N° 2, janvier 2006

Le cinéma à l’épreuve de la littérature


Massoud Ghârdâshpour


La question de l’adaptation cinématographique des textes littéraires laisse sous-entendre l’idée d’une confrontation entre deux arts de nature bien différentes : d’un côté, un art dont l’histoire s’enracine dans le plus lointain passé de notre civilisation : la littérature ; de l’autre côté, une technique récente, un art sans histoire dont certains affirment qu’il est dénué de noblesse tout en étant hautain : le cinéma.

A l’aube du 21ème siècle, le cinéma reste encore assez jeune par rapport aux autres arts, et surtout, par rapport à la littérature, de son côté plus vieille que les siècles. Malgré sa jeunesse, cet art nouvellement devenu, pour citer Jean-Luc Godard, "l’ami de la famille " des arts, ne manque pas de suffisance ; récemment entré dans l’Histoire, il aspire déjà à ressusciter cette dernière à l’écran. C’est ainsi que déjà, en 1927, tandis que le cinéma venait tout juste de fêter ses trente ans, Abel Gance s’écriait, au cours d’ une déclaration fiévreuse : "Shakespeare, Rembrandt, Beethoven feront du cinéma. […] Toutes les légendes, toute la mythologie et tous les mythes […] attendent leur résurrection lumineuse, et les héros se bousculent à nos portes pour entrer [1]". Aujourd’hui, cette déclaration s’est concrétisée. En effet, la résurrection des arts et des cultures via l’écran est un fait accompli. De l’Ulysse de Homère (Ulysses, Mario CAMERINI, 1955) à celui de James Joyce (Ulysses, Joseph STRICK, 1967), en passant par Mahomet (Mohammad, Messenger of God, Moustafa AKKAD, 1977), Mozart (Amadeus, Miloڑ FORMAN, 1984) et Hiroshima (Hiroshima mon amour, Alain RESNAIS, 1959), toute l’Histoire se trouve ainsi ressuscitée à l’écran du cinéma.

A l’intérieur de cette Histoire filmée, repérer les jalons d’une histoire de la littérature paraît aisée. Depuis Le voyage dans la Lune (1902) de George Méliès (1861-1938), premier vrai film de fiction qui était une adaptation libre des romans de Jules Verne et de H. G. Wells, en passant par des œuvres littéraires en tout genre et de tout âge, toutes adaptées au cinéma, jusqu’à Troie(2004), l’adaptation récente de Peter Jackson d’après l’œuvre d’Homère, toujours et partout on croise des adaptations cinématographiques, à tel point qu’un cinéma sans la littérature ne semble plus être concevable.

Mais si la présence de la littérature est vitale pour le cinéma, en revanche, elle ne semble pas être très heureuse pour la littérature. La bonne littérature filmée, pour parler comme André Bazin, ne donne pas naissance à des films "dignes" de leur version d’origine. Nous trouvons beaucoup d’exemples dans l’histoire des relations de la littérature et du cinéma, qui prouvent que les chefs-d’œuvre du cinéma d’adaptation ne sont pas, dans la plupart des cas, réalisés à partir des chefs-d’œuvre de la littérature. Les films d’Alfred Hitchcock illustrent idéalement ce principe. A l’origine de ses œuvres, il y a presque toujours un roman policier, qui n’est pas forcément fameux, à partir duquel Hitchcock parvient malgré tout à réaliser un chef-d’œuvre cinématographique (Sueurs froides (Vertigo), 1958, adapté d’un roman écrit par Boileau et Narcejac). Deux autres exemples sont à chaque fois cités dès qu’il est question d’adaptation cinématographique ; d’abord Autant en emporte le vent [2] , adapté au cinéma en 1939 à partir de l’unique roman de Margaret Mitchell (1900-1949), avec une Vivien Leigh éternelle qui campe à merveille le rôle de Scarlett O’Hara (qu’il est inutile de présenter). Ce film qui, d’une certaine façon, est considéré comme excessivement sentimental et superficiel, a connu malgré tout un énorme succès. Cette réussite montre bien le pouvoir du cinéma en tant qu’art narratif, comparable à ce titre, aux meilleurs romans réalistes du 19ème siècle. Le Parrain [3] est l’autre film qu’on ne peut éviter d’évoquer, et qui est l’adaptation d’un roman du même titre de Mario Puzo. Avec ce film s’ouvre une nouvelle page de l’histoire de la mythologie contemporaine. Cette page comprend deux mythes. D’une part, le mythe de "Don Corleone", figure tutélaire de la mafia et chef de famille, et d’autre part, l’acteur Marlon Brando qui assume le rôle de Don Corleone, et qui devient, surtout à la suite de ce film, l’archétype du comédien hollywoodien. Le film initialement cité parvient à rivaliser avec l’œuvre écrite, et le second, le film de Francis Ford Coppola surpasse de loin le livre de Puzo.

L’utilisation d’un genre littéraire peut également s’avérer éclairant : la science-fiction. Ce genre a trouvé son paradis dans le cinéma. A vrai dire, la science-fiction a grandi avec le cinéma ; les films de fiction scientifique comptent parmi les premiers films de fiction cinématographique. Le voyage dans la Lune (1902), 20 000 lieues sous les mers, La conquête du pôle, ont été réalisés par un des pionniers du 7e art, George Méliès (1861-1938) qui de surcroît, est le fondateur de la mise en scène cinématographique. Il a également inventé d’ingénieux trucages et construit les premiers studios de cinéma. La science-fiction peut être considérée comme le genre le plus durable du cinéma, car aujourd’hui encore, il continue de fasciner les spectateurs des salles obscures. Elle explore de fond en comble la littérature, à tel enseigne qu’une littérature de fiction scientifique sans un cinéma de science-fiction serait incapable de se maintenir. On peut même affirmer qu’elle périrait purement et simplement, comme le raconte la sombre et cruelle futurologie de François Truffaut, Fahrenheit 451(1967). Ce film, un des meilleurs du genre, à été adapté d’un roman de Ray Bradbury, dans lequel l’auteur évoque un avenir angoissant où les images sans mémoire ont envahi l’écran de l’esprit humain, privant ainsi cet esprit de contact avec sa mémoire, à savoir avec l’écrit, avec le livre.

Cependant si les genres secondaires de la littérature donnent naissance à des chefs-d’œuvre cinématographiques, en revanche, les grandes œuvres littéraires ne sont pas toujours portées à l’écran avec autant de succès. En 1967, Joseph Strick a adapté Ulysse de James Joyce, mais voici ce que Pauline Kael, éminente critique de cinéma, dit à propos de ladite adaptation : "Certes, le réalisateur espérait beaucoup plus, mais le film qu’il a réalisé n’est simplement qu’un hommage rendu au roman de Joyce, sous forme d’une simple lecture, auquel s’ajoute des clichés illustrés. (…) De la bande sonore arrivent jusqu’à nous des voix qui lisent le texte, et nous écoutons volontiers, mais à notre grande déception, ces voix n’ont plus la sensualité et la lourdeur qu’elles avaient dans le roman [4]."

Bien sûr, si l’on choisi de prendre Ulysse pour exemple, se n’est pas sans savoir qu’il s’agit de l’une des œuvres les plus singulières, les plus malaisées à adapter au cinéma. Cependant, il faut admettre que cette situation ne se limite pas au cas d’Ulysse. Le problème se repose à chaque fois que le cinéma prétend porter un chef-d’œuvre à l’écran. Vouloir adapter un ouvrage littéraire à l’écran reste une entreprise fatalement vouée à l’échec, au sens où le film n’arrivera, à priori, jamais à la cheville de l’œuvre adaptée.
George MELIES, <i>Le voyage dans la Lune</i>, 1902

Jean-Luc Godard, cinéaste mythique de la nouvelle vague française, est peut-être le cinéaste le plus littéraire au monde, compte tenu de la présence de la littérature dans ces films sous différentes formes, citations, adaptations, etc. Sous forme d’une prise de position paradoxale, il résume l’hypothèse de l’impossibilité d’adapter la bonne littérature à l’écran : "Les chefs-d’œuvre, il faut les lire, pas les tourner. Faire un film avec le Voyage au bout de la nuit, ça n’a pas de sens. Quand on a des romans moyens tels que ceux de Hammett ou de Chandler, on peut tout juste en faire un film. Les Rapaces d’Erich von Stroheim est un bon film parce que le roman de Frank Norris ne vaut pas grand-chose " Les deux films réalisés d’après le roman de Proust, Un amour de Swann (1984) de Volker Schlِndorff et Le Temps retrouvé (1999) réalisé par Raoul Ruiz, comptent aussi parmi ces adaptations. Comparer le roman avec le film est absurde. "Quand c’est très bon, dit encore Jean-Luc Godard, on ne peut rien en faire. La preuve : ce que Schlِndorff a fait avec Un amour de Swann, ou ce que James Ivory a fait de Henry James avec les Bostoniens ou de E.M. Foster avec Chambre avec vue, c’est nul. "

Dans un article paru sous le titre : "Pour un cinéma impur. Défense de l’adaptation", André Bazin parle de la jeunesse du cinéma en le comparant avec les autres formes d’expression artistique. Pour lui, si le cinéma avait deux ou trois mille ans d’âge, il n’aurait guère pu s’abstraire des règles générales d’évolution auxquelles obéissent les différents arts. Mais il n’a que 60 ans (aujourd’hui 100 ans, ce qui n’est rien comparé à la littérature qui elle, a plus de 3000 ans). Ensuite, il insiste sur la notion de génie et considère que le génie est la seule clé capable de résoudre le problème de l’adaptation. Selon lui, plus une œuvre est littéraire, plus elle nécessite, en vue d’être adaptée, la présence d’un réalisateur créatif. Il donne l’exemple des traductions des poèmes d’Edgar Allan Poe par Baudelaire, et souhaitant la venue de réalisateurs aussi talentueux. Il compare ensuite le génie cinématographique de Renoir avec le génie littéraire de Flaubert et de Maupassant. L’exemple par excellence pour Bazin est un film de Robert Bresson, Le journal d’un curé de campagne, une adaptation du roman de Georges Bernanos qui porte le même titre : " Mais Le Journal d’un curé de campagne est encore autre chose. Sa dialectique de la fidélité et de la création se ramène en dernière analyse à une dialectique entre le cinéma et la littérature. Il ne s’agit plus ici de traduire si fidèlement si intelligemment que ce soit, moins encore de s’inspirer librement, avec un amoureux respect, en vue d’un film qui double l’œuvre, mais de construire sur le roman par le cinéma, une œuvre à l’état second. Non point un film " comparable " au roman ou "digne" de lui, mais un être esthétique nouveau qui est comme le roman multiplié par le cinéma."

Est-ce que, pour aller dans le sens de Bazin, l’adaptation des chefs-d’œuvre littéraires exige effectivement de faire preuve de génie ? Ou bien faut-il, en suivant Jean-Luc Godard, renoncer une fois pour toute à adapter des chefs-d’œuvre littéraires à l’écran ? Le cinéma est encore jeune et a besoin de plus de temps pour rivaliser avec sa concurrente, la littérature. Il évolue cependant de plus en plus. Avec les nouvelles technologies qui rendent possibles la réalisation d’idées toujours plus complexes en termes d’image, il peut compter sur un avenir radieux. Le cinéma tridimensionnel, les effets spéciaux renouvelés au jour le jour, la caméra numérique et les expériences en tous genres ; autant de facteurs convergents qui prouvent que le cinéma évolue sans cesse et qu’il n’est pas prêt de s’arrêter en si bon chemin.

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Notes

[1Entretien avec Jean-Luc Godard par Pierre Assouline, Lire, mai 1997, http://www.lire.fr/entretien.asp?idC=32580&idR=201&idTC=4&idG

[2Abel GANCE, " Le temps de l’image est venu ", L’art cinématographique, II, Paris, 1927, p. 94-95.

[3Gone with the wind, Victor FLEMING, 1939.

[4The Godfather, Francis Ford COPPOLA, 1972.

[5Cinemania 97, CD-ROM, Microsoft Cinemania, 1997. C’est nous qui traduisons et soulignons.

[6Entretien avec Jean-Luc Godard, op. cit.

[7Ibid.

[8André BAZIN, " Le journal d’un curé de campagne et la stylistique de Robert Bresson ", Cahiers du cinéma, No. 3, Juin 1951, p.19.


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