N° 31, juin 2008

Quand Art + Philosophie = Un lit


"10 lits de philosophes" par Gloria Zein, artiste allemande, à la Maison des Artistes, Téhéran, 9-13 mars 2008.

Alice Bombardier


L’art occidental a longtemps été écarté, entre 1979 et la fin des années 1990, de la vie artistique iranienne. Mais des artistes étrangers sont à nouveau invités, depuis l’an 2000 environ, à exposer dans le pays. Le fait que, pendant vingt-cinq ans, les Iraniens n’aient été que très peu confrontés directement aux créations occidentales, donne aujourd’hui une aura particulière aux expositions artistiques étrangères organisées dans le pays. Les jeunes artistes iraniens sont alors avides d’explications et d’échanges.

La tenue d’une exposition d’art conceptuel comme celle de Gloria Zein, à Téhéran, est intéressante à maints égards. Elle permet de mettre en avant la curiosité iranienne face à une forme d’art, étrangère et énigmatique, qui interpelle. Les jeunes visiteurs, confrontés à l’irruption soudaine de valeurs artistiques étrangères, n’ont pas hésité à prendre position, à témoigner de leur ressenti, dans le Livre d’Or de l’exposition.

Gloria Zein

Les échanges artistiques entre l’Iran et l’Europe sont en voie de normalisation depuis la fin des années 1990. Le gouvernement du Président Khâtami (élu en 1997) a par exemple, en 2003, organisé une grande rétrospective des œuvres de l’artiste franco-américain Arman (1928-2005), au Musée d’Art Contemporain de Téhéran. Arman fut un des fondateurs du courant du Nouveau-Réalisme [1] en 1960. De nombreuses Biennales internationales, programmées par l’Académie des Arts d’Iran, se succèdent également depuis une dizaine d’années au centre culturel et artistique Sabâ. Ces Biennales présentent parfois uniquement les œuvres d’artistes iraniens ou celles d’artistes musulmans ou encore diverses créations provenant exclusivement du monde musulman. Elles exposent aussi régulièrement des créations artistiques issues du monde entier, à l’image de la onzième Biennale Internationale de Photographie, inaugurée le 4 mai 2008, au Centre Sabâ.

Les échanges artistiques entre l’Iran et les pays avoisinants semblent plus fréquents. En mai 2008, les artistes ouzbeks sont à l’honneur au Centre Sabâ, parallèlement à la Biennale de photographie. Ces échanges s’avèrent déjà institutionnalisés : un organisme culturel, I.C.O., réunissant les huit pays jouxtant la Mer Caspienne, a été créé pour renforcer la coopération culturelle et artistique entre l’Iran et ses voisins.

Le lit de Jean-Luc Nancy

Les relations culturelles et artistiques entre l’Iran et les pays extérieurs restent cependant dans l’ensemble très restreintes. Beaucoup d’Iraniens aspirent à davantage d’ouverture. Des initiatives intéressantes sont entreprises dans ce sens. Une petite association irano-allemande "Arseh" (la scène en persan) a ainsi été créée en 2007, par Amirali Ghâsemi [2] (Directeur d’une galerie, "Parking galery", à Téhéran) et Martin Ebbing, pour favoriser l’émergence de relations artistiques plus fréquentes entre l’Iran et le reste du monde. Voici en quels termes ils présentent leur projet : "Le monde extérieur a commencé à reconnaître que la scène artistique iranienne est dynamique et que l’art iranien permet au pays d’acquérir une meilleure réputation que celle qu’il a actuellement. C’est un début encourageant mais il y a davantage à voir. L’art contemporain iranien est bien plus divers et développé que ce que le monde extérieur connaît. (…) Cependant, il nous paraît encore plus important que les échanges artistiques ne se fassent pas en sens unique. Les Iraniens n’ont que très rarement l’occasion d’apprécier l’art étranger. (…) Les artistes étrangers manquent donc l’occasion de se confronter en Iran à un cercle d’artistes très intéressés et connaisseurs" [3].

C’est grâce à cette association, militant en faveur d’échanges artistiques "à double sens", que Gloria Zein [4], berlinoise, a été invitée, du 9 au 13 mars 2008, à présenter son installation conceptuelle, intitulée "Lits de philosophes", à la Maison des Artistes de Téhéran. Dix philosophes contemporains - quatre Allemands, trois Français, deux Américains et un Iranien-ont accepté, pour la mise en place de cette installation, de se prêter à un jeu artistique plein d’humour : donner de l’envergure à l’idée de "lit".

En 2005, ils ont été contactés par Gloria Zein, qui a mis en pratique leurs discours et écrits sur cet objet que l’on considère comme anodin, quotidien mais qui fourmille pourtant de significations. Un lit, c’est à la fois commun et primordial. On y naît, on y meurt, on y aime. On y dort la moitié de sa vie, on y rêve. Le lit touche à l’intime, à la vie privée, à l’inconscient. De ce mariage entre réflexion philosophique et pratique artistique est née une oeuvre originale, où langage et concepts priment.

Le lit de Susan Neiman

Gloria Zein, née en 1970, a étudié l’architecture et la philosophie, notamment à Paris durant neuf ans. Ce double parcours a fait mûrir en elle ce projet hybride, dont l’objectif global, semble être la question de la localisation : Où vivre ? Où faire son nid ? Comment se positionner dans le monde et dans sa propre vie ?

L’artiste a mis en oeuvre cette idée générale avec simplicité et une logique quasi arithmétique. D’après les écrits et discours de chaque philosophe, Gloria Zein a créé une maquette format réduit d’un lit qu’elle a ensuite dédié au philosophe concerné. Par l’intermédiaire de ces maquettes, conçues de façon réalistes, ou voire même complètement abstraites, Susan Neiman (Américaine), Hans-Joachim Lenger (Allemand), Hajo Eickhoff (Allemand), Simon Farid Owliai (Iranien), Ruwen Ogien (Français), Friedrich Kittler (Allemand), Roberto Nigro (Américain), Jean-Luc Nancy (Français), Christian Duby (Français) et Ludger Schwarte (Allemand) se sont donc vus attribuer "le lit de leur oeuvre". Gloria Zein n’a pas seulement illustré les différents points de vue des philosophes, elle en a tiré la substance, qu’elle a transformée ensuite en espace.

Le lit pour Simon Farid Owliai, imaginé par Gloria Zein, est un petit matelas hérissé de multiples câbles. En effet, d’après le philosophe iranien, chercheur en histoire comparée [5], rien n’existe tout seul. Même la nuit, le dormeur reste connecté avec l’extérieur. Ca n’est pas toujours une connexion consciente ou contrôlée. Parfois le dormeur réagit seulement à un bruit, au froid, à des stimuli envoyés par son environnement. Simon Farid Owliai insiste sur le fait que la connectivité humaine est, à son avis, la mieux exploitée durant le sommeil : les rêves par exemple mettent en lien avec l’impossible, avec l’univers, avec Dieu. Cette puissance de liaison, d’union nocturne par la pensée, transforme le dormeur, qui se réveille au matin différent.

Le philosophe français Jean-Luc Nancy a écrit un livre, L’intrus, où il relate les aléas d’une opération chirurgicale qui a bouleversé sa vie : la greffe d’un cœur, donné par une femme noire. Malheureusement, ce cœur va être rejeté par son corps. Dans L’intrus, il s’interroge sur ce que cela entraîne pour lui de vivre avec le cœur d’une autre. Il souligne combien cela est étrange d’entendre battre dans sa poitrine le cœur d’une femme, appartenant à une autre culture, quand on est un homme. Gloria Zein a imaginé pour Jean-Luc Nancy un lit de terre noire, sur lequel elle a posé un demi-globe de verre transparent.

Selon Hans-Joachim Lenger, philosophe allemand, la construction et la représentation du lit sont avant tout culturelles. En Iran, une natte posée à même le sol suffit. En Allemagne, la literie consiste en un assemblage et une superposition de différentes strates. Le lit, d’après le philosophe, devient alors un endroit à reconquérir chaque soir. C’est pourquoi Gloria Zein a créé une tour métallique, si lisse que son ascension s’avère extrêmement difficile. Cette tour est remplie d’eau sombre, qui est un symbole du subconscient selon Lacan.

Le lit de Hans-Joachim Lenger

L’art conceptuel a encore peu de prises en Iran. La provocation, l’absurde, cheval de proue de courants artistiques comme le Sots Art [6] (abréviation de Art Socialiste), répandu en ex-URSS à partir des années 1970, apparaissent très peu dans l’art du pays, même s’il existe en Iran un courant de caricature très développé [7]. Comment cette installation a-t-elle été accueillie par le public iranien ? Voici un aperçu des commentaires laissés par certains visiteurs dans le Livre d’Or de l’exposition.

Beaucoup ont apprécié l’interdisciplinarité de l’installation de Gloria Zein. Nâzhat écrit par exemple qu’elle a trouvé "l’assemblage de l’art décoratif d’intérieur et de la pensée philosophique intéressant ". Mais c’est l’aspect philosophique de l’installation qui a surtout attiré l’attention. Elâhé, étudiante en art, estime par exemple que "dans le désert actuel des idées, l’artiste allemande a beaucoup apporté du point de vue philosophique". De même, Takân a été charmé par ce "type de création pure". Farâhnâz pense aussi que "dans cette belle association de l’art et de la philosophie, cette dernière l’a emporté, comme toujours".

Un visiteur, ayant laissé un commentaire anonyme en allemand, a d’ailleurs été impressionné par cette façon non conventionnelle de présenter la philosophie : "اa m’a beaucoup impressionné, écrit-il. Ces philosophes si durs à lire et à comprendre deviennent ici des gens comme tout le monde. Maintenant comment imaginez-vous votre propre lit ?".

L’aspect conceptuel de l’œuvre de Gloria Zein est donc appréhendé surtout à travers le prisme de la philosophie. Le terme d’art conceptuel n’est à aucun moment cité. Les visiteurs ne se réfèrent pas à l’histoire et aux créations de ce courant artistique, né en Allemagne dans les années 1960. La première exposition d’art conceptuel,"Konzeption Conception", eut lieu en effet en octobre et novembre 1969, au musée de Leverkusen, en Allemagne. Joseph Kosuth ou le groupe Art-Langage ont tenté de définir ce mouvement. D’après eux, l’art conceptuel ne se soucie en apparence plus du savoir-faire de l’artiste ni même de l’idée qu’une œuvre doit être finie car l’idée prime sur la réalisation. Certains artistes conceptuels ne proposent parfois que des esquisses de ce que pourrait être l’œuvre ou encore des modes d’emploi permettant à tout un chacun de réaliser l’œuvre. Avec ce courant, c’est l’idée qui a de la valeur, pas sa réalisation. On assiste ainsi, pour la première fois en histoire de l’art, à une expression artistique qui pourrait en réalité se passer de l’objet. La toile et la peinture disparaissent.

Le lit de Simon Farid Owliai

L’effacement de l’œuvre-objet, dont le support n’est plus classique, comme la toile ou la pierre, a interpellé certains visiteurs de l’exposition de Gloria Zein. Soheïla écrit : "Dans le domaine théorique, l’exposition est très riche. L’utilisation des idées de philosophes est, pour moi, très intéressante. Mais je trouve que la construction de maquettes a diminué l’intérêt de l’exposition". Fahimeh ne comprend pas : "Je connais peu les mots intellectuels. Je ne peux pas comprendre tes ouvrages. C’est rien, c’est vide". Ce mode de rationalisation artistique se heurte également à la quête poétique, symbolique ou mystique, qui anime souvent l’art iranien. Ainsi un visiteur, déstabilisé par cet intérêt peu commun pour un lit, tente de spiritualiser l’installation : "Le corps a en effet besoin de lit mais l’âme doit se libérer de toutes attaches terrestres".

Une exposition d’art étranger confronte le visiteur à une autre culture, à d’autres modes de pensée, à l’imagination d’un artiste en particulier. Cette confrontation est source d’estime et de rapprochement mutuel. La tenue de cette installation conceptuelle a suscité un véritable échange de pensées. Les visiteurs ne semblent pas être restés indifférents, tel cet anonyme, qui, en anglais, nous apprend combien cette exposition a suscité de résonances dans sa propre vie : "La plupart des nuits, je dors avec des somnifères ou des drogues. Mon lit et dormir= fun. Mes rêves l’ont transformé en un style de vie spécifique. J’aime mon lit ".

Notes

[1Les membres du groupe du Nouveau Réalisme (Yves Klein, Arman, François Dufrene, Pierre Restany…) veulent se réapproprier la réalité. Selon le critique d’art Pierre Restany, ce courant consiste en un "recyclage poétique de la réalité urbaine, industrielle et publicitaire". En reprenant l’appellation de "réalisme", le groupe se réfère au mouvement artistique et littéraire né au XIXème siècle qui entendait décrire, sans la magnifier, une réalité banale et quotidienne. Cependant, ce réalisme est "nouveau", de même qu’il y a eu un courant du Nouveau Roman ou une Nouvelle Vague cinématographique : d’une part, il s’attache à une réalité nouvelle issue d’une société urbaine de consommation, d’autre part, son mode descriptif est lui aussi nouveau car il ne s’identifie plus à une représentation par la création d’une image adéquate, mais consiste en la présentation de l’objet que l’artiste a choisi.

[3http://www.arseh.org/EN/arseh.html: "The outside world has started to recognize that Iran has a very vivid art scene and that Iranian art deserves a better reputation than the one it has. This is an encouraging development, but there is much to see more. The contemporary cultural scene in Iran is much more diverse and deeper than is mostly known outside. (...) Maybe even more important to us is that this is not a one way street. Very rarely, art from abroad can be enjoyed inside Iran. (...) Outside artists are missing the opportunity to meet a very interested and quiet knowledgeable audience".

[5Simon Farid Owliai (Owli) a organisé de nombreuses manifestations philosophiques, dont le colloque international " Heidegger et l’Avenir de la philosophie en Occident et en Orient" en novembre 2005 à Téhéran et la table ronde internationale consacrée à "l’Impact du Dialogue Culturel entre l’Occident et l’Orient sur l’Enseignement de la Philosophie" en novembre 2004 à l’UNESCO à Paris. Il a notamment publié Dionysus and The Historical Destiny of Thought (2005) et le dossier anniversaire Nietzsche Philosophe du XXIe siècle avec la revue Cultures en mouvement (2001).

[6Le Sots Art est né en réaction à la doctrine esthétique officielle de l’URSS : le réalisme socialiste, décrivant ouvriers ou paysans sous un jour heureux.

[7Certaines émissions télévisées iraniennes consistent à montrer un caricaturiste dessiner en temps réel (en live) une image très ironique illustrant l’actualité.


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