À Esfandiar Esfandi

Au terme d’un long trajet d’études scolaires et universitaires, je m’assieds maintenant au bord d’un tableau noir, et en le fixant, je me retrouve dans les dédales des absurdes couloirs que j’ai arpentés tant d’années, dans l’attente d’imminentes récréations, de vacances toujours lentes à venir. Une porte s’entrouvre alors devant moi, donnant sur une époque lointaine, sur le lointain de l’enfance. Des salles de cours se juxtaposent, s’allongent, se démultiplient. Elles évoquent les gesticulations d’un écolier joyeux, qui rentre chez lui les soirs d’automne, à travers les verts champs de blé. Je me souviens de son enthousiasme, de son admiration retenue face à l’étrange monde qui s’offrait à son regard ; de l’énergie qu’il consacrait à son apprentissage ; de la joie qu’il éprouvait en récitant les lettres de l’alphabet, en enchaînant les mots nouvellement découverts. Que de questions gênantes qui assaillaient son esprit, et dont la formulation des réponses était confiée à l’école, seule voie, à en croire les grandes personnes, qui conduisait à la connaissance. De ce fait, ses parents confièrent sa destinée aux bons soins du maître d’école, du professeur. Ce dernier portait les habits du guide, de celui qui allait lui indiquer le chemin, lui révéler les mystères de l’existence ; le préparer à sa future entrée dans l’arène de monde. Notre écolier plaça donc tous ses espoirs dans la salle blanche et rectangulaire où trônait son père spirituel. Il prit l’habitude de se pendre à ses lèvres pour pêcher en bon élève, les perles, qui jaillissaient méthodiquement hors de l’écume de cette vaste mer qu’on appelle le savoir. L’itinéraire n’était pas exempt de dangers. Il exigeait de se comporter en nageur aguerri. Hélas ! Combien de fois il manqua son bus et fut réduit à se rendre à pied au lycée, répétant fidèlement les leçons de la veille ! Et qu’ils furent longs ces instants d’ascèse et de peine, et ces "contrôles sur table" ! Les années défilaient et il n’avait connu jusqu’alors que l’angoisse et la peur à l’évocation même du nom du professeur, à peine apparue son ombre sur le pas de la porte, quand soudain la classe sombrait dans un profond silence. " Debout ! " lançait le délégué, et tous sursautaient de leur banc, comme frappés par la foudre. Le respect également, fut bien enseigné, et bien appris. Et que dire de l’effrayant tableau noir, près duquel il se figeait pour répondre aux sempiternelles questions mille fois ressassées, et qui n’exigeaient rien, sinon une mémoire alerte. Tout ce savoir s’évanouissait cependant, après chaque examen, au terme de chaque année. Et celles-ci s’écoulèrent, identiques, monotones. Notre écolier fut lycéen, grandit, devint étudiant. La flamme de sa connaissance devint flammèche. Elle menaçait de s’éteindre sous les cendres du passé. Il avait vainement cherché une conscience apte à lui renvoyer son effort par effet de miroir ; une conscience qui répondît à son " inévitable besoin de comprendre " ; qui l’aurait accueilli dans son intimité profonde ; qui lui aurait transmis, de façon réelle, la conviction du savoir.

Très tard hélas, cet événement se produisit, et vint susciter chez notre étudiant cette joie intérieure profonde qu’il attendait tant, chaque automne, chaque hiver, chaque printemps. Une mémorable rencontre. De cette rencontre naquit bientôt chez lui la passion de l’enseignement qui ne le quitta plus depuis. Une aimable personne venait d’entrer dans sa vie. Une personne dont je me fais fort de tracer le portrait pour la préserver de l’oubli, et lui rendre justice. Sans idolâtrie aucune, je compte en quelques lignes faire éloge d’un enseignant hors pair, et reconnu comme tel par tous les étudiants qui l’ont côtoyé.

Par un beau jour d’automne, nous attendions comme chaque année, l’arrivée du professeur (peut-être une nouvelle recrue) dans notre salle de classe. La chaleur estivale continuait de peser, et se prolongeait durant les après-midi. Comme à l’accoutumée, nous étions impatients d’en finir, avant même le début de la séance. La difficulté du cours qui allait suivre faisait par avance l’objet de discussions houleuses entre mes camarades et moi, quand notre nouveau professeur s’annonça, le bras levé, à l’image d’un soldat conquérant : " Bonjour camarades ! ". Je ne sais pas pourquoi, mais j’eus, nous eûmes l’impression de le connaître depuis toujours. Un sourire irréprochable emplissait son visage, qui signalait chez lui une forme à nos yeux inédite de réceptivité, d’ouverture d’esprit. Il ôta bientôt sa veste, et releva ses manches pour, il me l’expliqua plus tard, prendre son travail "à bras le corps". Il avait l’art de créer autour de sa personne, nous le comprîmes tous et très vite, une ambiance amicale et généreuse, une forme d’intimité malgré tout académique que nous apprîmes très tôt à partager avec lui, avec notre professeur. Son dynamisme marqua tout de suite l’atmosphère du cours et suscita en nous une foule de questions. Simples au départ, elles n’en demeuraient pas moins essentielles. " Un cours efficace est celui durant lequel les bonnes questions viennent à l’esprit ", me suis-je par exemple dit. Nous en parlâmes beaucoup. " J’aime tourner et retourner une question dans tous les sens, m’a-t-il dit un jour, quand déjà nous étions devenus des amis intimes". Un véritable dialogue s’établissait pendant nos séances, et se prolongeait systématiquement en dehors des heures de cours. Le professeur ouvrait sans cesse de nouveaux horizons devant nos yeux affamés de savoir. On intervenait sereinement, le questionnant sans prendre de précautions particulières. Le professeur saura-t-il répondre ? Là n’était pas la question (mais la réponse était toujours au rendez-vous). Il se déplaçait souvent, changeait subitement de direction, ne se figeait jamais dans un coin de salle. Il se refusait, et nous refusait le statisme. Le cours était vigoureux, il se déroulait comme par enchantement. " L’enseignement ne se réalise idéalement que par interaction : pour bien enseigner, il faut d’abord savoir être un bon étudiant" me dit-il encore avec un mélange de sérieux et de légèreté enjouée. Je compris alors pourquoi il accueillait si chaleureusement les questions et les opinions des étudiants. C’était un passionné de l’apprentissage. En enseignant, il continuait d’apprendre. Il nous l’avoua en toute franchise. " Il faut éviter de s’enfermer dans une tour d’ivoire, sur des hauteurs où le cerveau risque de geler. Reste ouvert à tous les horizons, à toutes les perspectives, à toutes les critiques, et n’oublie pas de t’amuser. Tout ça n’est finalement pas très sérieux ! ". Ainsi, nous ne fûmes guère surpris de le voir douter ; de s’interroger ou de reformuler ses idées jusqu’à obtenir satisfaction. Il n’imposait d’aucune manière son idée à autrui. Il nous assistait en bon compagnon de route. " Développez votre propre pensée, et ensuite, allez voir ailleurs ! " répétait-il. Et nous l’avons tous pris au mot. Tous sans exception, j’en ai la conviction. J’étais curieux de mieux connaître le passé de notre ami. Comment avait-il fait son plein de bagages ? " Pour enseigner, surtout s’il s’agit de la littérature, il faut être évidemment studieux, mais aussi vivre. Bourlinguer. S’enrichir au quotidien, puiser dans le quotidien, dans ses hauts et ses bas. Partager des expériences, se sentir concerné, bousculé par la vie d’autrui. Et de la conviction. De la conviction à ne plus savoir qu’en faire. Et enfin de grâce, n’allez pas vers ce métier par obligation, choisissez-le de plein gré ou alors faites autre chose".

Parmi tant de mots prononcés, je pense que le mot "conviction" m’a le plus touché. Tout cela, je le savais déjà, mais prononcé par lui… c’était bien différent. Ce cours, comme tant d’autres, toucha à sa fin. Il en reste cependant quelque chose d’indescriptible, en particulier pour ceux parmi nous qui se destinaient à une carrière d’enseignant. Nous n’oubliâmes jamais ce fameux cours. Son tempérament, ses goûts et son itinéraire eurent sur nous autres étudiants élevés au sein d’un système classique d’enseignement, un véritable impact. Je suis maintenant persuadé qu’il n’est pas simple de mériter le nom de professeur ; en complément d’une bonne maîtrise de la discipline enseignée, il faut s’armer d’amour ; s’en armer car cet amour est sans cesse sous la menace de la routine. Au risque d’enfoncer des portes ouvertes, je dirais que cet amour nécessite du courage, de l’énergie et de l’abnégation. Pour ce qui te concerne mon ami, je ne doute pas un seul instant que tu fus et que tu resteras amoureux.

J’espère pour ma part que tu persisteras dans ta voie, et que tu continueras longtemps à honorer le nom et le métier de professeur !


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