N° 9, août 2006

Histoire du purgatoire de la peinture iranienne


Yaghoub Ajand
Traduit par

Homa Farivar


Nous ne disposons que de très peu d’écrits et de sources concernant l’art qâdjâr par rapport aux périodes précédentes et la majorité des études à ce sujet - et d’une manière générale sur l’art iranien - a été effectuée par des étrangers. Notre histoire de l’art a été écrite par des spécialistes occidentaux. Elle comprend la totalité de l’art de la région et de son peuple allant des différentes périodes jusqu’à la période safavide. Sur la période qâdjâre et celle du siècle dernier, nous n’avons que très peu de documents.

Toutefois, ce qu’on peut en dire est qu’il s’agit d’une ère de décadence des arts traditionnels iraniens. La complexité de la situation politique et sociale de la région se reflétant forcément sur la vie artistique de l’époque en rend l’étude et l’analyse difficiles.

Si, dans le passé, le lien entre l’art et la société passait par la cour, alors il est bien évident que durant les périodes de troubles, l’art était en relation directe avec les événements et dépendait de la puissance et de la faiblesse du pouvoir. Toutefois, avec l’arrivée au pouvoir des Qâdjârs, une ère nouvelle commence durant laquelle l’art se libère de ses contraintes et se forge des critères nouveaux.

Cette période, abstraction faite de la coïncidence avec l’arrivée des Qâdjârs, a des liens plus particuliers avec les événements de l’époque, liens qui, d’une certaine façon, auront une influence sur les Qâdjârs et les périodes suivantes.

Artiste inconnu, Portrait de Mohammad Chah, peinture à l’huile, musée de Géorgie

Au début de la période constitutionnelle correspondant à la fin du pouvoir qâdjâr, on observe un courant artistique apparu à la fin des Safavides, développé sous les Zandiehs et qui prend, sous les Qâdjârs, une forme définie et définitive. " Ce qui aujourd’hui est connu comme la peinture qâdjâre est, en réalité, un style et une tendance artistique qui s’est manifestée dès le commencement des Qâdjârs (Agha Mohammad Khan) et sous le règne des Zandiehs " [1]. On peut même en détecter les origines dans les événements houleux de la fin de la période safavide.

"Après la défaite désastreuse et honteuse du roi Soltan Hossein Safavi devant les troupes de Mahmoud Afghan et la chute de la capitale (1135 hégire lunaire), l’unité politique et administrative est détruite. Les pouvoirs locaux des différentes régions ainsi que les forces gouvernementales avoisinantes commencent à faire montre de leurs velléités de conquêtes " [2].

Des années de luttes intestines, de mort, de pillage et de meurtres continuent jusqu’à l’arrivée de Fath-Ali-Chah. La ville d’Isfahan et ses trésors sont pillés et cette période marque l’Ecole d’Isfahan.

Les événements qui suivent ont pour résultat de faire sombrer l’Iran dans un immense chaos où règne une anarchie totale : les luttes continuelles entre Nader et Chah Tahmasseb, la défaite humiliante de Tahmasseb devant les Ottomans, la politique brutale et sanguinaire de Nader envers les clans et tribus, entre autres les Qâdjârs, ses ambitions politiques, les disputes familiales pour s’approprier le trône et enfin, son meurtre ; la restauration de l’empire safavide par Karim Khan Zand avec la nomination de Chah Esmaïl III à l’âge de 9 ans, les guerres entre les troupes d’Isfahan et le clan des Qâdjârs suivies du ralliement de Chah Esmaïl III aux troupes qâdjâres, la défaite d’Isfahan par Mohammad Hassan Khan Qâdjâr, les luttes continuelles entre les gouverneurs d’Azarbaïjan et les clans qâdjârs jusqu’à l’établissement officiel du gouvernement Zand à Chiraz.

Artiste inconnu, Le jeune homme au faucon, peinture à l’huile

Les luttes armées des courtisans qui étaient les principaux responsables et mécènes de l’art et des artistes ont pour conséquence la suspension des activités de ces derniers.

" Dans la deuxième moitié du siècle, Karim Khan Zand , modèle de justice et de sagesse, s’efforce d’établir des conditions favorables pour le retour au calme et à la sérénité de son peuple ". [3]

Avec la mort de Karim Khan et la fin d’une décennie de sécurité et de calme, des bouleversements apparaissent dans l’administration zand. Il faut dire que le règne des successeurs de Karim Khan Zand est une des pires périodes d’anarchie et de crises internes en Iran. Leurs ambitions et concupiscences sont telles qu’un chaos indescriptible s’installe dans la province de Fars et d’Isfahan et que les princes de la dynastie zand se succèdent à Chiraz à intervalles de quelques mois pour finir assassinés.

" Entre les années 1135 et 1212, seules 10 années du règne de Karim Khan Zand se déroulent dans le calme et la sécurité. Par suite de bagarres intestines, la plupart des villes sont saccagées. Les luttes des prétendants au trône mènent à la disparition des sciences, de l’art, du commerce et de l’agriculture". [4]

Cet état de choses continue jusqu’à la tempête de terreur engagée par Agha Mohammad Khan qui veut venger les clans qâdjârs " Bokharibach " et "Echâghibach " qui avaient été poursuivis au temps de Nader Chah et des successeurs de Karim Khan Zand.

Avec la prise de pouvoir de Agha Mohammad Khan Qâdjâr, les crises politiques internes et tribales pour s’emparer du trône prennent fin et le règne qâdjâr prend forme.

Le britannique, Edward Scott Waring, écrit dans son récit de voyage à Chiraz : " Le nom des Qâdjârs soulève la haine et la peur dans tout l’empire iranien " (Londres, 1807).

Chiraz, considérée comme le symbole de la Perse antique et siège du gouvernement des Zand, est l’objet de la haine et des attaques des Qâdjârs.

Peut-être est-ce la peur qui contribua à rétablir le calme et la paix dans le pays. La peinture du XIIème et du XIIIème siècles témoigne de ce règne de terreur.

L’évolution de la peinture au cours de cette période est telle qu’on ne peut pas établir une frontière définie entre la peinture qâdjâre et la peinture zand et leur attribuer un style particulier.

"Des peintres comme Agha Sadegh et Mohammad Bagher établissent peu à peu les bases d’une école connue sous le nom de Zandieh. Après le début du règne de Karim Khan et la création d’un pouvoir central dans le royaume, Chiraz devient un centre de renaissance et de développement des arts avec l’apparition de peintres tels que Mohammad Sadegh, Mirza Baba et Ali Achraf ". [5]

Karim Khan s’efforce, en prenant modèle sur l’architecture safavide, de donner à Chiraz la même splendeur qu’à Isfahan. Mais l’art zand, en essayant de combiner les cadres safavides avec les nouvelles tendances occidentales, n’obtient pas de résultats intéressants. "Toutefois, dans la peinture de la période de Fath-Ali Chah, on observe une inspiration artistique nouvelle " [6].

En réalité, des mesures avaient été prises dès la période zand pour créer un art représentant l’héritage prestigieux des périodes précédentes. A l’époque qâdjâre, une Ecole de peinture est créée. La peinture qâdjâre et zand atteint son apogée dans la première moitié du XIIIème siècle sous le règne de Fath-Ali Chah.

Fath-Ali Chah est poète et compose des poèmes sous le pseudonyme de "Agha Khan".

Mahmoud khân Malek ol-Shoarâ, (Sabâ), avenue Bâb Homâyoun, 1871, musée Golestân

Edward Scott qui considérait le règne des Qâdjârs comme un régime de terreur à Chiraz, écrit à propos de Fath-Ali Chah : "Le roi d’Iran redonne une nouvelle vie à la littérature négligée par ses prédécesseurs. C’est un homme de lettres instruit et talentueux et un poète connu". [7]

Ce fut cette tendance littéraire et artistique qui ouvrit la voie à la peinture. A cette période plus qu’à aucune autre, la peinture devient florissante et il n’y a pas de doute que la source d’inspiration en est Fath-Ali Chah qui met en œuvre les mesures nécessaires pour redonner vie à cet art tombé en désuétude.

" Le roi qâdjâr fit venir dans la capitale les artistes les plus prestigieux et leur commanda de grandes toiles pour décorer les nouveaux palais qu’il avait construits" : [8]

Toutefois, à l’époque, l’Iran n’avait pas suffisamment de peintres pour répondre à la demande de la cour. De plus, ceux-ci n’avaient pas les connaissances et expériences pour utiliser la peinture à l’huile, datant d’à peine 100 ans et utilisée très sporadiquement.

Dans les tableaux de cette époque, on peut se rendre compte qu’ils constituent essentiellement une représentation physique et reflètent le luxe et la grandeur du commanditaire et où le peintre avec un soin d’esthétisme et de touches de son pinceau, a créé une atmosphère légendaire avec des couleurs brillantes et tape-à-l’œil. Il ne se soucie absolument pas de restituer le caractère et la personnalité du personnage. C’est pourquoi, dans ces portraits, on voit des hommes avec une longue barbe noire, une silhouette élancée, la taille fine, un regard plein de dignité, une main posée sur la ceinture et l’autre sur l’épée tandis que les femmes, la tête penchée sur le côté, une expression douce sur le visage, fixent le spectateur.

Bien sûr, le fait que le peintre ne montre pas la personnalité du personnage n’indique pas une incapacité de celui-ci à le faire ou une quelconque interdiction mais que le portrait doit être le témoignage de la splendeur du "commanditaire " au travers des objets luxueux qui l’entourent et, en fait, prennent plus d’importance que la personne elle-même. C’est-à-dire que les bijoux, les vêtements somptueux, les armes, les tapisseries magnifiques doivent éveiller chez le spectateur un sentiment de luxe, de fierté et de splendeur.

Dans les portraits royaux ou de courtisans, peu de couleurs sont utilisées mais elles le sont de façon optimale. Le fond en est uni et, sur cette grande surface unicolore, les couleurs, même claires, apparaissent dans toute leur brillance et pureté.

D’une manière générale, les caractéristiques des portraits de cour de la période qâdjâre sont les suivantes :

1 - importance de la représentation physique et expressive du personnage à une fin décorative.

2 - traitement de sujets anciens dans une forme nouvelle et de sujets nouveaux.

3 - combinaison de styles européens et d’éléments traditionnels.

Le peintre portraitiste de la cour avait pour seul objectif le côté esthétique : c’était l’héritage des maîtres du passé. Le côté spirituel et la représentation du monde et de la nature ne l’intéressaient guère et il avait plutôt tendance à adapter les beautés de son temps avec son propre monde intérieur. Il recherchait en fait la beauté dans ses traditions.

Mahmoud khân Malek ol-Shoarâ (Sabâ), Transcription, peinture à l’huile, 1890

Dans la tradition picturale iranienne, c’est une caractéristique essentielle qui empêche les artistes de rechercher la nature, la ressemblance et la représentation de la réalité, alors qu’elles constituent la base de l’art occidental. C’est pour cette raison que dans pratiquement tous les portraits de cette époque, on ne ressent pas de velléité de peindre la ressemblance. Les peintres utilisent un modèle idéal. Cet idéal est soumis à des critères que l’on retrouve également dans la poésie et particulièrement dans les sonnets.

Les métaphores du genre : taille de cyprès, lèvres de rubis, visage comme un rayon de soleil, cheveux en tresses, yeux de narcisse et grain de beauté indien étaient les expressions consacrées et les normes de représentation de la beauté que l’on retrouve dans les toiles.

Dans les portraits de courtisans, de hauts fonctionnaires et de danseuses, on ne distingue pas très bien la source et la direction de la lumière. La surface du tableau est éclairée de toutes parts mais il n’y a pas de contrastes lumineux.

L’expansion des échanges culturels entre l’Iran et l’Occident qui avait déjà commencé dès la période safavide, a pour conséquence l’utilisation progressive de styles et médiums différents. L’apparition de la peinture sur toile et l’autonomie que prend cet art font qu’il se libère petit à petit des contraintes de l’illustration de livres et de textes.

Avec la continuation de cette tendance, un art indépendant et autonome apparaît dont les plus beaux exemples se trouvent à la cour. Le portrait de Fath-Ali Chah, réalisé avec une minutie particulière, rend bien l’impression de splendeur et de dignité royales. De la tête aux pieds, il est l’image même de la royauté avec tous ses attributs et titres pompeux courants à l’époque comme ceux de " centre de l’univers ", " roi des rois ", " Sa Majesté, ombre de Dieu sur terre" …

Avec l’autonomie de la peinture, celle-ci n’est plus limitée à la cour et s’étend au-dehors. Jusqu’alors, les peintres travaillaient sur commandes et le peuple ne connaissait pratiquement pas cette forme d’art ni aucune autre d’ailleurs.

On peut diviser la peinture qâdjâre en 2 périodes :

1- Le règne de Fath-Ali Chah jusqu’à celui de Nasser-ed-Din Chah où prédominent les éléments iraniens.

2- La période de Nasser-ed-Din Chah et après, qui est plus influencée par l’art européen. Les sujets, les techniques nouvelles comme la gravure sur pierre et le développement du niveau culturel de la population contribuent à en faire un art populaire dont une des manifestations en est la peinture des "ghahvehkhanés". En même temps se développe un art réaliste dans lequel les événements politiques et historiques ainsi que des récits de voyage sont superbement représentés à l’aquarelle. La peinture et l’illustration de cette époque se sont développées principalement dans secteurs :

1- Tableaux et toiles comportant portraits, paysages et natures mortes peintes à l’huile ou à l’eau destinés pour la plupart à la cour.

2- Gravures sur pierre.

3- Tableaux populaires : peinture de ghahvehkhanés.

L’architecture évolue également. Après des siècles d’architecture traditionnelle basée essentiellement sur des critères géographiques, climatiques et culturels, sous les Afchars et les Zands, les éléments décoratifs comme les décorations murales, la céramique et les moulures commencent à disparaître. La qualité des couleurs, la luxuriance et l’éclat des céramiques s’atténuent.

On peut citer de cette époque l’Ecole Agha Bozorg à Kachan, les résidences privées d’Isfahan, Kachan, Naïn et Yazd.

Le palais du Golestan et l’Ecole Sepahsalar datent également de l’époque qâdjâre. D’autres bâtiments importants comme le palais qâdjâr, le palais turquoise, le musée, la mosquée Soltani, l’Ecole Dar-ol-Fonoun, le palais de Dochan Tapeh, le grand bazar et le Tekieh-Dowlat sont construits pendant cette période.

Après l’effondrement des Qâdjârs et l’arrivée de la dynastie Pahlavi, Reza Chah qui est grand amateur de l’Europe, lance une vaste opération d’architecture et d’urbanisme sur le modèle occidental. Téhéran, siège du gouvernement, commence à prendre des allures de ville européenne. De nombreux bâtiments : hôpitaux, banques, ministères, palais, administrations et résidences privées sont construits.

Notes

[1ROBINSON et…, Regard sur la miniature persane du douzième et treizième siècle, Téhéran, Edition (?), 1973, Tome I, P. 107.

[2SHAMIM Ali-Asghar, L’Iran sous la dynastie qâdjâre, Téhéran, Edition Modaber, 1997, p. 26.

[3POP Arthur, Sur la miniature persane, traduit en persan par Nayer HOSSEINI, P.62.

[4AGHDASHLOU Aïdin, De plaisirs et de joies, Téhéran, Farhang Moaser, P.51.

[5Ibid, P. 52.

[6PAKBAZ Rouïn, La Peinture iranienne, depuis l’antiquité à nos jours, Téhéran, Edition Narestan, P. 148.

[7ROBINSON et…, Regard sur la miniature persane du douzième et treizième siècle, Téhéran, Edition (?), 1973, Tome I, P. 9.

[8PAKBAZ Rouïn, La Peinture iranienne, depuis l’antiquité à nos jours, Téhéran, Edition Narestan, P. 150.


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