N° 7, juin 2006

Entretien avec Agnès Devictor
“Je n’aime pas les films qui racontent tout”


Afsaneh Pourmazaheri, Farzâneh Pourmazâheri, Niloufar Bakhshâyi


Pourquoi le festival "Au sud du cinéma" concerne certains pays en particulier, et quels sont ces pays ? Selon quels critères les films sont-ils sélectionnés ?

Agnès Devictor : Nous ne sommes pour rien dans le choix des pays, ni dans celui de la programmation. L’objectif d’une programmation c’est d’associer des films, les mettre en rapport. Il s’agit de visualiser des films et d’établir des liens après coup. Le film cambodgien, par exemple, avait des points communs évidents avec le film tunisien. C’est un des objectifs du festival.

Les films projetés tournaient-ils autour d’un thème privilégié ? A votre avis, est-ce que ces films sont parvenus à transmettre de manière satisfaisante le ou les thèmes en question ?

A.D. : Ce n’est pas en fonction des thèmes que nous avons choisi les oeuvres. Nous voulions en fait montrer que le "Fonds Sud " s’était associé à différents pays, pour produire des documentaires, des films de fictions, des films iraniens, des films tunisiens, des films sénégalais. C’est vraiment une idée plurielle.

Qu’est-ce que l’"aspect cinématographique" d’un film ?

A.D. : L’aspect cinématographique c’est ce qui est propre au format cinéma. Evidemment, le cinéma ce n’est pas le théâtre, ni la photographie. Par exemple, de nombreux films ont été réalisés en France, dans les années cinquante. Les acteurs se plaçaient devant l’objectif de la caméra, ils récitaient leurs dialogues puis sortaient. Que dire sur la spécificité du cinéma par rapport aux autres arts ? C’est difficile à définir : Je pense par exemple que le film " C’est l’hiver" de Rafi Pitts, est purement cinématographique. Pitts est un grand cinéaste qui a choisi d’exprimer des sentiments, des sensations, par des moyens propres au cinéma. Dans ce film il ne se passe rien. Ce n’est pas par l’action que l’histoire avance. Ni par les dialogues, ni vraiment par le jeux des acteurs. C’est parce que le réalisateur a choisi de s’inscrire et de travailler dans la durée. On reste par exemple très longtemps sur un personnage. Le réalisateur vous laisse la possibilité d’établir une relation avec ce dernier, d’imaginer à quoi il pense, de vous demander pourquoi il allume une cigarette. C’est pour cette raison que j’estime que le film " Zemestan " de Rafi Pitts est un très grand film, qui vit tout seul, qui crée son propre système d’images. Dans ce cas, l’histoire importe peu. L’action n’est pas primordiale. C’est la façon de filmer qui importe. Prenons l’exemple d’une séquence de "l’hiver". Le jeune garçon va fumer sa cigarette. Le réalisateur a voulu montrer le jeune garçon amoureux. Il a différents moyens pour exprimer ce sentiment. Il aurait pu utiliser le dialogue. Rafi Pitts ne fait pas ce choix. Il aurait pu l’exprimer de façon théâtrale, choisir de raconter. Il a préféré un moyen purement cinématographique, des formes et des plans très lourds. Autre exemple : comment le réalisateur arrive à exprimer le désespoir du chômeur ? Pas par le dialogue, mais par l’aller et retour du personnage. A la télé, vous n’auriez pas cette séquence qui aurait l’air inutile. C’est seulement au cinéma que la scène prend tout son sens. J’espère qu’un jour on pourra voir ce genre de films à la télé.

Comment jugez-vous l’accueil réservé à ces œuvres par les jeunes francophones et les jeunes français ?

A.D. : Je l’apprécie. Je pense qu’on doit absolument continuer sur cette voie, et que si l’accueil des étudiants iraniens (francophones) a été mitigé, c’est peut-être parce que ces films, des " films d’auteur " comme on les appelle en France, sont très exigeants. Ils ne plaisent pas beaucoup au public, qui exigent la participation des spectateurs, qui exigent de vous d’accepter la lenteur, qui vous demandent d’accepter le fait que le film ne raconte pas tout. On ne sait pas ce qui se passe avant ou après, et pourquoi. Dans les films classiques, plus Hollywoodiens, vous n’avez rien à faire. On vous dit tout ce qu’il faut penser, c’est très facile, on vous fait pleurer, on vous fait rire, on vous fait aimer. C’est très plaisant et ça fait du bien. On ne réfléchit pas. Le problème c’est que le cinéma d’auteur demande au spectateur de participer… et ça dérange… ça nous dérange d’être libres, de nous dire pourquoi ce personnage dans " Zemestan" arrive à ce moment précis du film. On ne sait pas. C’est à nous de l’imaginer. De faire ce travail.

Donc, il s’agit de films qui poussent à réfléchir…

A.D. : Pas tant réfléchir que participer. Evidemment ces films ne vont pas sans réflexion. C’est juste que le réalisateur, dans ces films, vous offre un petit morceau d’histoire en vous chargeant de la compléter. Dans le cinéma Hollywoodien, le cinéma classique, on vous offre toute l’histoire sur un plateau. Vous savez tout des personnages avant, pendant, après, le pourquoi, le quand et le comment des choses. Là, non. Et cette liberté-là est parfois difficile à accepter. C’est comme dans la peinture moderne, la peinture abstraite, les visages des toiles de Picasso.

Ne trouvez-vous pas scandaleux que la plupart des étudiants de notre âge, ne soient pas capables de profiter de ce genre de film ?

A.D. : Non. Je crois que le cinéma, c’est une rencontre. Pour ma part, j’ai rencontré très tard les films, par exemple, de François Truffaut ou de Jean Luc Godard. Je les ai rencontrés après avoir rencontré le cinéma de Kiarostami. Il a fallu que je fasse tout ce chemin pour supporter de voir un film de Godard. Un regard, ça se forme. Mais rien n’oblige par ailleurs de passer par ce type de cinéma. C’est juste une chance, une possibilité et parfois, on peut ne pas aimer. Il ne faut pas culpabiliser de s’ennuyer dans le film de Rafi Pitts, et se dire : " Oh, là là, il faut absolument que j’apprécie ce film parce que c’est un film d’auteur. Au début, ce type de film peut sembler très lent, très long, etc.… mais il arrive aussi que le film parvienne à déposer quelque chose dans votre regard. C’est comme une plante qui grandit seule et peut-être que dans cinq ou six ans, quand vous y repenserez, vous trouverez ça beau. Mais je répète, il ne faut pas culpabiliser de ne pas aimer. Et surtout, on a le droit d’aimer un autre type de cinéma, d’aller voir des films grand public. Et c’est vrai que c’est plus facile. On préfère tous s’installer tranquillement pour voir un beau mélodrame, une belle histoire d’amour, avec un beau final. Mais il faut également accepter des films "difficiles", même si cela se produit très tard.

Est-ce que ces films sont en même temps projetés ailleurs ? Et pouvez-vous nous dire pourquoi votre choix s’est porté sur l’Iran ?

A.D. : Le film " Serko " est projeté en France en ce moment même, mais les autres long-métrages sont plus anciens. Il y a des festivals de ce type dans les autres pays. Pour ce qui nous concerne, on propose la même manifestation un peu partout dans le monde. "Serko" est projeté simultanément dans plusieurs endroits.

Comment voyez-vous l’avenir de la coopération culturelle et artistique entre l’Iran et la France ?

A.D. : Je la trouve bien partie. Ce que j’espère, c’est qu’elle va continuer et puis j’aimerais beaucoup que des étudiants français viennent étudier en Iran, le cinéma, par exemple. Parce que je pense que les étudiants français ont aussi beaucoup à apprendre, ici. Mais il y a évidemment le barrage de la langue.

Parmi ces films lequel a votre préférence et pourquoi ?

A.D. : C’est vraiment " Zemestan ", (C’est l’hiver). J’ai également beaucoup aimé le film cambodgien. Et puis, il y a des films que je n’ai pas encore vus "Serko" par exemple. Mais, j’aime particulièrement les films de "Rafi Pitts". Justement parce que c’est vraiment du cinéma. Parce qu’il ne se sert pas de d’autres formes artistiques, ni même de musique iranienne, qui par ailleurs est magnifique.

Quelques iraniens on soutenu que le film " Abjad " n’a pas pu montrer la révolution islamique comme il aurait du le faire. Qu’en pensez vous ?

A.D. : Ce garçon dans le film, lui, a vu la révolution. Les spectateurs sont avec lui. Ils ne sont pas du côté de la grande histoire, mais du côté de son regard à lui. Ce qui lui importe au moment de la révolution, c’est que la femme qu’il aime est partie, et nous les spectateurs, nous percevons ce sentiment en même temps que lui. C’est parce que le film est intéressant. Le réalisateur ne dit pas "Tiens, je vais vous raconter la révolution". Non, il dit plutôt : "Voilà, comment ce garçon a probablement vécu un épisode historique majeur" sauf qu’à ce moment-là, il est moins concerné par l’histoire que par le départ d’une femme qu’il aime.


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