine de l’UNESCO

L’homme aryen était monté sur son cheval lorsqu’il entra dans le plateau iranien, il y a plus de 5000 ans. Et depuis ce temps-là, il n’est jamais descendu de sa monture légendaire, ni dans sa vie réelle, ni dans son parcours spirituel. L’histoire de cette relation matérielle et immatérielle entre l’Aryen et son cheval est narrée d’abord par l’Avesta, le livre sacré des Zoroastriens, qui utilise le terme aspa (« la bonne créature ») pour parler du cheval. C’est ce terme avestique qui donne le mot asb (« cheval ») en langue persane de nos jours. L’expression d’"animal digne" que les Iraniens d’aujourd’hui utilisent pour désigner le cheval s’enracine aussi probablement dans la même expression avestique de "Bonne créature". Mais outre les textes liturgiques, ce rapport mystique et mythique entre l’homme et le cheval, tellement présent dans les récits folkloriques, les contes populaires, ainsi que dans la littérature orale des habitants de cette Sainte-Terre, ne peut pas passer inaperçu dans les chansons de geste du peuple iranien.

Cet article se propose de présenter un aperçu des expressions de Rakhsh, le cheval de Rostam, héros national des Iraniens, dans l’épopée éternelle de Ferdowsi. Dans Le Livre des Rois (Shâhnâmeh), les chevaux sont présents dans la majorité des récits ; dans les scènes de chasse, dans les balades amoureuses, sur les champs de bataille, dans les scènes du jeu de tchogan (polo), et même dans les cérémonies religieuses ou les procès juridiques. Le poète de Tous utilise plus de 40 adjectifs différents pour décrire et nommer les chevaux de ses héros ; des adjectifs basés sur la couleur, sur la taille, et même sur le comportent de ces compagnons fidèles des champions iraniens. Parfois, les noms des héros de Ferdowsi sont directement construits sur la base du lexème asb qui signifie cheval en persan, comme nous l’avons vu. Cette tradition, issue certainement de l’Avesta et des Livres de Dieu (Khodaï-Namag) sassanides, est à l’origine de noms masculins comme Lohrasb, Goshtasb, Garshasb, Jamasb, Arjasb, Shidasb, etc. L’importance de cette monture militaire et civile dans l’esprit des Iraniens s’enracine très probablement dans l’histoire lointaine des tribus aryennes. Plusieurs noms de rois iraniens ont un rapport avec le cheval. Le roi Tahmasb le Safavide est le plus connu chez les historiens. Son nom signifie "Celui qui a un cheval fort". Le mot Tahmasb, présent dans l’Avesta, est le nom du dernier roi de la dynastie légendaire des Pishdâdis. On peut aussi évoquer la dynastie Hezaraspian, ou « rois aux mille chevaux » (1155–1424). Cette valeur physique et métaphysique du cheval est largement présente dans les versets avestiques qui reflètent les conditions de vie de ces tribus aryennes dans les vastes steppes du nord avant leur migration vers le plateau iranien. L’épopée de Ferdowsi se veut aussi avant tout le miroir de ces pensées, ces rêves, ces préoccupations, ces souffrances et ces désirs hérités par la nation iranienne. Il semble donc normal que les chevaux soient si omniprésents dans les vers du Livre des Rois. Behzâd de Siâvash, Shabdiz de Khosrow Parviz, Golrang de Fereydoun, Shabrang de Bijan, ou le cheval maudit de Yazdgerd qui cause la mort de ce dernier roi sassanide dans les épisodes finaux du chef-d’œuvre de Ferdowsi, tous ces chevaux accompagnent leur maître dans des aventures héroïques et parfois tragiques, et jouent le rôle de véritables protagonistes dans les récits. Mais le cheval le plus connu et le plus populaire dans les histoires épiques du Livre des Rois est sans doute Rakhsh, la célèbre monture de Rostam.

Une miniature persane du poème Guy-o Tchawgân (La balle et le maillet de polo) montrant des courtisans persans à cheval jouant à un jeu de polo,


époque safavide, 1546

L’histoire étrange de sa sélection par le héros du Livre des Rois est narrée dans les distiques de Ferdowsi. La scène est immortalisée par un dessin encre sur papier de Rezâ Abbâssi (1565-1635), le grand peintre de l’époque safavide, conservé aujourd’hui à la National Gallery of Art de Washington. L’autre peinture encore plus impressionnante de cette scène est aujourd’hui conservée à la British Library Collection. Il s’agit d’une page du Shâhnâmeh datée de 1486 et rédigée à Shirâz, qui illustre des vers écrits par le célèbre calligraphe Ghiâssoddin Sarrâf et une miniature d’un peintre inconnu. La peinture montre Rostam attrapant Rakhsh avec une corde lancée. Mais la meilleure illustration, entendue au sens large, appartient à Ferdowsi lui-même qui décrit cette histoire. En voici un résumé :

Rostam se prépare à livrer bataille contre le Touran. Il demande à son père Zâl de lui trouver un cheval qui soit adapté à son poids élevé et à sa force extraordinaire. Zâl mobilise tous les propriétaires des troupeaux de chevaux de Zabol et Kabol, mais Rostam n’en trouve aucun qui corresponde à ces caractéristiques. Quand on envoie un cheval chez Rostam afin qu’il l’essaie, il met la main sur son dos, mais le ventre de l’animal touche le sol du fait de la force surhumaine du bras de Rostam. Enfin, Rostam voit Rakhsh à côté d’une jument. Les descriptions de Ferdowsi à propos de la mère de Rakhsh rappellent celles de la Grande Jument des contes populaires européens de l’ère médiévale. Rakhsh est lui-même décrit doté d’un courage de lion, d’une force d’éléphant, et de la taille d’un chameau. Comme le précise Ferdowsi, sa robe est un mélange de rouge et de blanc, avec des taches telles des fleurs roses, rouges et jaunes sur un fond safran. Le mot archaïque de "Rakhsh", de l’ancien persan, fait aussi allusion à la robe de ce cheval. Rostam apprécie alors ce jeune poulain. Le vieil éleveur, qui ne connaît pas Rostam, l’avertit que depuis la naissance de Rakhsh, sa mère n’a permis à personne de monter son poulain, bien que Rakhsh soit déjà arrivé à l’âge de débourrage. Rostam lance sa corde et attrape Rakhsh. La jument attaque Rostam, mais ce dernier crie et en entendant la force de sa voix, la jument comprend qu’elle a enfin trouvé le cavalier promis pour son poulain. Elle se retire. Rakhsh résiste pourtant, mais Rostam le maîtrise enfin. Rostam essaie Rakhsh et voit en lui le cheval idéal. Il demande à l’éleveur de lui dire son prix. Le vieil éleveur, qui reconnaît maintenant le fils de Zâl, n’accepte pas l’argent et réplique : "Le prix de Rakhsh est toute la terre d’Iran."

Miniature montrant Rostam attrapant Rakhsh avec une corde lancée

Par cette phrase très significative, le vieil éleveur de chevaux, qui représente ici toute la nation iranienne, offre ainsi Rakhsh à Rostam et confie au cavalier et à son cheval de guerre l’éminente mission de protéger la terre d’Iran contre les ennemis. Après cette scène à l’issue de laquelle Rostam dompte Rakhsh, ils deviendront un couple inséparable dans Le Livre des Rois. Ce cheval jouera un rôle considérable dans les exploits de Rostam. Même quand il n’apparaît pas dans le récit, son absence est très remarquée, par exemple dans le cas du combat de Rostam contre Ashkbous. Plusieurs fois, notamment dans les Sept travaux ou exploits de Rostam, Rakhsh sauve la vie de son maître. Dans le récit du premier travail parmi les sept exploits de Rostam, Rakhsh est l’unique protagoniste. Il se confronte en effet au lion, alors que Rostam dort. Cette scène est parfaitement illustrée dans un chef-d’œuvre du peintre de l’époque safavide, Sultan Muhammad (1470-1555), miniaturiste de l’école de Tabriz. Dans le troisième exploit, c’est aussi Rakhsh qui combat le dragon lors de ses apparitions magiques avant que son maître ne se réveille et tue le dragon. La scène du combat de Rostam et de Rakhsh contre le dragon est représentée à merveille dans une toile de Mahmoud Farshchian, le grand maître de la miniature iranienne.

Rostam dort pendant que Rakhsh combat un lion (British Museum 1948,1211,0.23)

Dans le cinquième travail, Rakhsh guide Rostam dans le pays des ténèbres. À noter que cette histoire aussi reflète des versets avestiques qui expriment une admiration vis-à-vis des facultés de la vue et de l’ouïe chez les chevaux. Dans le combat de Rostam contre Esfandiyâr, Rakhsh est blessé par les flèches du Prince invulnérable, mais grâce au miracle du Simorgh, il retrouve la santé. Cette histoire confère une image de créature bénie à Rakhsh. Dans certains récits folkloriques, Rakhsh est né de l’union d’un hippopotame mâle et d’une jument.

Dans la tragédie de Sohrâb, Rakhsh est aussi un acteur du premier plan. Rostam se rend chez le roi de Samangan en vue de chercher les traces de Rakhsh volé par les agents du roi de Kaboul. Dans cette scène, Rakhsh montre une grande bravoure et qu’il a tué quelques-uns de ces agents avant d’être captivé. C’est au palais du roi de Samangan, dans sa quête pour retrouver Rakhsh, que Rostam rencontre Tahmineh, la future mère de Sohrâb. Il est remarquable de voir que c’est en s’enquérant de Rakhsh que la belle Tahmineh a pu séduire Rostam. Rakhsh aussi va voir, à Samangan, sa jument qui enfantera le cheval de Sohrâb, le fils de Rostam.

La relation existant entre Rostam et Rakhsh est aussi très particulière. Rostam parle à son cheval, et Rakhsh comprend la parole de son maître. Rostam aime sa monture, mais il n’hésite pas à la critiquer le cas échéant. Il critique, par exemple, sa témérité excessive lors du combat contre le lion. De tempérament impatient, Rostam se fâche parfois lorsque Rakhsh lui désobéit, attitude souvent motivée par sa grande intelligence et sa perception de certains périls menaçant le héros de Ferdowsi. Ce fut notamment le cas lors de la scène de la mort de Rostam, qui aurait pu être évitée si le héros du Livre des Rois avait été plus attentif aux avertissements de son cheval.

Scène du combat de Rostam et de Rakhsh contre le dragon

Rakhsh meurt au même moment que le héros, suite à un complot de Shaghâd, le beau-frère de Rostam. Dans cette scène, Rakhsh était conscient du piège posé par Shaghâd. En sentant l’odeur de la terre nouvellement creusée, il ne voulait pas s’approcher du piège, mais Rostam, qui se croyait en pleine chasse, se fâcha et obligea Rakhsh à le conduire vers la zone.

Rakhsh mourut sur place en tombant au fond d’un puits où Shaghâd avait planté des lances tranchantes. Rostam survivra quelques instants de plus et aura le temps de se venger et de tuer le traître Shaghâd avant sa mort. Farâmarz, le fils de Rostam sort le corps de son père et celui de Rakhsh. Le corps de Rakhsh sera transporté par un éléphant vers le lieu de sa sépulture. Le héros Rostam et sa monture Rakhsh seront enterrés côte à côte, selon une tradition ancienne des tribus Scythes, selon un rite funéraire dont les traces peuvent être identifiées aussi en Europe dans les sagas nordiques. Après avoir suivi Rostam au cours de tout son parcours héroïque, la vie de Rakhsh s’achève tragiquement en même temps que celle de son maître.

La scène du combat de Rostam et de Rakhsh contre le dragon est représentée à merveille dans une toile de Mahmoud Farshchian, le grand maître de la miniature iranienne.

Même après la mort du cavalier épique et de son cheval, l’image de Rostam reste indissociable de celle de Rakhsh. Dans presque toutes les illustrations littéraires et artistiques de l’épopée de Rostam, ce héros de Ferdowsi est représenté en compagnie de son cheval. Les statues à l’effigie de Rostam, les miniatures et même les jeux vidéo et les films d’animation consacrés aux exploits de Rostam mettent en valeur le rôle de Rakhsh dans l’épopée de Ferdowsi. Dans la littérature classique tout autant que dans les manifestations artistiques et ludiques contemporaines, Rostam ne peut être imaginé sans son légendaire cheval.


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