N° 7, juin 2006

Regard sur La malédiction de la terre de Jalâl Al-e Ahmad


Mohammad-Javad Mohammadi


Al-é-Ahmad s’inscrit dans une lignée de penseurs et d’écrivains iraniens qui ont choisi depuis quelques décennies, avec des perspectives différentes, gauche ou islamique, de rendre compte de l’émergence, dans le milieu intellectuel des années trente, d’une nouvelle entité : le social. Ainsi, progressivement, la représentation de la société apparaît dans le genre romanesque et remplace l’univers fantastique du conte iranien. A son tour, Al-é-Ahmad s’empare du concept comme matériau romanesque. Son expérience d’instituteur l’ayant rendu sensible aux difficiles conditions de la vie campagnarde et villageoise, il s’engage, dès les années trente, dans une campagne de dénonciation de la misère, de la fausse modernité et de l’injustice sociale.

La Malédiction, l’un des derniers livres d’Al-é-Ahmad, écrit pendant la première moitié des années quarante, est fortement habité par cet esprit critique :

« Jusqu’à quand le villageois doit manger du pain et du yaourt et seulement deux fois par an du riz ? » [1]

Cette dénonciation, a pour cadre le monde paysan qui constitue pour l’écrivain un sujet particulièrement fécond. L’univers décrit par Al-é-Ahmad révèle une société iranienne désorientée par un développement apparent qui pèse comme une fatalité sur des êtres qu’il ne tarde pas à marginaliser. Si l’auteur porte dans ce livre un regard négatif sur la société, en revanche, son imaginaire lui permet de s’affranchir des réalités qu’il décrit. Al-é-Ahmad concentre l’intrigue de La Malédiction à l’intérieur de l’espace restreint d’un village isolé, séparé de la ville. Dès l’ouverture du récit, il nous place dans le décor imprécis d’un bourg dont le nom n’est pas nettement indiqué (tous les villages iraniens ne se ressemblent-ils pas ?). Pour ce qui est de l’époque, de nombreuses indications historiques permettent de situer les événements durant l’épisode de la Réforme agraire instiguée par le Chah [2].

Al-é-Ahmad utilise, à l’intérieur de cet espace-temps une riche palette de thèmes liés à la paysannerie, nourrie de ses visites (et de son travail) dans les milieux ruraux. Il collecte ainsi un grand nombre d’informations au sujet du mode de vie villageois. Il égraine ensuite la liste d’un ensemble de métiers dont il s’applique à décrire les particularités de manière réaliste : directeur d’école, intendant, mendiant, femme de ménage etc. Ses personnages sont des héros humains, des hommes ordinaires, avec leurs ambitions, leurs joies et leurs souffrances. Quant aux personnages principaux, citons tout d’abord le narrateur, instituteur et intellectuel engagé, omniprésent, très attiré dans sa jeunesse par le marxisme ; la vieille Bibi, propriétaire et chef "absolu" du village, à la fois autoritaire et raisonnable, symbole de l’union des paysans ; l’intendant, citadin pourtant soucieux des affaires du village, et qui agit avec ruse et habileté ; le fils de Bibi, avocat fortuné et intéressé qui a le bras long en ville ; le Derviche, un très sage mendiant ; Fazlolah, un jeune "ignorant", un illettré fasciné par la ville.

En effet, il s’agit pour l’auteur de dépeindre et, dans un même mouvement, de dénoncer un univers en marge habité par des êtres soumis à une modernité importée, aliénante ; des êtres soumis à la corruption du pouvoir, de l’armée, et même de la radio. Dans La Malédiction, la radio est le symbole le plus saillant de la modernité, à côté du tracteur et du moulin à moteur. Le tracteur devient source de conflits entre les agriculteurs ; le moteur place le pain du village sous le contrôle d’une compagnie étrangère ; et enfin, la radio, facteur aggravant, devient un outil de propagandes politiques ou de publicités pour produits étrangers.

Par le biais de cet espace clos, Al-é-Ahmad décrit la situation globale de l’Iran. Pour lui, la modernité importée n’a pas fait progressé le pays. Elle a déraciné les iraniens en altérant leurs coutumes et leur mode de vie. Elle n’a en rien résolu les véritables problèmes tels que la pauvreté ou l’injustice. Malgré les apparences, le pays reste "non développé", à l’image de l’emblématique village du récit. Les conditions de vie misérables des paysans sont décrites à plusieurs reprises, à travers le regard du narrateur :

« Il y a un million de gars paumés comme ça, pas de terre, ni d’eau, ni de culture, comme s’ils étaient des bêtes ou des étrangers ! » [3]

Les paysans décrits vivent dans une précarité permanente, aggravée par les conditions météorologiques et l’économie de marché. Ils sont mal rémunérés et ne bénéficient d’aucune protection sociale. Al-é-Ahmad développe surtout l’image récurrente d’un groupe social exploité par un monde représenté ici par la ville et la compagnie étrangère. Pour échapper à toutes ces misères, certains choisissent l’inertie et la passivité du mysticisme, vivement dénoncé par Al-é-Ahmad :

« Pourquoi ceux qui fabriquent nos usines et nos tracteurs ne connaissent pas ces mondes mystiques ? C’est seulement nous qui mettons sur notre table, au lieu du repas, un bol de mysticisme !  »

Ainsi, le mysticisme, au-delà de sa dimension religieuse, devient, pour l’écrivain, l’expression d’une vie de renoncements et de fuites. L’auteur condamne leur enfermement dans un mode de vie dont ils ne parviennent pas à s’extraire.

Al-é-Ahmad se propose en somme, à travers cette représentation du monde paysan, d’affronter les problèmes de son temps en s’appuyant sur une expérience qui est le fruit de sa propre vie, mais aussi de définir le rôle théoriquement dévolu aux intellectuels. Le romancier constate un véritable décalage entre les particularités culturelles autochtones et celles du nouveau monde, avant de confier aux intellectuels la charge de combler ce fossé. Son œuvre, remplissant pleinement la fonction édificatrice de la littérature, veut ainsi contribuer à l’épanouissement intellectuel de ses lecteurs. Peut-être est-ce la raison pour laquelle le héros de son roman est un simple.

Notes

[1Jalâ AL-É-AHMAD, La Malédictoin de la Terre, Téhéran, Édition Nil, 1346, p.78.z

[2Ibid., p. 241.

[3Ibid., p. 240.


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