N° 7, juin 2006

Un grand ami de l’Iran


Saïd Naficy




Journal de Téhéran

Mardi 23 Juin 1936,

2 Tir 1315

Monsieur Saïd Naficy, ancien collaborateur du Journal de Téhéran a bien voulu nous expédier en texte français la traduction d’un article se rapportant au grand orientaliste et diplomate allemand Friedrich Rosen.

Nous reproduisons intégralement et textuellement cet article ainsi que son introduction, tels que rédigés et envoyés par l’auteur lui-même en laissant à nos lecteurs le soin de relever toute la finesse de conception et de style qui nous font regretter le retrait de notre ancien rédacteur littéraire, si puissamment versé dans la littérature française dont il se sert d’ailleurs avec une rare élégance d’expression et de forme.

Journal de Téhéran, 1315

Friedrich Rosen

Un des devoirs les plus sacrés des Iraniens est de reconnaître les services de ceux qui contribuent à la renommée de l’Iran à l’étranger.

Le bonheur consiste à avoir, dans son for intérieur, une conscience tranquille et une âme en repos et d’être glorieux et estimé en dehors de chez soi. Il me semble hors de doute qu’un illustre indigent a beaucoup d’avantages sur un pauvre inconnu. Toutefois Si l’on est un riche illustre le bonheur est accompli. C’est ainsi que toute nation a tâché d’assurer sa tranquillité intérieure en même temps qu’elle garantissait sa renommée mondiale. Depuis que le fils de l’homme s’est établi dans une région et s’est joint aux individus de sa langue, de sa foi de sa race pour former une société et une nation, un de ses plus grands efforts a toujours été d’acquérir une renommée et il n’a pas même manqué de verser du sang et de s’immoler dans ce but.

Par conséquent les grands amis d’une nation sont ce groupe de ses connaissances étrangères qui l’aident, en pays étrangers, à l’accomplissement de cet idéal doux et agréable et qui la font connaître.

Tous ce que nous dirons nous-mêmes de nos avantages et de nos qualités aux étrangers sera considéré comme des hâbleries, mais si un étranger, qui est exempt de nos fanatismes et de nos égoïsmes, parle de nos supériorités, ses paroles sont mieux accueillies et comme elles ne sont pas dictées par l’égoïsme elles séduisent plus vite les cœurs étrangers et font plus d’effets sur eux :

Depuis 200 ans que les limites de l’orientalisme se sont étendues de plus en plus en Europe et que cette branche a occupé une place prépondérante parmi les sciences du monde nouveau, notre Iran est redevable de beaucoup de bienfaits. Cette redevance ne vient pas seulement de ce qu’un certain nombre de grands hommes de l’Europe ont fait des efforts pour faire la renommée de l’Iran et des Iraniens, mais elle vient surtout de ce qu’ils nous ont souvent guidé dans nos connaissances et dans notre culture et qu’ils nous ont beaucoup appris. Il n’y a pas de doute que nous n’avions pas encore beaucoup de notions sur les méthodes européennes de recherches historiques et littéraires, il y a 15 ans et que nos littérateurs ne faisaient que recueillir et compiler des notions par-ci par-là. C’étaient des glaneurs qui prenaient des épis d’une aire à l’autre qu’ils accumulaient dans leurs tabliers. Ils n’ajoutaient rien de leur initiative à leur richesse, ils ne donnaient aucune parure à leurs productions recueillies d’une porte à l’autre, ils n’apportaient aucun goût et aucun esprit pour les ranger et les mettre en ordre, enfin ils n’offraient aucun étalage de produits nouveaux pouvant attirer les regards des acquéreurs.

Supposez que si quelqu’un s’engageait sur le chemin de faire la vie d’un poète ou d’un grand homme il n’était que le portefaix des paroles de ses prédécesseurs. Il remettait en fil, comme un chapelet, sans ordre et sans suite, tout ce qu’il trouvait dans les ouvrages à première vue. S’il trouvait une légende ou bien il n’y réfléchissait pas, ou bien s’il y méditait et il y trouvait un mensonge enfantin il n’avait pas le courage de le réfuter et de chercher la vérité. Il ne se référait pas à un ouvrage que ses prédécesseurs n’avaient pas connu et ce qu’il y a de plus inexcusable encore c’est qu’il ne faisait pas attention aux paroles et aux actes de la personne qu’il étudiait, il ne faisait aucun cas à la situation, aux conditions et aux circonstances de l’époque qu’il traitait. Il s’engageait toujours dans les détours de cette impasse où avaient passé les autres avant lui, enfin il entassait tout dans une besace où il accumulait tous les débris et tous les détritus que les autres avaient laissés, sans faire ressortir sa propre valeur et sans faire valoir ses réflexions et ses connaissances personnelles.

Cette méthode nouvelle de recherches littéraires et historiques qui est en usage actuellement parmi les érudits iraniens et qui a donné des résultats très importants depuis ces dix dernières années est une offrande des orientalistes européens. Tous ceux qui, à l’heure actuelle, rendent des services à notre Iran sur cette voie, sont redevables aux savants occidentaux.

II est indiscutable que pendant 200 ans que les savants européens ont entrepris des recherches dans les langues et les littératures de I’Iran, ils ont beaucoup travaillé et beaucoup réfléchi avant nous, ils ont publié scrupuleusement un grand nombre de nos textes et ils en ont extrait et déduit bien des notions nouvelles. Quand nous avons abordé cette tâche nous avons trouvé à notre portée un héritage de 200 ans.

Aujourd’hui encore nous avons recours aux œuvres d’un grand nombre de ces savants et nous ne pouvons pas nous passer d’eux. Bien des ouvrages que les orientalistes européens ont écrits sur notre langue et notre histoire et beaucoup de textes qu’ils ont édités sont encore de première nécessité pour les érudits iraniens et sont considérés comme des outils qui nous servent à exercer notre métier.

Certainement il arrive parfois que nous rencontrerons dans ces ouvrages des erreurs grossières et des fautes risibles, mais il faut savoir que ce qui est évident aux yeux des gens qui vivent dans un pays et qui sont familiers avec une langue depuis les genoux de leur mère, n’est pas de la même évidence aux yeux des étrangers. En outre depuis la création du monde, quel est celui qui a jamais pu avoir la prétention d’avoir été exempt de toute faute ? Quel est l’ouvrage qui n’a jamais été irréprochable ? Quel est l’écrit auquel on n’a jamais pu ajouter ou retrancher quelque chose ? Quoiqu’il en soit ces savants sont des étrangers. Quand il s’agit de nos sciences et de notre culture nous devons les regarder avec les mêmes yeux d’indulgence et de clémence qu’eux quand il s’agit de leurs sciences et de leur culture. Il ne faut pas oublier cette clause indubitable du code de la magnanimité et de la noblesse que : toute chose est bonne quand ses qualités dépassent le nombre des doigts, quand elle a des avantages qui peuvent être comptés et quand elle a des qualités qui surpassent ses défauts. Ce qu’il y a encore de plus important c’est que la reconnaissance et la gratitude sont les plus nobles qualités du fils de l’homme et qu’elles font même la supériorité des bêtes. Les hommes nobles et généreux sont ceux qui reconnaissent toujours le moindre service rendu un jour afin de ne pas souiller par leur ingratitude leur grandeur d’âme.

Ce sont ces considérations qui m’incitent toujours à me souvenir de lui et de rappeler les services qu’il nous a rendus pendant sa vie, toutes les fois que l’un de ses amis et serviteurs de l’Iran en pays étranger vient à quitter ce monde et à mettre fin à ses bien faits : Pour moi c’est un devoir de propager son œuvre. Cela fera peut-être apparaître la reconnaissance de la nation iranienne aux yeux de ceux qui suivent la même voie. Cela les encouragera peut-être, cela les invitera peut-être à augmenter de zèle et à nous octroyer d’autres profits.

L’automne dernier nous avons perdu un de ces savants. Il était réellement un des amis fidèles et sincères de l’Iran et il y a lieu que je remplisse en son nom quelques pages de La Revue Mehr afin de charmer, quelques instants, par son souvenir l’esprit de mes lecteurs et de caresser par ce moyen sa chère mémoire.

Le Dr. Friedrich Rosen était un des célèbres orientalistes européens et un homme connu dans le monde littéraire et politique de l’Allemagne. Il était d’une famille de savants, son père, George Rosen, était aussi orientaliste et comptait parmi les savants de la seconde moitié du XIXème siècle, parmi ses ouvrages il faut compter l’" Elementa Persica " publié à Berlin en 1843 et contenant une grammaire, un lexique et des contes persans expliqués en latin. Cet ouvrage a été réimprimé par Friedrich Rosen en 1915. Son père, George Rosen, était Dr. en Philosophie et il est né lui même a Leipzig le 30 Août 1856. Après avoir fini ses études il a été reçu docteur en pédagogie et comme il avait été familiarisé dès l’enfance, par son père, avec les langues orientales, surtout le persan, l’hindoustani, Il commença à cette époque à étudier les langues orientales et fut nommé, en 1886, doyen de la langue hindoustani du Seminar für orientatische Sprachen de Berlin. En 1890 il embrassa la carrière du Ministère des Affaires étrangères de l’Allemagne et fut envoyé au Consulat de Beyrouth, puis à la Légation d’Allemagne à Téhéran. En 1898 il créa le premier consulat d’Allemagne à Baghdad, en 1899 il fut nommé Consul à Jérusalem et en 1901 directeur de la section d’Orient au Ministère des Affaires étrangères. En 1905 il fut envoyé à la Cour du célèbre Ménélik, Empereur d’Abyssinie, avec le grade de Ministre Plénipotentiaire, pour conclure un traité de commerce. La même année il représenta l’Allemagne à la conférence d’Algérie à Paris et à l’issue de la conférence, il fut nommé Ministre d’Allemagne au Maroc et alla à Tanger, capitale de ce pays. En 1910 il alla à Bucarest comme Ministre en Roumanie, en 1912 à Lisbonne comme Ministre au Portugal et en 1916 à la Haye comme Ministre en Hollande, où il resta jusqu’en 1920. Puis le 23 Mai 1921 il fut nommé Ministre des Affaires étrangères de l’Allemagne et il resta au pouvoir jusqu’au mois d’octobre où des luttes de partis firent tomber le gouvernement. Depuis lors il se retira de la vie politique et vécut en retraite. Pendant sa retraite il consacra tout son temps à ses travaux littéraires et c’est pendant cette période qu’il a composé une partie de ses ouvrages importants. Quoiqu’il était devenu vieux, il n’avait rien perdu de son ardeur de jeunesse et il travaillait continuellement jusqu’à ce qu’il alla en Chine pour voir son fils qui y avait une mission diplomatique, mais il lui arriva un accident à Pékin, capitale de la Chine, qui le retint au lit à l’Hôpital allemand de Pékin, pendant 14 jours et c’est à la suite de cet accident qu’il quitta ce monde à l’hôpital, le 27 novembre 1935 à l’âge de 79 ans.

Friedrich Rosen connaissait très bien le persan et l’hindoustani, parmi les langues orientales, il maniait surtout parfaitement la langue persane et comptait parmi ceux qui parlaient le mieux notre langue en Europe, il en connaissait même toutes les subtilités. Ses ouvrages littéraires sur la littérature persane et sur l’histoire, écrits en allemand, sont nombreux et en voici les plus importants :

1- Un dialogue de la langue persane sous le titre de " Farsi harf mizanid " (Sprechen Sie Persisch), publié en 1889, réimprimé en 1890 et en 1925 et traduit en anglais en 1925 sous le titre de : Modern Persian Colloquial Grammar.

2- Un ouvrage sur les hymnes musicaux de l’Inde publié en 1892 avec une préface sur l’Inde et la traduction de ses hymnes en allemand.

3- La traduction des quatrains de Khayyâm en allemand publié en 1909 sous le titre de : Zur Textfrage der Vierzeilen Omars des Zeltmachers, dont la 5e édition a paru en 1919.

4- En 1913 il a fait réimprimer l’ouvrage que son père avait publié sur la traduction du Masnavi de Djalaled-Dine Roumi, sous le titre de " Masnevi oder Doppelverse des Scheich Mewlana Dschelal-ed-Din Roumi "il y a ajouté une préface sur la philosophie de Mowlavi et la traduction du Chapitre VIII du Golestan de Sa’di sur les préceptes du savoir-vivre.

5- En 1921 il a fait paraître un ouvrage sur Haroute et Maroute.

6- En 1922 (1340 H.) il a fait publier à l’Imprimerie Kaviani de Berlin un recueil de trois pièces de théâtre attribuées à Mirza Malkam Khan Nazemed Dowleh.

7- En 1925 (1304 H.) il a fait paraître à Berlin une nouvelle édition du texte persan des quatrains du philosophe Omar Khayyâm qui est très connue parmi les Iraniens. Il a fait publier en 1928 à Londres la traduction anglaise de cet ouvrage sous le titre de "The Quatrains of Omar-i-Khayyam".

8- En 1920 il a encore fait paraître en allemand un ouvrage sur l’Iran avec beaucoup d’illustrations sous le titre de " Persien in Wort und Bilth ".

En dehors de ces huit ouvrages le Dr. Friedrich Rosen est l’auteur de deux livres en allemand qu’il a écrits sur les événements politiques de son temps où il a inscrit des notions très importantes sur l’histoire de l’Europe et les mémoires de l’époque de ses missions diplomatiques. Ces deux ouvrages servent de point de départ à ceux qui étudient l’histoire politique des dernières époques de l’Europe. L’un de ces ouvrages porte le titre de " Ausainem diplomatischen Wanderleben, Maroc Bukarest-Lisabonne ", et le second le titre de : "Deutschlando auswنrtige politik seit dem Vetrag von Versailles ", publié en 1925.

La nouvelle de la mort de Friedrich Rosen, orientaliste et diplomate allemand bien connu, a eu un grand retentissement dans les milieux littéraires iraniens et dans la presse de notre pays, où le défunt avait de nombreux amis et admirateurs. La Revue littéraire " Mehr " l’organe le plus sérieux de notre littérature moderne, vient de publier dans son dernier numéro (Vol. IV. No I), un article éloquent de Monsieur Saïd Naficy, Membre de l’Académie et Professeur à l’Université, résumant tous les nobles sentiments de nos milieux littéraires interprétés par une des personnalités les plus compétentes. Nous reproduisons la traduction de cet article, en saluant à notre tour, la mémoire du grand ami de l’Iran.


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