N° 12, novembre 2006

Sur un tapis iranien
Une œuvre d’art iranien





15 Janvier 1937
25 Dey 1315

Objets inanimés,
Avez-vous donc une âme ?"

C’est le soir, je vous attends... Le soleil est descendu à l’horizon et toute la plaine est couverte des dernières lueurs du couchant. Dans la cheminée, les bûches de bois crépitent et se tordent sous la caresse de la flamme. A travers les croisées frangées de tulle, quelques rayons d’or viennent mourir au pied d’un grand vase de marbre vert et sous mes pas, avec le jeu de l’ombre et des clartés, le tapis semble vivre intensément.

Troublé par la douce nostalgie de l’attente, je laisse monter en moi toute l’histoire des couleurs et des images que raconte le beau tapis de Kerman, pendant que sombre derrière les grands cyprès solitaires l’astre du jour à l’Occident.

Et par la magie des arabesques et des fleurs aux coloris si purs qu’ils semblent irréels, je vois des mains tendre la trame, préparer les laines et les soies, les mains agiles, les doigts nerveux qui font connaître au monde entier les beautés de l’Iran. Toute la pensée et le vital espoir du plus humble artisan se manifestent par ces rêves qui ont pris forme avec l’heureuse association des couleurs et des lignes. Tout ce que l’âme peut concevoir d’infini, de beau, d’illimité, s’exprime ici par une merveilleuse éclosion d’idées, et je marche, sur un pays de féerie, avec les yeux ouverts au trésor de l’imagination. Oh, je voudrais connaître tous les cerveaux qui ont conçu la magie de ces couleurs… au bord d’un puits à l’heure du soir, sur la montagne, près d’un âtre, dans le désert ou dans les villes. Je voudrais remonter de l’effet merveilleux jusqu’à la cause qui a produit cet ouvrage des mains, dont chaque centimètre est un chef-d’œuvre de lumineuse beauté, où l’âme croit retrouver des paysages d’Eden perdu. Je voudrais me trouver à l’heure des rêveries créatrices, près du métier où travaillent les mains, entendre la chanson des bobines et le frottement des laines dans le mariage des contours. Je voudrais voir briller les yeux de l’enfant, de la jeune fille, dans l’action qui donnera aux demeures lointaines ce jardin de floraisons éternelles, dont les allées mènent à l’extase, à l’oubli et au repos de la pensée. Je voudrais les surprendre à l’instant du labeur, tous ces visages, toutes ces mains qui donnent, sans se lasser, le meilleur de leur cœur, par la conception si proche qu’ils ont de la nature.

Que ce soit des fleurs stylisées, des dessins aux formes paradisiaques, des attitudes d’archanges dans la courbe d’un arc ou le front d’un chasseur ; que ce soit des mosaïques d’images schématisées ou des coins lourds comme des sanglots, la poésie de l’être vibre et répond à la soif de ceux qui aiment l’art, passionnément.

Sur les genoux, comme en un sanctuaire, je chemine lentement à travers les massifs d’un chant de joie, près d’un rameau de tendresse naissante, vers un regard du jour. Dans chaque couleur j’entends une histoire, un roman, une déception, je me penche vers les espoirs de la jeune fille qui attend chaque matin, sur la route, le coursier qui l’emportera vers l’Amour. Je me penche vers le jeune garçon qui songe aux terres inconnues si proches des paradis de ses rêves. Je me penche vers leurs illusions si splendides, si pures et si claires, qu’elles m’illuminent comme un rayon de soleil. Je me penche vers le jet victorieux de cet arbre puissant, image d’avenir, et j’entends chanter l’espoir de la jeunesse dans ces bleus translucides irradiant le fond du tapis.

Je me penche vers la femme qui connaît l’acceptation et les troubles de la douleur. Je me penche vers ces feuillages sombres, qui expriment si bien sa tristesse et le regret de son passé solitaire. Je me penche vers le chant ému de son amour maternel qu’elle a brodé par ces roses, au-dessus des épines.

Je me penche vers l’homme qui a conçu ces grandes lignes maîtresses, vastes comme des champs de blé. Je me penche vers son ouvrage fait de force et de volonté, et je sens que tous les autres efforts reposent sur la structure de ses pensées.

Et je songe à tous les multiples tapis de l’Iran qui sont allés, par les routes du monde, porter l’image de la nation à ceux qui aiment la beauté. Dans les palais, chez l’écrivain et l’homme d’affaires, partout dans les salons, leurs efflorescences évoquent la poésie de l’Orient, et leur présence crée une atmosphère d’harmonie et d’intimité. Un regard posé sur eux provoque la rêverie, et l’imagination chevauche à travers les dessins, jusqu’au coeur de l’Asie, dans un voyage merveilleux. Il me semble être arrivé par l’évocation de toutes ces images, sur un sommet, près du ciel. J’oublie tout ce qu’en moi le doute a fait naître, et je me sens proche du grand rythme de la vie qui doit unir tous les êtres, dans une parfaite compréhension, Toujours incliné sur le tapis de Kerman, je pense à ceux qui aiment l’Iran, aux nations éloignées et amies, que tant de liens unissent, et qui trouvent par l’art iranien ce regard profond de l’Orient qui attire et qui possède. Rien ne peut ternir le langage de l’art et de l’amitié, qui, plus puissant que les mots vides et souvent inutiles, trouve son expression dans un beau tapis, un objet ciselé, un poème, une pensée, ou un matin ensoleillé d’hiver, au pied des monts Elbourz.

Il fait sombre… et je vous attends toujours… je sais que vous ne viendrez pas, mais mon cœur n’est pas triste. Quelques braises incandescentes s’écroulent dans la cheminée, et je reste seul à rêver de vous. Le tapis, sous mes mains, caresse ma solitude, et je me sens ému de tout ce que je lui dois d’impressions par la jouissance raffinée de ses couleurs. Je voudrais mieux chanter ma reconnaissance et mon attachement à tout ce qui est noblement iranien, mais je suis fier et heureux d’avoir, par la langue de Montesquieu, le privilège d’évoquer ces lumineuses images.


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2 Messages

  • Sur un tapis iranien
    Une œuvre d’art iranien
    8 avril 2010 14:21, par celine

    Bonjour,

    J’aimerais savoir qui a écrit ce texte. Merci beaucoup de me répondre c’est pour un travail sur le tapis.

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    • Bonjour,
      Ce texte a été publié dans Le Journal de Téhéran, quotidien français publié jusqu’à la fin des années 1970 à Téhéran. Le nom de son auteur n’a malheureusement pas été précisé, comme c’est le cas de beaucoup de chroniques de ce genre publiées dans ce quotidien أ l’époque. Nous regrettons de ne pas pouvoir vous donner plus d’information.

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