N° 34, september 2008

Entretien avec la guitariste Lily Afshâr


Sadjâd Tabrizi & Hâmed Nayyeri
Traduit par

Babak Ershadi


Née à Téhéran, Lily Afshar commença à apprendre la guitare dès l’âge de dix ans. Diplômée du prestigieux Conservatoire de Boston, elle a également un Master de musique du Conservatoire de Nouvelle-Angleterre. Elle est également la première femme à avoir obtenu un doctorat de musique à l’Université de l’Etat de Floride (Florida State University), ainsi que la première guitariste femme dans le monde ayant réussi à obtenir un doctorat de musique pour ses performances musicales. En 1986, elle figurait parmi les douze guitaristes internationaux choisis pour jouer de la guitare pour "el Maestro" Andrés Segovia à l’Université de Californie du sud. "Elle sera une belle célébrité !", avait prédit ce dernier à l’époque, en évoquant le talent de la jeune artiste.

Lily Afshar a reçu de nombreuses distinctions internationales, dont les diplômes du Mérite (1987, 1988, 1991) de l’Accademia Musicale Chigiana de Sienne ainsi que le prix de la 12ème compétition annuelle du "Meilleur guitariste" organisée par Memphis Chapter de l’Académie des Arts et des Sciences des Etats-Unis. Lorsque Lily Afshar a gagné en 2000, le prix Orville H. Gibson pour la meilleure guitariste femme classique, le quotidien Washington Post l’a qualifiée de "remarquable et impeccable". Lily Afshar a également remporté le Grand Prix du Festival de musique à Aspen, et le premier prix des compétitions de l’Association américaine des professeurs de musique et de l’Association de guitare des Etats-Unis. Mme Afshar est professeur de guitare à l’Université de Memphis depuis 2000.

Il y a une dizaine d’années, Lily Afshar est retournée en Iran, après une très longue absence de trente ans. Désormais, la guitariste internationale vient chaque année en Iran pour donner des concerts et des cours de guitare au niveau master. Cette année, Mme Lily Afshar a donné des concerts au Hall Vahdat de Téhéran, les 30 et 31 Tir (20-21 juillet). Deux autres concerts ont été donnés les 16 et 17 Mordad (6-7 août). Elle assurera également plusieurs cours de master.

Lily Afshar
Photos : Etela’at

- Mme Afshar, vous parlez souvent de la capacité de l’instrumentiste, surtout en solo, à pouvoir créer des "images" et des "récits". Qu’entendez-vous par là ?

Lily Afshar : Cela veut dire que le musicien qui joue d’un instrument de musique doit être capable d’inventer pour chaque morceau un récit composé d’une histoire (ce que l’on raconte) et d’une narration (la manière de raconter). Cela lui permettra de mieux comprendre l’idée du compositeur. Si un morceau est vocal, le musicien doit en déchiffrer les secrets pour pouvoir le jouer de la meilleure façon.

- Dans quelle mesure le musicien a-t-il le droit de changer une œuvre musicale ?

L.A. : A mon avis, le musicien n’a pas à modifier une œuvre musicale écrite par un compositeur classique. Il est vrai pourtant que pour certains compositeurs, cela ne pose pas de problèmes si le musicien change quelques petites notes. Il est vrai aussi qu’il y a des œuvres qui n’ont pas été écrites pour la guitare. Là, le guitariste peut évidemment proposer certains changements au compositeur qui pourrait éventuellement les accepter. Sinon, croyez-moi, les compositeurs n’aiment pas en général que les musiciens manipulent leurs œuvres à leur gré.

- Faut-il donc croire que l’interprétation personnelle que réalise un musicien d’une œuvre musicale ait seulement lieu dans son esprit, sans être reflétée dans l’exécution de l’œuvre ?

L.A. : Ce n’est pas ce que je voulais dire. En tant que musicienne, j’exécute bien sûr mon interprétation personnelle. Dans un orchestre, je ne joue jamais de la guitare comme le musicien qui s’est assis à côté de moi. Je reste fidèle à l’essentiel de l’œuvre, bien qu’il y ait peut-être des différences entre la façon de jouer de deux musiciens dans les détails. Par exemple, lorsque le compositeur met "forte" sur une partition, les musiciens peuvent évidemment avoir des interprétations différentes sur la manière de l’exécution de ce "forte". Mais n’oublions pas une grande règle de la musique classique : dans la musique classique, il n’y a pas d’improvisation. Vous ne pouvez pas dire : aujourd’hui, je vais jouer du Beethoven autrement ! En effet, la question du style est très importante, et le musicien qui interprète l’œuvre d’un compositeur doit rester fidèle à son style.

- Dans une récente interview, vous avez affirmé que l’un des grands défauts des jeunes musiciens iraniens provient de leur effort pour imiter les grands musiciens d’antan, comme par exemple les grands maestros de l’époque qâdjâre. Que dirait-on en Occident, si un guitariste classique s’efforçait d’imiter par exemple Andrés Segovia ?

L.A. : Il se ridiculiserait ! En Occident, l’individualité de l’artiste est la première règle. Personne ne veut jouer de la guitare comme les autres. Le musicien doit essayer de se connaître et de se faire connaître à travers son individualité créatrice. Pourra-t-on se contenter de "répéter" à l’infini les suites et les sonates de Bach ou Les Quatre Saisons d’Antonio Vivaldi ? Il y a des musiciens qui aiment le faire, mais moi je suis pour la nouveauté, sinon ne j’aurais même pas envie de monter sur scène.

- Dans la musique traditionnelle iranienne, un grand nombre de musiciens croient fermement à une sorte d’expérience mystique et métaphysique au moment de l’exécution. Cela leur permettrait donc d’introduire de très grandes modifications dans les œuvres qu’ils interprètent, et cela principalement en solo.

L.A. : Je connais moi aussi cette expérience, et il m’est souvent arrivé d’introduire quelques changements techniques dans la manière de doigter un passage, sans jamais changer l’œuvre que j’interprète. Cependant, en fonction de l’ambiance de la salle et de mon état d’esprit, il m’arrive très naturellement de me donner une certaine liberté dans la manière de jouer un passage, sans en changer pour autant la structure principale.

- Il y a quelques années, le célèbre musicien iranien, Keyhan Kalhor, avait dit dans une interview qu’il cherchait quelque chose au-delà des sons et des rythmes. Cette quête mystique existe-t-elle aussi dans la musique occidentale ?

L.A. : Certainement. Beaucoup de musiciens y croient. C’est une expérience que l’on connaît sur la scène, expérience très différente de ce que l’on vit au quotidien. En réalité, pour un musicien classique, c’est la motivation principale de monter et de remonter sur scène. Mais encore une fois, je précise qu’il ne faut pas l’assimiler à l’improvisation telle qu’on la définit souvent dans la musique traditionnelle iranienne.

- A votre avis, comment la guitare est-elle devenue un instrument de musique universel ?

L.A. : L’art et l’endurance des grands guitaristes y ont joué un rôle décisif. Les plus grands guitaristes du monde voyagent régulièrement aux quatre coins de la planète pour donner des concerts. Ils réussissent donc à attirer de plus en plus l’attention du grand public. Par ailleurs, les spécificités de la guitare en ont fait un instrument très particulier. Quand le musicien tient sa guitare, il a le sentiment de n’avoir plus besoin de rien. Il peut même chanter tout seul avec sa guitare.

Lily Afshar

C’est pourquoi la guitare est tant aimée partout dans le monde.

- Les spécificités que vous avez attribuées à la guitare, existent également pour des instruments iraniens comme le târ et le sétâr. Pourquoi ces instruments ne sont-ils pas devenus aussi universels que la guitare ?

L.A. : Il n’est pas impossible que ces instruments le deviennent ! Il faut d’abord des musiciens très puissants capables de donner de très nombreux concerts de très grande qualité. En effet, les instruments de musique iraniens ont le potentiel de devenir des instruments universels. En outre, les musiciens iraniens doivent donner des concerts en solo pour faire connaître au public les capacités de leurs instruments.

- Effectivement, cela se produit régulièrement, car les grands maîtres de la musique iranienne se rendent souvent à l’étranger pour donner des concerts…

L.A. : Je crois que ces concerts sont donnés plutôt pour les Iraniens résidant à l’étranger que pour un public non iranien.

- Faut-il donc présenter les œuvres instrumentales pour faire mieux connaître les instruments de façon autonome ?

L.A. : Exactement. La musique vocale sera naturellement accompagnée de paroles en persan. Par conséquent, elle vise essentiellement un public iranien et persanophone. Le public étranger ne connaît pas du tout la musique iranienne, il faut donc le laisser la savourer indépendamment du chant iranien.

- Pourra-t-on imaginer que les amateurs non iraniens tendent un jour à apprendre les instruments iraniens comme le târ ?

L.A. : Un jour, lors d’un concert de guitare, j’ai joué du sétâr pendant quelques minutes. Après le concert, beaucoup de gens m’ont dit qu’ils souhaitaient apprendre à jouer de cet instrument. Je voudrais souligner pourtant que pour présenter des concerts de musique iranienne pour les étrangers, il faut être très prudent. Le concert doit être organisé de sorte que les passages iraniens et classiques s’entremêlent les uns aux autres, sinon on risquerait d’ennuyer les spectateurs.

- C’est exactement ce que vous faites, vous-même, en exécutant à l’intervalle les morceaux iraniens et les œuvres classiques…

L.A. : Oui. C’est très intéressant pour les spectateurs d’entendre d’un coup les quarts de ton que je joue en interprétant un morceau de musique iranienne, car ils ont l’habitude d’entendre les tons et les demi-tons. Mais pendant un concert, je ne joue qu’un seul morceau contenant des quarts de tons, car il ne faut ni exagérer ni abuser. En effet, la musique iranienne est très puissante, mais nous n’avons pas fait le nécessaire pour la présenter au monde. La musique iranienne n’a rien à envier à la musique occidentale, et elle a une plus longue histoire derrière elle. Chacun doit s’efforcer de jouer son rôle pour présenter la musique iranienne au monde. En ce qui me concerne, je contribue à cette tâche en mettant sur scène la musique iranienne avec ma guitare classique.

- Est-il vraiment possible de faire de la musique iranienne avec une guitare classique ?

L.A. : C’est tout à fait faisable. Je viens juste de commencer à y travailler, mais il reste beaucoup à faire.

- Depuis quand vous êtes-vous familiarisée avec la musique iranienne ?

L.A. : Je l’écoute depuis toujours. Dès mon enfance, j’écoutais de la musique iranienne. Même pendant mes trente années d’absence, je n’en ai pas perdu l’habitude. Quand j’étais petite, je rêvais de donner un concert au Hall Vahdat de Téhéran, rêve qui a été finalement exaucé il y a quelques années. Aujourd’hui, j’ai plus de temps à consacrer à la musique iranienne et j’essaie de lui rendre service avec mes moyens.

- S’agit-il à la fois de familiariser l’Occident avec la musique iranienne, et d’iraniser la guitare ?

L.A. : Oui. Autrefois, j’interprétais les musiques du monde entier sauf la musique iranienne. J’en fais aujourd’hui, mais je n’ai pas encore assez d’expérience. J’y travaille et cela a fait du bruit aux Etats-Unis où je suis souvent interviewée pour parler de la musique iranienne.

- Pourquoi vous intéressez-vous tant à la musique folklorique iranienne ?

L.A. : Parce que, du point de vue esthétique, ces mélodies folkloriques sont très belles ; et du point de vue technique, beaucoup d’entre elles sont dépourvues de quarts de ton, ce qui me permet de les adapter plus facilement à la guitare classique. Je m’efforce de les répéter souvent avec des adaptations bien variées.

- Connaissez-vous les "radifs", ces répertoires de la musique savante iranienne ?

L.A. : Pas beaucoup. Les compositeurs avec qui je travaille écrivent des œuvres en Maqâm, Dastgâh, Avâz et Radif que j’interprète. Mais pour ce faire, je dois ajouter de nouvelles touches sur le manche de ma guitare pour indiquer la place des quarts de ton. Je réussis ainsi à faire jaillir de nouveaux sons de la guitare. C’est comme si l’on découvrait un nouveau monde !

- Il y a longtemps, les musiciens iraniens ont fait la même chose avec le violon et le piano. Mais n’oublions pas que l’attention excessive portée au violon a entraîné la négligence, voire l’oubli à l’égard du kamantcheh.

L.A. : Je reviens encore une fois sur le rôle des grands musiciens qui sont capables de familiariser le grand public avec les capacités d’un instrument, à l’échelle mondiale. Si le kamantcheh est aujourd’hui un instrument de musique bien connu et bien apprécié partout dans le monde, c’est à cause de l’action de M. Keyhan Kalhor. De nos jours, les grands musiciens sont des personnalités internationales et ils peuvent faire connaître les musiques des peuples les uns aux autres.

- Est-ce la mission que vous vous êtes fixée : réconcilier ou rapprocher les musiques iranienne et occidentale ?

L.A. : La musique appartient à tous les hommes sur tous les continents. Je voyage partout dans le monde pour donner des concerts. Cela me donne le sentiment d’avoir une mission et une responsabilité internationales.

- Lisez-vous aussi de la poésie persane ?

L.A. : Je lis les poèmes de Hâfez, Saadi et Ferdowsi. Je me souviens toujours des poèmes que j’avais appris par cœur quand j’étais petite. C’est peut-être cela qui m’a permis, plus tard, de jouer par cœur des morceaux de musique.

Lily Afshar

- Pourquoi n’utilisez-vous pas le chant iranien dans le programme de vos concerts ?

L.A. : Dans la ville où j’habite, il n’y a pas de chanteur iranien. En outre, je voyage beaucoup et il m’est très difficile de me faire accompagner par une équipe. En fait, pour vous dire la vérité, je préfère travailler seule.

- Que pensez-vous de vos concerts en Iran ?

L.A. : J’aime beaucoup donner des concerts en Iran. C’est un sentiment très agréable de familiariser mes compatriotes avec les nouveautés de la musique. Certes, il y a des difficultés, mais c’est mon manager qui s’en occupe. De toute façon, malgré toutes les difficultés, ça vaut bien le coup ! En Iran, j’ai appris que dans le métier de musicien, il faut avoir la peau dure ! En Occident, il est beaucoup plus facile d’organiser un concert. Parfois vous pouvez tout régler avec un simple email.

- Qu’en est-il des méthodes de formation musicale en Occident ?

L.A. : Les méthodes sont parfaitement standardisées. Les professeurs sont bien qualifiés et leurs programmes sont parfaits, dès le début : comment tenir la guitare, comment s’asseoir, comment lire les notes… Ce sont peut-être des petits détails sans importance, mais ce sont les facteurs de base qui peuvent mettre un musicien professionnel sur le chemin de la réussite.

- Quelles sont les conditions requises pour devenir professeur de musique ?

L.A. : Il doit avoir un diplôme universitaire. Je suis moi-même formatrice de formateurs de guitare.

- Il paraît que la situation est différente dans les instituts de musique en Iran…

L.A. : Dans mes cours de master en Iran, j’ai des élèves de différents niveaux. Mais malheureusement, ils partagent les mêmes problèmes de base, en ce qui concerne par exemple la façon de tenir la guitare, de s’asseoir ou de lire les notes. Ce sont les professeurs qui doivent les observer et corriger ces erreurs, une fois pour toutes.

- Il paraît que vous avez préparé une nouvelle méthode d’enseignement de la guitare…

L.A. : Oui. Il s’agit des deux volumes de la "Méthode de guitare" pour les trois niveaux débutant, intermédiaire et avancé. Ce livre sera bientôt publié par les éditions Mahour. J’ai aussi écrit un livre de notes qui sera publié par la maison d’édition Pargar.

- Quelle est la particularité de votre nouvelle "Méthode de guitare" ?

L.A. : J’ai écrit ce livre exclusivement pour les Iraniens. L’expérience de ces dernières années m’a permis d’identifier les problèmes communs de la plupart des élèves iraniens.

- Avez-vous d’autres projets de livre ?

L.A. : Oui, j’ai écrit une série de livres sur les notes en sept volumes dont le premier sera publié le mois prochain.

- Connaissez-vous la situation de la formation musicale dans les universités iraniennes ?

L.A. : Non, j’ai été invitée une fois par un centre universitaire, mais finalement, ils ne m’ont même pas payé la somme infime qu’ils avaient promise ! Non, je ne connais pas la situation des universités iraniennes, mais j’ai un ou deux élèves qui étudient la musique à l’université.

- Croyez-vous que si vous étire restée en Iran, vous auriez la place que vous avez obtenu aujourd’hui dans la musique classique ?

L.A. : En Iran, j’avais la chance d’avoir un très bon professeur, M. Afrassiabi, qui m’a vraiment beaucoup aidée. Quand je suis partie pour les Etats-Unis, je répétais dix heures par jour. J’ai réussi à devenir la meilleure étudiante de mon université, après un an. J’ai toujours voulu être la première. Là-bas, la rivalité est intense ! Il faut être toujours présent sur la scène, sinon on sera vite oublié !

- Dans le domaine de la formation musicale, certains professeurs croient en l’intuition et les méthodes quasi-mystiques. Or, la musique est une science et les étudiants doivent apprendre par exemple l’histoire de la musique mondiale…

L.A. : Il faut ensuite qu’ils apprennent à analyser l’harmonie des grandes oeuvres de l’histoire de la musique. Mes élèves iraniens souhaitent souvent laisser tout à leur sensibilité intuitive… Je ne suis pas pour cette méthode.

- Avez-vous des projets de coopération avec des musiciens iraniens ?

L.A. : L’année dernière, lors du festival Fadjr, j’ai proposé aux Kamkar un projet de travail commun, car j’aime bien travailler en orchestre. Ce serait peut-être trop ambitieux de le dire, mais pour vous dire la vérité, je sais qu’en Iran, des guitaristes comme moi, il n’y en a pas deux ! De toute façon, je suis là ! Si on me le propose, je suis bien prête à travailler avec des musiciens iraniens.


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