N° 30, mai 2008

Les Rois mages *


Wolfgang Borchert
Traduit de l’allemand par

Shekufeh Owlia


Né en 1921 à Hambourg, Wolfgang Borchert est l’un des grands écrivains allemands du XXe siècle. Son œuvre se rattache à la Trümmerliteratur (littérature des décombres), également appelée Kahlschlagliteratur (littérature de la coupe à blanc) ou encore Nachkriegsliteratur (littérature d’après-guerre) qui émergea en Allemagne après la Deuxième Guerre mondiale et toucha à sa fin en 1950. De retour de la guerre, les Allemands retrouvèrent leur patrie ravagée et leurs idéaux d’antan évanouis. C’est dans cet esprit que les auteurs de l’époque se mirent à la recherche de nouveaux modes d’écriture pour exprimer ce qu’ils avaient vécu sous le règne des Nazis. La littérature d’après-guerre se caractérise par l’emploi des moyens stylistiques simples et un langage direct exposant laconiquement, sans critique, le monde réduit en décombres.

"Les Rois mages", courte nouvelle de Borchert, s’inspire de l’esprit des Évangiles et de la légende de Noël, dont il présente une version sécularisée.

Les maisons se découpaient contre le ciel d’un faubourg où un homme tâtonnait dans le noir de la nuit. C’était une nuit sans lune, aux pavés vigilants, aux errants tardifs. Il trouva une vieille planche et en détacha une latte à coups de pied. Le bois pourri, à la douceâtre odeur sucrée, parut soupirer. Il avançait à l’aveuglette dans le sombre faubourg. Le ciel était dépourvu d’étoiles.

Il ouvrit une porte grinçante. Les yeux de sa femme, sur fond de visage défait, le fixèrent soudain, blêmes et bleus. Il faisait si froid que son souffle se transformait en fumée blanche au contact de l’air. Il cassa un autre bout de bois avec son genou osseux. Le bois sentait délicieusement bon.

"اa sent presque aussi bon qu’un gâteau !" pensa-t-il. Il souriait.

"Ne dis rien !, semblaient dire les yeux de sa femme.

- Le bébé dort."

La minuscule bûche parfumée commença à brûler dès qu’il le mit dans le petit fourneau en tôle. Une chiche lumière remplit la pièce, éclairant un court instant le petit visage rond qui s’y trouvait. Ce petit minois n’était vieux que d’une heure, mais comportait tout le nécessaire : des oreilles, un nez, une bouche et des yeux. Ses yeux clos laissaient deviner leur grandeur réelle. Il respirait par sa petite bouche ouverte. Son nez et ses oreilles étaient rouges.

"Il vit, pensait sa mère tendrement, en regardant le petit visage assoupi.

-Il reste encore de quoi manger, dit l’homme.

-Heureusement.

-Elle doit geler depuis la naissance du petit, songea-t-il.

Il ouvrit encore le fourneau et le visage de l’enfant s’illumina de nouveau.

La femme s’exclama : "Tiens, regarde. On dirait une auréole !

- Une auréole, pensa-t-il. Si seulement je pouvais gifler quelqu’un pour me soulager !"

Trois hommes frappèrent à la porte.

"Nous aimerions vous tenir compagnie une dizaine de minutes. Nous avons vu la lumière par la fenêtre, marmottèrent-ils tout bas.

-Et l’enfant ?", leur demanda l’homme.

Ils se turent en s’introduisant dans la chambre. De la buée sortait de leur bouche à chaque souffle. La lumière éclaira leur visage.

Ils étaient trois, portant de vieux uniformes. L’un tenait une boîte en carton à la main, l’autre un sac. Le troisième n’avait plus de mains.

"Je suis gelé jusqu’aux os !

Il montra ses moignons puis vida ses poches bourrées de tabac et de papier à cigarettes. Ils roulèrent des cigarettes. La femme protesta : "Vous n’y pensez pas ! Avec le bébé !"

Die Anbetung der Heiligen Drei Könige d’Albrecht Altdorfer, 1530-1535

Les quatre allèrent vers la porte. Leurs cigarettes brillaient, quatre points dans le noir de la nuit. L’un d’entre eux avait de gros pieds bandés.

"C’est un âne, dit-il, en sortant un morceau de bois de sa poche, j’ai mis plus de sept mois à le sculpter. C’est un petit cadeau pour le bébé."

Il le tendit à l’homme.

"Qu’est-ce qu’ils ont, tes pieds ?

-L’accumulation des liquides…ça te dit quelque chose ? fit-il tristement. Comme j’ai faim !

-Et le troisième ? Il n’a pas l’air d’aller, non plus ?"

L’homme avait lancé cette phrase sur un ton perplexe, palpant l’âne dans l’obscurité.

Le troisième, qui tremblait sans arrêt, répondit :

-Oh, c’est rien. J’ai les nerfs malades, c’est tout. اa remonte à la guerre, le front... Qu’est-ce qu’on avait peur !

Ils éteignirent leurs cigarettes et regagnèrent la petite cabane.

S’approchant doucement du nouveau-né, ils se penchèrent sur le petit visage endormi. L’un d’eux sortit deux bonbons jaunes de son sac et les donna à la jeune femme.

Cette dernière écarquillait ses pâles yeux bleus à la vue des trois hommes penchés sur l’enfant. Elle avait peur d’eux. Le nouveau-né appuya ses pieds contre sa poitrine et se mit à hurler si fort que les trois hommes sortirent immédiatement et sur la pointe des pieds de la chambre. Elle hocha de nouveau la tête en les voyant disparaître dans la nuit.

L’homme les suivit des yeux et ferma la porte. "Drôles de bonhommes !, dit-il, en réchauffant le repas.

-Et ils ne sont partis qu’après avoir réveillé le petit. Regarde comme il est plein de vie !", enchaîna-t-elle fièrement.

Le petit ouvrit la bouche et se mit à crier.

-Il pleure ? Ce n’est pas vrai… s’enquit-il, inquiet.

-Non, je ne crois pas. Je dirais plutôt qu’il rit.

-Qu’est-ce que ça sent bon ! On dirait du gâteau, dit-il en respirant le parfum qui dégageait de la bûche.

-Tu sais, c’est Noël aujourd’hui, dit-elle.

- Noël… bien sûr, grommela-t-il.

Une poignée de lumière, provenant du fourneau, se déversa de nouveau sur la petite frimousse.

* Le titre allemand original est Die drei dunklen Könige.


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