N° 35, octobre 2008

Réunion culturelle à "Shahr-e ketâb" :

La langue persane et le langage scientifique


Reportage réalisé par

Zaynab Sadaghiân


Du fait de l’essor des sciences nouvelles dont la plupart sont produites par le monde occidental, nous sommes aujourd’hui confrontés à des expressions et des mots nouveaux qui ont contribué à l’émergence de nouveaux questionnements dans la façon d’enseigner ces sciences en langue persane. Depuis la Révolution islamique, deux institutions ont pris en charge la valorisation de la langue persane et d’une langue scientifique nationale : le Centre de Publication Universitaire, qui supervise la traduction des textes didactiques et la publication des revues scientifiques dans des domaines tels que la physique, les mathématiques et la linguistique, et l’Académie de la Langue Persane, dont l’une des activités consiste en la création de néologismes. La réunion culturelle du 26 août 2008 de "Shahr-e ketâb" a abordé ce sujet. Monsieur Mohammadkhâni, directeur exécutif de ce centre culturel, a éclairé le sujet en en précisant les axes et les questions.

1. Quelles sont les caractéristiques de la langue scientifique ; au vu de l’incessant développement de la traduction scientifique en Iran, à quelles contraintes le persan fait-il face ?

2. Quelle est la différence entre la langue générale et la langue scientifique en considérant le fait que le langage général est sujet à des changements relativement rapides alors que la langue scientifique demeure neutre et stable ?

3. Dans quelle mesure parvient-on à créer des néologismes ? Peut-on parler d’avantages et d’inconvénients dans ce domaine ?

4. Le nombre et la qualité des traductions scientifiques montrent-elle la force ou la faiblesse du persan ? Quel sera le résultat à long terme de ce processus de traduction ?

Les professeurs Hossein Ma’ssoumi (membre de l’Académie de la Langue Persane), Siâvash Shâhshâhâni (professeur de mathématiques à l’Université technique Sharif) et Allâed-Din Tabâtabâ’i (membre de l’Académie de la Langue Persane) ont participé à cette réunion.

La séance a débuté avec l’intervention du professeur Ma’ssoumi qui a affirmé vouloir étudier ce sujet d’un point de vue historique et empirique. Selon lui, l’Iran appartient au groupe des quelques pays où la langue nationale est également la langue scientifique. La détermination des causes et caractéristiques de ce phénomène est essentielle pour connaître le persan : d’un côté, l’Histoire démontre que la langue arabe fut, pendant des siècles, la langue prédominante du pays, ceci alors que le persan demeurait avec une relative facilité, la langue de l’enseignement et qu’il réussit finalement à totalement remplacer l’arabe, à l’inverse de l’Europe médiévale, où la langue d’enseignement unique était le latin. Par ailleurs, les tentatives visant, dans les temps modernes, à enseigner dans une langue autre que le persan en Iran se soldèrent toujours par un échec. Ainsi, l’Ecole Dar-ol Fonoun avait embauché des enseignants français. Ces derniers étant francophones, il fallut engager des traducteurs afin de traduire leurs cours en persan, ce qui incita finalement les professeurs de l’Ecole à enseigner directement en persan. Quelques décennies plus tard, l’Université de Téhéran, nouvellement fondée, poursuivit cette voie. Dès lors, le pli était pris et même avant la Révolution islamique, seule l’Université américaine de Shiraz dispensait ses cours en anglais.

Selon le professeur Ma’ssoumi, les raisons de cet état de fait sont simples : l’Iran, contrairement à de nombreux pays, n’a jamais été colonisé et les pays colonisateurs comme l’Angleterre et la France n’ont jamais réussi à implanter durablement leur culture et leurs institutions en Iran, de même que leur langue. Une autre raison très importante est la nationalité persane, qui est par essence une nationalité cristallisée autour de la langue, "une nationalité langagière". Cette théorie est partagée par de nombreux chercheurs qui estiment que la langue est l’une des plus importantes bases de l’unité nationale iranienne. Ainsi, nul Iranien ne pourra considérer une autre langue que le persan en tant que moyen d’expression de sa culture nationale.

D’autre part, de nombreuses évolutions historiques ont tendu vers une unification de la langue nationale et de la langue scientifique. Ainsi, un certain Nicolas Oresme, philosophe français du XIVe siècle, rédigea un ouvrage technique en français. Cette rédaction française s’inscrivait dans la ligne des conflits qui opposaient la royauté française et la papauté. Deux siècles plus tard, il était devenu courant pour les mathématiciens italiens d’écrire leurs œuvres en italien. Les langues nationales avaient dès lors commencé à remplacer le latin. Les premiers pas dans ce sens furent effectués par les défenseurs des sciences nouvelles : pour ces derniers, la science appartenait aux hommes et non pas à l’Eglise. Galilée rédigea ainsi la plupart de ses articles en italien. Newton écrivit certaines de ses œuvres en anglais et d’autres en latin. Ceci dit, jusqu’au XIXe siècle, un grand nombre de mathématiciens et de physiciens continuèrent à écrire leurs œuvres en latin, qui était la langue scientifique et de culture de l’époque, et certains estimaient que la rédaction des œuvres dans une langue nationale empêchait la communauté des savants européens d’y avoir accès. Ces œuvres écrites en langue nationale étaient d’ailleurs immédiatement traduites en latin. Ainsi, la question des langues nationales et scientifiques, y compris le persan, est à restituer dans leurs différents contextes historique et social.

Aussi existe-il, selon le professeur Ma’ssoumi, une différence importante entre la rédaction scientifique dans le monde iranien et dans le monde occidental. Les auteurs occidentaux sont aujourd’hui de grands producteurs de sciences, alors que l’apogée scientifique iranien date d’il y a plusieurs siècles. On souhaite donc, en Iran, connaître les nouveautés scientifiques par le biais de la traduction. Pour conclure, le professeur Ma’ssoumi a regretté de voir que la traduction et le langage scientifique sont souvent réservés au domaine de la recherche, sans aucune tentative de vulgarisation.

alcul différentiel et intégral un exemple extrême du mélange de la langue nationale et de la langue scientifique

Après le professeur Ma’ssoumi, ce fut au tour du professeur Shâhshâhâni de prendre la parole en fournissant tout d’abord une courte explication sur son ouvrage Calcul différentiel et intégral, duquel on peut dire qu’il a été écrit dans une langue claire et accessible aux néophytes. Pour le professeur Ma’ssoumi, ce livre demeure un exemple extrême du mélange de la langue nationale et du langage scientifique.

L’auteur de ce livre aborde la question sous un autre angle, celui de l’influence réciproque des langages nationaux et scientifiques. Selon lui, la rédaction d’un ouvrage scientifique est d’une importance indispensable dans l’enrichissement de la langue générale. Il pense que l’élévation d’une langue et son développement reposent sur son évolution. Une langue non-évolutive est dépourvue de souplesse. C’est le développement technologique et scientifique qui permet le mouvement langagier. La lecture d’un journal permet de lire une quantité d’articles concernant l’économie, l’informatique, le sport, etc., où l’on retrouve bon nombre de mots et d’expressions scientifiques qui pénètrent peu à peu dans le langage journalier. Ainsi, la langue scientifique influence inconsciemment la langue générale et permet donc son dynamisme. Certains estiment qu’en Iran, l’enseignement de la science est un facteur essentiel du succès des jeunes Iraniens dans les concours scientifiques internationaux, car selon eux, apprenant simultanément les notions scientifiques en deux langues, ils l’intériorisent par le biais de la langue maternelle.

Pour approfondir la question, il faudrait étudier avec plus de profondeur les relations réciproques de ces deux langages, national et scientifique, des liens sémantiques. Il serait également nécessaire d’étudier la notion de néologisme et de replacer cette notion dans le langage persan. Plus une unité langagière est analysée, moins l’analyse détaillée de ces liens est possible.

Le professeur Shâhshâhâni a terminé son intervention en soulignant l’importance de la langue scientifique dans le développement de la langue maternelle. Il espère que les linguistes et les hommes de lettres prêteront attention à la notion de néologisme dans le langage scientifique, pour un enrichissement et un renforcement de la langue persane, héritage des générations futures.

Le langage scientifique : une langue claire, neutre et précise

Le professeur Tabâtabâ’i, quant à lui, a mis l’accent sur la différence entre le langage ordinaire et le langage scientifique. Selon lui, ce dernier est une sous-branche appliquée de la langue générale et a pour rôle d’établir un rapport conventionnel entre les savants en permettant l’expression des données scientifiques. Il faudrait également mettre en relief la notion de langage scientifique en général, car chaque domaine de la science possède une terminologie propre, intégrée dans le langage national. Cela dit, une étude approfondie devrait pourtant mettre à jour les différences essentielles entre les terminologies scientifiques et le langage quotidien, et il ne faut également pas oublier que le langage scientifique ne possède qu’une seule couche sémantique : il est clair, neutre, précis et vide de toute ambiguïté.

M. Tabâtabâ’i a enfin insisté sur l’adhésion des terminologies techniques à l’ensemble du lexique langagier national. Ainsi, le langage scientifique est bâti sur le même modèle que le langage quotidien et obéit aux mêmes règles, de même qu’il poursuit le même but : informer, mais sans esthétismes ou fioritures. C’est pour cela que le langage scientifique est si aisément traduisible.


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