N° 39, février 2009

Goli Taraghi "Chroniqueuse de la quête de soi" (II)


Samira Fakhâriyân

Voir en ligne : 1ère partie


Quand la Révolution éclate en Iran, Goli Taraghi part en France, un voyage envisagé pour une durée d’un an, mais qui s’est prolongé jusqu’à aujourd’hui. Confrontée à une nouvelle situation à laquelle elle met du temps à s’habituer, elle ne publie rien pendant longtemps.

Mais en 1986, sa nouvelle, "La Grande Dame de mon âme", qui, avant son départ en France, avait déjà été publiée en Iran dans la revue Livre du vendredi (Ketâb-e Jom’eh), obtient le prix "Contre Ciel" de la meilleure nouvelle en France, ce qui l’aide à publier la traduction française de Sommeil d’hiver chez Maurice Nadeau.

Son voyage en France l’amène également à réaliser de nouvelles expériences précieuses. Dès lors, la question du voyage et de l’exil, l’un de ses thèmes de prédilection, occupe une place importante dans son œuvre.

"Pendant longtemps, je me suis tue. Je ne pouvais pas écrire. Vivre à l’étranger, faire connaissance avec un nouveau monde, découvrir une grande culture et apprendre une langue difficile, auxquels viennent s’ajouter un ensemble de craintes, d’étourdissements, de chagrins, de bonheurs et de stupeurs, ne laissaient pas de place pour l’écriture. [Mais] tout cela était bon et nécessaire. La question de l’exil - toutes sortes d’exils - s’est révélée à moi." [1]

En outre, cet éloignement de son pays natal revalorise le passé à ses yeux, ce qui se reflète clairement dans ses œuvres suivantes qui sont en grande partie autobiographiques.

"A l’époque, je ne me sentais pas bien. Je ne pouvais pas écrire. Je m’efforçais [d’écrire] mais [...] je suis tombée malade ; une dépression fatale. J’ai été hospitalisée dans une clinique psychiatrique. J’ai écrit cet événement. Il a été publié dans la revue Kalk. [...] Pendant que j’étais malade et hospitalisée dans la clinique psychiatrique, j’étais envahie par une grande nostalgie du passé. [..] Je m’étais retournée vers le passé, vers la douce sécurité de l’enfance. C’est à partir de là que je me suis mise à écrire des souvenirs. Quand j’étais en Iran, j’avais pour un temps oublié le passé. Je vivais dans le pur présent. J’étais jeune et mon regard allait plus vite que moi, vers l’avenir. A l’étranger, quelque chose de nouveau s’est passé. [..] Paris avec tous ses attraits était un lieu étranger et ses rues ne révélaient pas de souvenirs. Les odeurs, les couleurs, le ciel gris ne me rappelaient pas de personnes ou de lieu particuliers. Le présent était vide et sombre. L’avenir ? Il était encore pire. Je vivais tous les jours suspendue entre ici et là. Il est normal que je me sois retournée vers le passé, le seul temps concret et réel que je connaissais. On m’a demandé comment j’ai pu me souvenir de souvenirs lointains avec tous ces détails…" [2]

Alors Taraghi écrit Les Souvenirs dispersés (Khâterât-e Parakandeh), qui contient six nouvelles toutes autobiographiques. Ce livre est publié en Iran, pour la première fois, en 1994 (1373). Elle y décrit ses souvenirs avec un style d’une vivacité remarquable, qui amène le lecteur à les revivre avec elle.

L’une des caractéristiques des autobiographies de Goli Taraghi est qu’elle y présente souvent la classe aisée de la société, ce dont on n’a pas beaucoup d’exemples parmi les écrivains iraniens, surtout dans les années 50. En outre, les écrits autobiographiques de Taraghi peuvent aussi être considérés comme un document historique représentant une période et une classe particulière de la société iranienne ; comme elle le dit elle-même :

"Je suis un écrivain qui se sert de ses expériences personnelles. Je ne peux pas écrire sur la vie de quelqu’un que je ne connais pas bien. Je n’ai pas vécu dans un village et je ne peux pas écrire sur la vie villageoise. [...] Je peux écrire seulement sur des choses que j’ai profondément éprouvées. Toutes mes histoires, même Sommeil d’hiver, représentent en quelque sorte ma vie intérieure. Les histoires de mon dernier livre [Ailleurs] se sont réellement passées ; "Anarbânou" existait en réalité, de même qu’ "Amineh". De plus, je suis quelqu’un d’une nature très sincère qui ne peut pas minauder. D’ailleurs, quand je me suis mise à écrire mes souvenirs, je me suis rendue compte qu’il n’était pas seulement question de présenter des faits personnels. Je ne suis pas une grande personne qui voudrait écrire son autobiographie. L’importance de ces souvenirs est dans le fait qu’ils représentent l’Histoire d’une période de ce pays qui n’est pas présente dans la littérature. Notre littérature s’est plutôt penchée sur les milieux de gauche, elle s’est souvent préoccupée des classes populaires et a toujours évoqué les problèmes des gens défavorisés. [...] Mes souvenirs ne remettent pas en question ma famille et moi ; mais nous y avons une importance secondaire. Tous ces événements montrent comment l’Occident fait son entrée dans cette société et en même temps, ils révèlent comme les réactions premières devant cette culture occidentale étaient ridicules. Je connais bien cette classe et cette société, et si je voulais parler sur une autre classe, je mentirais. Mais en même temps, je ne tiens pas tellement à cette classe parce que je m’en moque beaucoup. [...] Je souhaiterais que l’ensemble de ces histoires soient considérées comme un document historique qui montre l’histoire sociale d’une époque." [3]

Cinq ans plus tard, Goli Taraghi écrit une courte œuvre versifiée Daryâ pari kâkol zari, mais peu après sa publication, ce livre est retiré de la vente. Elle publie ensuite en 2000 (1379), un autre recueil de nouvelles intitulé Ailleurs.

En 2002 (1382), elle publie un autre livre intitulé Deux mondes. Le recueil commence avec l’entrée de l’auteur dans la clinique psychiatrique et finit par sa sortie. Entre ses deux histoires, intitulées "Premier jour" et "Dernier jour", on retrouve les souvenirs de Taraghi sous forme de nouvelles reliées entre elles.

Selon Taraghi, "Deux mondes signifie deux manières d’existence, deux façons de voir, la naissance et la mort, le futur et le passé, ici et là, aller et revenir." [4] Dans l’introduction du livre, on lit : "Les nouvelles de ce recueil constituent en quelque sorte la suite de certaines histoires de Souvenirs Dispersés (Khâterât-e parakandeh). Les histoires "Le Bus de Shemirân" (Autobus-e Shemirân), "La maison de la grand-mère" (Khâneh mâdar bozorg) et "Jeune Amie" (Doust-e kuchak) qui sont apparues dans Les Souvenirs dispersés font parties de ce recueil. L’histoire "Père" qui est publiée dans ce même ouvrage me semblait trop courte et incomplète. Je l’ai réécrite et l’ai remise dans ce recueil. J’espère qu’un jour dans l’avenir, toutes ces histoires qui constituent un ensemble continu des souvenirs d’une époque, seront publiées dans un seul livre parce qu’elles peuvent être considérées comme les chapitres d’un roman." [5]

Comme on les a déjà mentionnés, l’exil et le voyage sont parmi des thèmes de prédilection de Taraghi, et on peut bien les retrouver dans la majorité de son œuvre. "La philosophie du voyage et de l’exil a trouvé une place particulière dans ma pensée et mes écrits. Le voyage au sens d’un exil d’une région à un autre pays recoupe un voyage intérieur qui signifie le passage d’un espace de l’existence à un autre espace plus sublime." [6]

Comme on le voit, l’exil chez Taraghi ne signifie pas un simple voyage géographique mais il couvre un champ beaucoup plus vaste : "Par le mot exil, je veux dire le vrai exil, l’exil par rapport à soi. Les frontières géographiques ne déterminent pas cet exil. On pourrait se sentir étranger, plus que jamais, dans notre propre pays, tribu ou maison. [...] La question est la suivante : comment et sous quelles conditions l’homme s’approche de sa propre vérité [...], comment et où ses capacités potentielles et cachées s’épanouissent. Chez moi, l’homme n’est pas seulement un être historique qui prend forme et évolue dans une société ou région particulière ; je ne veux pas ignorer les conditions sociales et économiques mais je ne donne pas la priorité absolue à l’Histoire et aux phénomènes sociaux. D’un côté, j’ai un regard un peu mystique sur ce fait et de l’autre côté, je dois avouer que je suis une disciple de Jung, et ces deux points de vue ont joué un grand rôle dans ma façon de penser." [7]

Comme on l’a vu, les livres de Taraghi sont davantage des recueils de nouvelles que des romans. Bien que dans son roman Sommeil d’hiver, elle montre également ses talents de romancière, elle préfère néanmoins s’exprimer au travers d’histoires courtes.

"Je rature, réécris de nouveau. Je change plusieurs fois ce que j’ai écrit et je cherche les mots qui me plaisent. J’ai horreur du verbiage. J’ai peur que le lecteur s’ennuie. [...] Bref, écrire est un travail vraiment difficile pour moi. [...] Ecrire un roman en plusieurs volumes est hors de ma pensée et de ma capacité physique. Ma prose est serrée et poétique, c’est pourquoi la nouvelle est ma forme idéale." [8]

Selon des critiques, Taraghi a une prose simple et coulante qui s’est perfectionnée au cours du temps, d’une œuvre à l’autre. Elle est elle-même contre une prose difficile, truffée d’ornements langagiers artificiels qui rendent le livre difficile à comprendre.

"Je considère la langue comme l’élément le plus important. Mais une langue silencieuse et modeste, sans prétention. Je suis l’ennemie d’une prose tape à l’œil, avec mille ornements artificiels et mille détours et sous entendus. Qu’a donc fait le pauvre lecteur pour se voir infliger cela ?"

" Aucun lecteur n’est obligé de lire un texte très difficile. Lire un livre n’est pas résoudre des mots croisés. C’est pourquoi, je pense que la prose doit être simple et douce. [...] Cette prose doit être, simple à aborder, tel un habit que l’on revêtirait, et non comme une montagne que le lecteur devrait constamment gravir et redescendre." [9]

Une autre caractéristique de sa prose est qu’elle sait très bien comment utiliser les mots familiers et les mots littéraires les uns à côté des autres de manière à produire des effets agréables et nouveaux. Et pour renforcer davantage le pouvoir et la vivacité de son texte, elle recourt constamment à l’ironie. En lisant certains de ses ouvrages, on sent qu’elle se moque de ses personnages ; un peu à la manière de Flaubert ou de Proust.

"L’ironie permet de casser les limites de la langue, de faire fondre les grands mots philosophiques. C’est l’ironie qui rend une langue moderne. Selon moi, si on exprime une tragédie par la tristesse, le soupir et le gémissement, cela deviendra une déclamation des histoires des martyrs (rowzekhâni). Mais si on l’évoque avec la simplicité et l’humour, elle devient plus forte et profonde. Je suis éprise d’une langue qui a de l’âme et du corps, de l’âme et des trippes. De temps en temps, on écrit avec ses trippes, avec ses dents et parfois, avec des murmures du monde imaginaire." [10]

La plupart des histoires de Goli Taraghi sont disponibles en français. Parmi ses livres les plus récemment publiés en France, on peut nommer La Maison de Shemiran, traduit par Leyli Dâryoush, paru chez Actes Sud, en 2003 et Les Trois Bonnes, un recueil qui comprend les nouvelles "La Domestique" (Khedmatkâr), paru dans Souvenirs dispersés, ainsi que "Anarbânou et ses fils" et "Le Grand voyage d’Amineh", paru dans Ailleurs. Ce livre est traduit du persan par Bernadette Salesse, et est paru également chez Actes Sud en 2004.

Notes

[1Fani, Kâmrân ; Dehbâshi, Ali, Goftegou bâ Goli Taraghi (Entretien avec Goli Taraghi), revue Bokhârâ, No.19, 1380 (2001), p.45.

[2Ibid, pp.45-46.

[3Daghighi, Mojdeh, Nasr bâyad mesl-e lebâs be tan-e khânandeh beravad, Mâhnâmeh Zanân (Revue mensuelle des femmes), No.76, 1380 (2001), pp.31-32.

[4Yazdânikhorram, Mehdi, Amniat-e beheshti-e bâgh-e Shemirân (La sécurité paradisiaque du jardin de Shemirân), Shargh, 8 Shahrivar 1382 (2004), p.12.

[5Taraghi, Goli, Do donyâ (Deux mondes), Niloufar, 1ère édition, 1381 (2002), p.7.

[6Mohammadi, Sâyer, Mâ adabiât-e modern-e jahâni nadârim (Nous n’avons pas de littérature moderne mondiale), Iran, Septième année, No.1942, 1380 (2001), p. 12.

[7Rohâni, Omid, "Ma hamishe khâredj az târikh boude im" (Nous avons toujours été hors de l’Histoire), revue mensuelle Adineh, no57-58, 1371 (1992), p.51.

[8Azarm, Mohsen ; Afshang, Maryam, "Ghesseh âb-e ravân ast na shen-e zir-e zabân" (L’histoire est l’eau coulante et non le sable sous la langue), Hamshahri, Shahrivar 1380 (2001), p. 46.

[9Op. cit., Daghighi, Mojdeh, Nasr bâyad mesl-e lebâs be tan-e khânandeh beravad, p.32.

[10Op.cit. Azarm, Mohsen ; Afshang, Maryam, "Ghesseh âb-e ravân ast na shen-e zir-e zabân" (L’histoire est l’eau coulante et non le sable sous la langue), p.46.


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