N° 6, mai 2006

Les graines et le piège


Conte extrait du Mathnawi
Traduit par

Tahmineh Sheybani


Un jour, un homme s’en alla chasser des oiseaux dans une prairie. Il étala son filet et répandit des graines pour attirer ses proies, puis se couvrant de feuilles et d’herbes afin de se dissimuler, il se cacha dans un buisson et attendit.

C’est alors qu’un oiseau épris de la beauté de la prairie vint se poser non loin du chasseur pour picorer. Il s’approchait du filet quand soudain le chasseur éternua et l’oiseau comprit qu’il n’était pas seul. Regardant attentivement autour de lui, il aperçut le chasseur couvert de verdure.

L’oiseau s’éloigna un peu de l’homme le fixant du regard, et lui demanda :

-Oh là ! Qui es-tu ? Que fais tu dans ce buisson habillé tout en feuillage ?

-Cher oiseau ! Laisse-moi et va-t-en, je suis un ermite et un dévot, un homme détaché du monde et des hommes, en quête de sérénité, je suis là pour prier et rendre grâce à mon Créateur.

L’oiseau secoua la tête et répliqua :

-" Ce que tu viens de me dire est bien étrange. Pourquoi se cacher dans un buisson pour prier Dieu. Je ne crois pas qu’il faille subir des souffrances et devenir ermite pour rendre grâce au Créateur, qui plus est, dans cette apparence ridicule, caché au milieu d’un buisson. Tu peux très bien vivre parmi tes semblables sans pour autant faillir à ton devoir de venir en aide aux nécessiteux. Tu es venu ici juste comme ça ? Simplement pour prier ? tu n’as pas entendu dire :

" Prier n’est rien d’autre qu’aider son prochain.

Ce n’est ni le rosaire, ni le tapis de prière

et ni le dalgh [1] , qui feront de toi

un homme de Dieu."

-"Je vois que tu es un simple oiseau ne connaissant rien aux hommes. Les gens sont méchants et ne te laissent pas en paix. Ils mentent, trompent, dupent, tyrannisent les autres et ne pensent qu’à la vie temporelle. Je suis un être sensible, je ne peux supporter de telles conduites. J’ai travaillé toute ma vie faisant de mon mieux pour venir en aide aux autres ; mais maintenant que je suis vieux, je veux rester seul et penser à l’au-delà. Pour me purifier je ne me nourrirai que de plantes que je cueillerai dans la prairie et ne me vêtirai que de feuilles d’arbres. Jusqu’à quand faut-il se soucier de ce bas monde ?".

-"Tout cela est juste, mais tu n’es pas un animal de prairie. Jusqu’à sa mort, l’homme doit vivre parmi ses semblables. Si les autres sont méchants, c’est à toi de leur montrer le bon exemple à suivre. Imagine un peu ce qu’il adviendrait du monde, si tous les bons venaient à quitter le monde pour devenir ermite ? Ce n’est pas ainsi qu’il faut rendre grâce au Seigneur. Prier c’est faire du bien autour de soi et résoudre les problèmes d’autrui, afin de vivre dans un monde meilleur. La prière est une chose sans laquelle tout s’effondrerait. Tous les prophètes, les imams, les savants et les sages vivaient parmi les leurs tout en essayant d’adoucir leurs souffrances et leurs maux ! As-tu jamais entendu qu’un saint homme aille se cacher dans un buisson, se couvrant de feuilles et ne pensant qu’à lui-même ? Moi je n’ai jamais entendu pareille chose ; c’est un acte d’égoïsme que d’ignorer les autres, et de ne penser qu’à soi et à l’au-delà".

-"Oh ! Oiseau ! Je t’en conjure, arrête et laisse moi seul, j’ai beaucoup souffert à cause des gens et la pensée de la mort ne me quitte guère. C’est étonnant que même maintenant que j’ai choisi de vivre en solitaire, tu ne me laisses pas penser à Dieu, je te demande de passer ton chemin et de ne plus me déranger".

-" Très bien ! " répliqua l’oiseau en s’éloignant ; mais soudain son regard fut attiré par les graines sous le filet et pensa que c’était étonnant de voir cet amas de graines à cet endroit, alors que dans toute la prairie il n’avait rien trouvé. Il avait très envie de picorer ce délicieux repas mais ne pouvait s’empêcher de penser aux paroles du chasseur : Dieu, l’au-delà, la prière et la mort. Il avait peur de la réaction de l’homme. C’est pourquoi, se retournant vers le chasseur, il lui demanda :

-" Dis-moi ! Ces graines sont à toi ? "

-Mais non, mon cher, elles ne m’appartiennent pas ! Je ne possède rien dans ce bas monde. Mais je sais que ces graines sont à deux petits orphelins qui viendront bientôt les chercher ; toi, tu peux très bien trouver à manger ailleurs. Alors tu ferais mieux de ne pas y toucher. Seul celui qui a vraiment faim mérite de manger ces graines, et bien sûr cela ne me regarde absolument pas. A toi de décider."

L’oiseau avait l’eau à la bouche et ne pouvait se passer de ce repas ; il répliqua donc :

-"Justement, je meurs de faim. Quand on a vraiment faim on peut même manger de la charogne".

-"Cela m’est égal ! Tu es meilleur juge et tu sais ce qui te convient le mieux. De toute façon, si tu n’es pas digne de ce repas, en le mangeant tu commettras un pêché. Ici personne ne t’empêchera de faire comme bon te semble".

Après une courte réflexion l’oiseau dit : " Si c’est comme ça je mangerai quelques graines ; cela ne posera de problème à personne". Puis il commença à manger, mais à la première graine qu’il picora le piège se referma sur lui et il comprit qu’il ne pourrait en sortir.

A ce moment, l’oiseau réalisa que toutes les paroles entendues n’étaient que duperie. Le chasseur avait obtenu ce qu’il désirait, sortant du buisson il se débarrassa du feuillage qui le recouvrait et voulu attraper l’oiseau, qui dit alors :

-"Je reconnais que j’ai commis une grosse erreur ; c’est cela le châtiment de celui qui se laisse duper par un faux dévot tricheur".

-De qui parles-tu ? Il n’y a ici que nous deux, et moi je n’ai rien dit pour te tromper ; j’ai déclaré être malheureux tu m’as répondu que je devais bien le mériter ; alors nous sommes quittes. Toi, tu as mangé les graines et moi je te mangerai. Ainsi tu dois accepter ton sort, car c’est toi qui t’es fait piéger par ta gourmandise. Et il ne faut t’en prendre qu’à toi-même.

Notes

[1Dalgh : manteau de laine que portent les derviches.


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1 Message

  • Les graines et le piège 14 décembre 2014 01:57, par quick2french@yahoo.ca

    paS VRAIMENT DE COMMENTAIRE PUISQUE LES LECONS DE CETTE REGIONDU MONDE SONT TOUJOURS AUSSI DESARMANTES, FRAICHES,

    repondre message