N° 9, août 2006

Ses yeux de Bozorg Alavi


Ahmad Shâkeri


Dans la littérature romanesque persane d’après la Révolution constitutionnelle (Mashrouteh), que certains désignent comme la période de la prise de conscience des Iraniens des techniques de la narration de l’histoire ou la période du roman moderne d’Iran, il y avait des avant-gardes qui avaient une vision nouvelle de la littérature. Des écrivains comme Mohammad Ali Jamâl-zâdeh avec "Il était une fois", Sadegh Hedayat avec "La Chouette Aveugle" et Bozorg Alavi avec "Ses Yeux" ont essayé de tracer un nouveau chemin pour les générations suivantes. Mais aucun d’eux, mis à part Sadegh Hedayat, n’ont pu acquérir une réputation universelle. En effet, longtemps après sa publication, "La Chouette Aveugle" est toujours une oeuvre dont la valeur artistique s’accroît de jour en jour. Et parmi ces écrivains, Bozorg Alavi est un écrivain qui "voulait être un écrivain".

Il est né en 1903 à Téhéran et est mort en 1996 à Berlin. Selon ses écrits, l’un des premiers livres qu’il a lu dans son enfance, loin des yeux de son père, ce sont "Les Mémoires de Hâj Sayyâh" auquel il n’a rien compris mais il suffit "qu’ils luttent contre les cruels et défendent les pauvres" pour satisfaire sa curiosité enfantine. Cette curiosité et ces pensées enfantines portent leurs fruits dans ses oeuvres futures dont l’engagement social, les problèmes politiques et sociaux et l’idéalisme constituent les sujets principaux.

"Ses Yeux" sont parus en 1952, dans la période où les écrivains iraniens expérimentaient l’écriture selon les règles et les méthodes des romanciers occidentaux. Le titre de ce roman provient du nom d’un tableau peint par le personnage principal de ce livre -Ostâd Mâkân- qui n’a pas une identité précise et c’est ce mystère qui incite le lecteur à suivre toute l’histoire. Le thème principal est le récit d’amour entre ces "yeux " et Ostâd Mâkân. Le narrateur de l’histoire est un homme qui cherche à découvrir le mystère d’Ostâd grâce à la collection de ses peintures dans un musée. Le roman commence par les images des années 1938 en Iran et l’atmosphère étouffante de ces années-là. Le narrateur intra-diégétique qui est parfois en dehors de l’histoire, donne des informations sur le chronotope de l’histoire. La célébrité universelle d’Ostâd, la nouvelle de sa mort et les histoires contradictoires répandues sur sa vie, provoquent le narrateur à dévoiler "ses yeux". Ce qui est intéressant, ce sont les descriptions réelles et concrètes des caractères qui amènent le lecteur à rapprocher le personnage d’Ostâd Mâkân à "Kamal ol-Molk" qui est, malgré sa notoriété, condamné à l’exil à cause de ses avis contre le sultan qâdjâr. Et enfin, le narrateur intelligent de l’histoire comprend que chaque année à une date précise, une certaine femme vient visiter ce tableau. C’est Faranguisse, la femme mystérieuse de la vie d’Ostâd Mâkân. A partir de là, l’histoire devient romantique et l’aspect réel s’efface, car la narration est faite par Faranguisse. Avant de faire la connaissance d’Ostâd Mâkân, elle était étudiante à l’Ecole des Beaux- Arts à Paris et après être rentrée en Iran, grâce à un ami, elle est présentée à "Ostâd Mâkân" pour continuer ses combats contre le système politique du Chah, mais le hasard d’une rencontre bouleverse ses plans. Elle est tombée amoureuse de lui mais celui-ci est dans une mauvaise situation et ne peut s’engager dans une relation amoureuse. Cependant, il n’arrive pas à oublier les yeux de Faranguisse. Il craint la douceur de ce regard qui l’entraîne dans une passion de ses yeux.

La vision de Bozorg Alavi de la femme est une vision éthérée. Ces descriptions aident le lecteur à mieux comprendre le monde d’Ostâd. Alavi, par son coeur sensible et par le charme de son récit, a su également doter ses lecteurs de l’âme d’Ostâd Mâkân. Nous avons tous pour elle, les yeux de son amant, comme dans la représentation du Cid de Corneille où, selon Boileau "Tout Paris a pour Chiméne les yeux de Rodrigue ". Mais Faranguisse essaie de se calmer dans la vie grâce aux souvenirs et de prouver que "Ces yeux ne sont pas pour lui" ....

Ce roman est l’un des derniers écrits de Bozorg Alavi en Iran. Après les événements de 28 Mordâd 1332 (19 Août 1953), il quitte l’Iran pour l’Allemagne où il travaille comme professeur à l’université de Berlin ; mais les recherches universitaires d’une part et l’impuissance à faire publier ses oeuvres sous l’ancien régime d’autre part, ne lui ont pas permis de parvenir à ce qu’il voulait dans le domaine du roman persan.

Références :
- 1. Alavi, Bozorg, Ses Yeux, Téhéran, Negâh, 2004 (6e édition).
- 2. Mir-sâdeghi, Jamal, Les écrivains contemporains d’Iran, Téhéran, Eshâreh, 2003.
- 3. Hosseinzadeh A. et Shahpar-rad k., Tahlilé Anvâé Dâstân,Téhéran, Ghatréh,2004.


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1 Message

  • Ses yeux de Bozorg Alavi 6 décembre 2017 10:21, par driss bouzghiba

    سبق لي أن اقتنيت النسخة العربية لرواية "عيناها ولم اتمكن من قراءتهاسيكون هذا حافزا لقراءتهاالمقا

    repondre message