N° 15, février 2007

Le remplacement du dollar par l’euro en Iran :
Effets internes escomptés et conséquences possibles au sein du système économique et financier mondial


Amélie Neuve-Eglise


Le 18 décembre 2006, le porte-parole du gouvernement iranien M. Gholâmhossein Elhâm a officiellement annoncé la décision de son pays d’abandonner l’usage du dollar pour adopter l’euro comme monnaie de règlement de ses transactions internationales. Si cette décision est effectivement appliquée, les échanges extérieurs de l’Iran - dont ses exportations pétrolières - ainsi que ses avoirs à l’étranger seront désormais libellés en euros [1]. Il est également prévu que la base de calcul du budget, auparavant établi en fonction des rentrées de devises en dollars provenant en grande partie des revenus pétroliers, sera désormais calculée en euros.

Si cette mesure répond notamment à des motivations économiques et d’efficacité, elle a également une portée politique évidente. A la suite de sa déclaration, M. Elhâm a ainsi souligné que cette mesure visait notamment à "mettre fin à la dépendance [de l’Iran] à l’égard du dollar ". Consacrée monnaie de référence après la Seconde Guerre Mondiale par le système de Bretton Woods, le progressif remplacement du dollar par l’euro comme monnaie de règlement des échanges internationaux va-t-il sonner le glas de l’hégémonie du billet vert et hisser l’euro au rang de monnaie de réserve au niveau international ?

Echapper à la dépréciation continue du dollar

Le remplacement progressif de l’euro par le dollar comme moyen de règlement des échanges internationaux de l’Iran répond tout d’abord à des motivations économiques, le dollar ayant subi, au cours de ces dernières années, une baisse constante ainsi qu’une grande volatilité de son cours [2] entraînant une perte énorme pour l’économie iranienne qui tire une grande partie de ses revenus d’exportations pétrolières réglées en dollars. Cette mesure vise donc à enrayer la dévalorisation continue de ses revenus pétroliers, dont le volume est étroitement lié à l’évolution du cours du dollar. Des économistes Iraniens ont également souligné qu’étant donné que près d’un tiers des exportations pétrolières est destiné à l’Europe et que le volume exporté en direction des pays membres de l’Union ne cesse d’augmenter d’année en année, l’utilisation du dollar a perdu de sa pertinence - argument également renforcé par l’étroitesse des liens existant entre la majorité des membres de l’OPEP et les pays membres de la zone euro.

Se soustraire aux pressions américaines

Malgré la volonté manifeste de l’Iran d’ouvrir son économie aux échanges internationaux - volonté confirmée par ses incessantes tentatives pour accéder au statut de membre de l’OMC - , les entreprises iraniennes rencontrent des difficultés croissantes pour conclure des contrats ou mettre en place des partenariats avec des firmes étrangères, et ce du fait de l’existence de pressions exercées par les États-Unis sur certaines grandes banques internationales pour les inciter à ne plus effectuer de transactions pour des clients Iraniens. Les obstacles techniques et financiers divers mis en place par ces organismes avaient d’ailleurs été renforcés au cours de ces derniers mois [3], à la suite du refus de l’Iran de mettre fin à son programme nucléaire. Du fait de ces tensions diplomatiques, un nombre croissant d’établissements financiers européens ou basés au Moyen Orient ont peu à peu refusé d’effectuer toute transaction libellée en dollars en provenance ou destinée à l’Iran, et ont annoncé la suspension de nombreuses lettres de crédit. Plus récemment, plusieurs succursales de banques internationales basées à Dubaï, plate forme commerciale et financière où s’effectuent la majorité des échanges entre l’Iran et le reste du monde, ont de surcroît " invité " les Iraniens à fermer leurs comptes en dollars. Outre ses visées économiques, cette mesure a donc également une dimension éminemment politique puisqu’elle vise à soustraire l’Iran aux entraves érigées par certains établissements financiers internationaux, à libérer le pays de toute dépendance au dollar, et in fine à lui permettre de développer plus facilement ses échanges extérieurs.

Une défiance croissante face au dollar au niveau international

La décision de l’Iran n’est pas isolée puisque, au cours de ces dernières années, d’autres pays - dont plusieurs membres de l’OPEP [4] - ont exprimé le désir de s’affranchir peu à peu de leur dépendance vis-à-vis du dollar en augmentant leur volume de liquidités en euros. Le mouvement a commencé à la fin de l’année 2000, lorsque l’Irak choisit de libeller ses transactions pétrolières et commerciales non plus en dollars, mais en euros [5]. Cette décision fût bientôt suivie d’une déclaration du même type de la Corée du Nord qui adopta par la suite, en décembre 2002, la devise européenne comme unique monnaie de règlement de ses échanges commerciaux. Plusieurs pays exportateurs de pétrole tels que le Venezuela ou encore les Emirats Arabes Unis ont également affirmé leur volonté de coter le pétrole en euros, afin de réduire leur dépendance face au dollar [6]. Ces décisions ont une portée idéologique claire, en ce sens qu’elles proviennent de régimes rejetant clairement la politique internationale et l’hégémonie américaine. Cependant, au-delà de ces pays, de nombreux autres États, pour des raisons plus strictement économiques, ont peu à peu décidé de diversifier leurs réserves de change et de recourir à l’euro pour un volume croissant de transactions.

L’euro, nouvelle monnaie de réserve internationale ?

D’autres pays ne se positionnant pas radicalement contre la politique américaine ont également décidé de recourir davantage à l’euro pour réaliser certaines opérations financières. En mars dernier, la Russie a ainsi annoncé son intention de faire passer la poids de la monnaie européenne de 10% à 20% dans le panier de devises utilisé pour déterminer le taux de change du rouble - faisant, en parallèle, passer celle du dollar de 90% à 80% [7]. Ce mouvement a été suivi d’une série de déclarations de plusieurs pays asiatiques dont la Corée du Sud, affirmant leur souhait de diminuer la part du dollar au profit de l’euro dans leurs réserves de change, et provoquant une nouvelle baisse du cours du billet vert. En outre, un an auparavant, la Chine, qui détient près du cinquième des réserves de change mondiales, avait également décidé de diversifier son panier de devises étrangères en augmentant le volume relatif de l’euro ou encore du yen, au détriment du dollar. De façon plus générale, au cours de ces deux dernières années, de nombreuses banques centrales ont exprimé le désir de diversifier leurs réserves monétaires et de les rééquilibrer en faveur de la monnaie européenne, afin de ne pas subir les risques liés à toute dépréciation excessive du dollar [8].

Face à cette crise - qu’il faut cependant nuancer - du dollar, l’euro semble donc s’imposer de façon croissante en tant que monnaie d’échange et de réserve internationale. Si l’on dresse un rapide bilan, depuis son lancement, près de 50 pays proches de la zone euro ont choisi la devise européenne comme monnaie de référence - et même certains, comme étalon unique - pour leurs régimes de change. En outre, la part de l’euro dans les réserves de change mondiales n’a cessé de progresser : elle est en effet passée de 13,5% en 1999 à 19,7% en 2003, cette tendance ascendante n’ayant cessée depuis de se poursuivre. La situation actuelle des États-Unis, critiqués dans leur action diplomatique et dont le déficit extérieur ne cesse de se creuser, incite également de nombreux investisseurs privés à se tourner vers l’euro, dont le cours est plus stable.

Des difficultés prévisibles

Pour l’instant, la décision de l’Iran ne semble pas avoir eu d’incidence réelle sur le marché des changes : après l’annonce faite par M. Gholamhossein Elham, la parité euro-dollar ne s’est en effet quasiment pas modifiée. Cette décision risque cependant d’induire une forte instabilité au sein de ce marché, en provoquant la vente par la banque centrale iranienne de plusieurs milliards de dollars. En parallèle, l’augmentation du cours de l’euro qu’un tel mouvement entraînerait pourrait avoir un effet dévastateur sur les économies européennes et leur commerce extérieur, bien qu’elle leur permettrait en parallèle d’acheter des matières premières et énergétiques à meilleur prix.

Pour l’Iran, cette décision représente également un pari incertain sur l’avenir : ses bénéfices seront en effet conditionnés par le maintien de la valeur de l’euro à un haut niveau, et une continuation de la dépréciation du dollar. Or, ce maintien demeure incertain et sera fortement conditionné par la stabilisation de la croissance européenne, susceptible d’être elle-même fragilisée par le déficit budgétaire croissant de la France et de l’Allemagne et par les difficultés économiques issues du processus d’élargissement de l’UE s’étant traduit par l’entrée de pays dont l’économie est plus fragile et moins développée que celle des autres États de la zone. De surcroît, cette décision n’empêchera pas l’Iran de se soustraire totalement aux pressions américaines, notamment en ce qui concerne le transfert de fonds. Sa mise en œuvre concrète s’inscrira également dans un processus complexe, notamment pour ce qui concerne les contrats à long terme précédemment signés et libellés en dollars, dont la conversion en euros impliquera la mise en place d’opérations de change multiples et coûteuses. Cependant, le porte-parole de la commission économique du Parlement iranien a lui-même souligné que cette décision n’était en aucun cas irrévocable, et qu’à ce sujet, le gouvernement devrait adopter une attitude pragmatique en fonction de l’évolution future des cours respectifs des devises européenne et américaine.

De façon générale, il faut également souligner que le dollar est une devise qui demeure largement préférée à l’euro dans le règlement des échanges internationaux ; et si la part du billet vert dans les réserves de change mondiales a eu tendance à régresser au cours des dernières années, ce dernier n’en demeurera pas moins la seule monnaie de référence tant que l’Union Européenne n’accèdera pas au statut de puissance politique et militaire capable de constituer un réel contrepoids à l’hégémonie américaine. De plus, si la part du dollar dans les transactions financières sur le marché des changes a régressé de façon sensible au cours de ces dernières années (elle est passée de 89% en 2006 contre 94% en 1998), l’écrasante majorité est toujours effectuée en dollars. Il en est également de même - bien que de façon moins sensible - concernant les échanges commerciaux, dont près de 60% sont libellés en dollars. Dans un contexte où le billet vert demeure l’ultime monnaie de référence au niveau mondial, l’échange des pétrodollars en euros risque donc d’infliger des coûts considérables à l’économie iranienne. Enfin, certains pays tels que le Japon, premier détenteur de bons du Trésor américains, risquent également de s’opposer très fortement à ce mouvement, étant donné qu’une baisse trop importante du cours du dollar représenterait pour son économie une perte de plusieurs dizaines de milliards de dollars.

Dernière question essentielle : l’Europe elle-même aurait-elle intérêt à ce que l’euro s’impose comme principale devise de règlement des échanges internationaux ? Rien n’est moins sûr. En effet, la masse des euros en circulation dans le monde et, par conséquent, la création monétaire tendrait alors à échapper au contrôle de la Banque Centrale Européenne (BCE), qui perdrait une marge de manœuvre considérable dans la conduite de sa politique monétaire, jusque-là essentiellement déterminée par la conjonture des économies nationales des membres de l’Union. Dans ce sens, la Commission européenne elle-même a plusieurs fois invité les pays extérieurs à la zone euro à ne pas utiliser massivement cette devise, pour les raisons que nous venons d’évoquer.

La décision de l’Iran s’inscrit donc dans un contexte de diversification croissante des réserves internationales en faveur de devises telles que l’euro et le yen, tendance susceptible de provoquer de profonds changements au sein du système économique et financier mondial. A plus long terme, elle pourrait également provoquer une remise en cause de la puissance économico-financière américaine, dont l’empire est étroitement lié au rôle du dollar en tant que première monnaie de réserve et d’échange au niveau international. Les avis demeurent cependant très partagés quant à la nature de la crise traversée par le billet vert : certains la qualifient au contraire de " conjoncturelle" et invitent à relativiser la portée des décisions prises au cours de ces derniers mois. En tout état de cause, le dollar ne semble pas prêt d’avoir dit son dernier mot : il reste l’étalon de référence mondial et demeure la première monnaie de facturation au sein du système commercial mondial [9]. De nombreux pays asiatiques à la croissance fulgurante réalisent également l’écrasante majorité de leurs échanges avec les États-Unis et ont des intérêts moindres en Europe, ce qui laisse à penser que le dollar restera la devise phare de leurs transactions et échanges internationaux. Cependant si, à plus long terme, l’euro se convertissait en monnaie de règlement des exportations pétrolières, les pays importateurs seraient amenés à vendre une partie de leur réserve de billets verts pour acheter la devise européenne, entraînant une baisse drastique du cours du dollar et privant les États-Unis de l’arme monétaire, clé de voûte de leur puissance mondiale multiforme.

Notes

[1Ce projet était à l’étude depuis de nombreux mois et, au mois de novembre dernier, le Ministre de l’économie M. Dâvoud Dânesh Jafari avait déjà formulé le projet de " réaliser les transactions en devises avec une autre monnaie que le dollar ".

[2Baisse notamment attribuée au déficit croissant du compte courant des États-Unis.

[3En septembre dernier, le gouvernement américain a décidé de mettre fin à toute relation entre le système financier du pays et la banque iranienne Sâderât, l’une des premières banques du pays et accusée par les États-Unis d’avoir effectué des transactions destinées à soutenir certains mouvements que ces derniers qualifient de " terroristes ".

[4Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole, en persan sâzemân-e keshvarhâye sâderkonandeye naft (سازمان کشورهای صادرکننده نفت)

[5Cette opération a fortement profité à l’économie irakienne, étant donné la constante appréciation de la valeur de l’euro au cours de ces dernières années.

[6Un rapport de la Banque des Règlements Internationaux publié le 11 décembre 2006 confirme cette tendance, en indiquant que les avoirs en euros des pays exportateurs de pétrole sont passés de 20 à 22% au cours du deuxième trimestre 2006, et que ceux détenus en yens ont connu une augmentation similaire.

[7Suite à ces déclarations, elle a également affirmé son souhait d’évaluer désormais son pétrole en rouble.

[8Plusieurs pays sud-américains et africains producteurs de matières premières - dont les prix sont fixés en dollar - se sont également exprimés en faveur de l’utilisation de l’euro comme devise de référence, dans le même but de limiter les pertes liées à la fluctuation du cours du billet vert.

[9Environ 60% des échanges mondiaux sont facturés en dollars.


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