N° 39, février 2009

Afghanistan 1969, la grand’ route


Marie-France Weber


De quels voyages en Afghanistan celui qui m’y conduisit en 1969 avait-il été précédé ?

Ce furent souvent les mêmes voyages, déclinant, à leur manière, l’hétéronymie d’une seule destination : la Bactriane, studieusement fréquentée aux confins d’une terra incognita linguistique ou « la route de Caboul à Samarcande » qu’évoque Malraux.

La terre alors était encore une mappemonde et le doigt qui la faisait tourner feuilletait, avec la même lenteur, La vieille route de l’Inde de Foucher ou la Géographie de Strabon, revivifiée par L’Usage du monde de N. Bouvier.

Dans le sillage de Kerouac et autres clochards célestes ou poètes aux semelles de vent, un démon d’aventure poussait aux vagabondages transcontinentaux : route 66 pour la beat generation ou avatar du périple d’Alexandre : le diptyque Kaboul-Katmandou.

Le voyage aurait presque pu s’arrêter à Tabriz. Rencontre si chaleureuse avec ce libraire, intarissable sur Omar Khayyâm autant que sur Saint John Perse, conversations partagées dans la fraîcheur du jardin et la dégustation de glaces à la rose et à la cardamome.

Derrière nous, la Corne d’Or et le Mont Ararat qui se profile au loin, derrière Doghubayazit, les rives grises de la Mer Caspienne, le désert de pierre et les caravansérails qui le rassurent, ciels majestueux se couchant sur la ligne d’horizon de l’Elbrouz. Un mois de routes et de pistes et puis Tabriz, parfumée, lente, comme une oasis, mais où revient vous tarauder l’appel de la grand’ route ou le Fernweh [1] allemand, pour lequel le français n’a pas d’équivalent : langueur des lointains, s’opposant à la nostalgie : mal du retour.

Photo de 1969. Collection de l’auteur, Tablette bactrienne, gravée en caractères grecs, écrite en bactrien, attribuée à l’empereur Kaneshka, IIème siècle

La culture que nous avons d’un lieu en circonscrit la découverte, même si c’est elle qui souvent sollicite le départ. Ce solipsisme culturel trouve ingénument sa place dans le bagage du voyageur.

Pour moi, lorsque la rêverie philologique se frotta à la réalité, ce fut le désert inspiré de Surkh-kotal. Quelques années avaient passé, depuis que Schlumberger, en mission à la DAFA [2] de 1952 à 1963 avait travaillé sur le site. Nous étions seuls au monde, à fouler les degrés de l’escalier monumental qui ne montait plus que vers le bleu du ciel. L’empereur Kaneshka, « continuateur des Grecs » avait consacré ce temple, au début du IIème siècle de notre ère et sa statue, drapée du manteau kouchan à longues manches et portant pantalon bouffant, accueillait le visiteur, à l’entrée du Musée de Kaboul. S’y trouvait également la « tablette bactrienne » au pouvoir d’évocation onirique comparable à celle de la Pierre de Rosette… Tablette gravée de caractères grecs, écrite en bactrien, qu’André Maricq, épigraphe et membre de la DAFA de 1954 à 1957, déchiffra comme la dédicace du temple et attribua à Kaneshka.

Rencontre avec le « mirage bactrien » de Foucher et idéalisé, au début du XIXème siècle par les milieux savants de Paris. Rencontre, ici, avec ce royaume gréco-bactrian qui avait duré deux siècles, la paix kouchane assurant la sécurité des routes du commerce international, entre Rome et la Chine, dont Bactra fut un carrefour. Surkh-kotal ou les ombres de ces « descendants non méditerranéens de l’art grec », commente Schlumberger, avec l’hellénocentrisme passionné de l’archéologue.

Pendant le temps de notre promenade dans les ruines de Surkh-kotal, la DAFA fouille Aï Khânoum que je retrouve à l’autre bord du monde, cet hiver 2008, dans le cadre d’une exposition d’objets sauvés du Musée de Kaboul et présentés à l’Asian Museum de San Francisco : talismans qui animent des cercles concentriques sur la surface calme de la mémoire.

La route qui mène de Kaboul à Surkh-kotal monte, dans le sud de l’Hindou Koush, à plus de 3000 mètres -de quoi faire ahaner la 2CV [3]-, vers le col du Salang, bel ouvrage d’art soviétique, protégé des éboulements par ses galeries couvertes.

Photo de 1969. Collection de l’auteur, Statue du Nouristân, avant 1890, rite funéraire animiste, entre 70 et 170 cm

Nous nous arrêtons ; et le temps aussi s’arrête : à Doshi, au bord du fleuve Anderab et à Pul-i Khumri. Du seul hôtel du lieu - son livre d’or portait, à la date de la veille, la signature d’un certain Jack Lang - ce sont les jardins qui me reviennent en mémoire : chârbâgh classique avec ses enfilades de bassins et fontaines, ses entrelacs savants de canaux d’irrigation et ses tonnelles fleuries. Ces jardins que l’on aime appeler « persans » et peupler de poètes… Ils ne sont pas loin, d’ailleurs, Ferdowsi en tête, évoqués par la tragédie de Rostam et Sohrâb dont les ombres planent sur Sâmângân et les stupas de Takht-e Rostam.

Nous n’irons pas à Samarkand. Nous la sentons proche, pourtant, l’Amou Daria à quelque cent kilomètres, avec çà et là les yourtes ouzbèques, gardées de molosses. Cette zone frontalière du Nord, vivait sous la loi de ces « entités tribales ingouvernables, limitrophes du Pakistan et de l’Afghanistan » dont font état les commentaires d’actualité.

La piste empierrée aura raison du réservoir, panne providentielle nous offrant une hospitalité des Mille et Une Nuits, à Mazar-i Sharif. Hospitalité antique ou melmastia pashtoune, sacrées, dans la douceur desquelles Ulysse rencontre Shehrâzâd, car c’est un devoir d’invité de divertir en racontant son Ailleurs et la route qui le mène à son hôte.

Mazar-i-Sharif : une grande demeure fraîche qui déploie pour nous ses tapis chargés de victuailles, d’aiguières et de lampes d’Aladin. Puis, la salle à manger devient salon de musique où sont conviés tous les familiers de cette maisonnée d’hommes à jouer du luth – dubar, rebab - ou des percussions – zirbaghali, tabla, triangle. Musiques qui emportaient vers un tout autre voyage que celui de Pink Floyd, diffusé dans les maisons de thé de Kaboul, presqu’en même temps qu’à Londres.

C’étaient les dernières années de la Royauté, les années Mohammad Zâhir Shâh - 1933 à 1973 -, Père de la Nation, qui disait de lui-même « people call me Baba ». Nuits de musique, alanguies de volutes de char(a)s, à l’ombre des coupoles turquoise de la Mosquée Hazrat Ali. Musiques d’alors qui se sont tues, que l’on a fait taire.

Photo de 1969. Collection de l’auteur, Statue du Nouristân, avant 1890, rite funéraire animiste, entre 70 et 170 cm

A Kaboul, nous habitions chez S., qui, pour moins d’un dollar par nuit, vous louait un charpoï dans l’un des dortoirs aménagés dans sa vaste demeure, non loin de Shar-i-Nao : S. aussi polyglotte que son phalanstère de routards et se mettant en peine de trouver remède aux crises de dysenterie dont ils souffraient tous, à leur arrivée du moins.

La nuit tombée, S. allait d’un couple à l’autre des joueurs d’échecs attablés, au jardin, devant l’un des damiers de céramique disséminés sous les sycomores. Debout derrière les joueurs, il s’avisait, d’autorité, de déplacer une pièce, afin de relancer une partie languissante ou venait s’asseoir à l’ombre des jeunes filles en fleurs et en sarongs, parées de bijoux turkmènes et parfumées de musc, santal ou jasmin. Le nombre tatoué sur son épaule n’a jamais fait l’objet du moindre commentaire.

Jours tranquilles à Shar-i-Nao, entre les rendez-vous du soir au Khyber Restaurant où s’échangeaient les nouvelles du monde, de la Route, du voisinage et les rencontres de hasard, dans l’une des chaïkhâna dont le tenancier hélait, après notre départ les mendiants qui se hâtaient de venir manger, à pleines mains, les restes de palao.

Ruelles de Kaboul, en terre battue, au milieu desquelles se déversaient les conduits acheminant les eaux domestiques souillées. Cour des miracles et lieu de vie d’un peuple d’infirmes et de mendiants, tableaux immobiles, animés seulement par le bleu frémissant des silhouettes drapées de burqa.

Ce paysage s’était alors construit au fil des jours, des quelques mois de cet été alternant séjours dans les provinces et retours dans la capitale. Aujourd’hui encore, il a, dans l’aura du souvenir, l’aimable familiarité d’une photographie d’aïeuls, bien éloignée d’un portrait d’étrange Etranger.

L’Etrange, l’Ailleurs, c’est au Musée de Kaboul qu’il nous attendait. Non pas les vestiges des satrapies de Bactria ou de Gandhara, ni de Balkh où Alexandre épousa Roxane, ni la somptueuse statuaire bouddhiste et la belle collection de bronzes islamistes, monumenta d’une Asie Centrale dont nous reconnaissions un carrefour, ici, en Afghanistan.

La rencontre avec l’Inconnu eut lieu dans la salle et les réserves consacrées aux statues du Kâfiristân, « terre des infidèles », rebaptisé Nouristân, « terre de Lumière » après l’islamisation, imposée par la force des armes et une sanglante guerre d’annexion par Abdul Rahmân Khân en 1896.

Photo de 1969. Collection de l’auteur, imposant cavalier, aux yeux incrustés de pierres blanches, sur sa monture. Peut-être un ancêtre-héros divinisé

Sculptures de bois, exécutées avant 1890, du temps où cette vallée du nord-est du pays abritait ses cultes polythéistes, ses rites animistes et ses pratiques chamaniques. Statues toutes hiératiques de par leur taille - entre 70 et 170 cm - et la stylisation de leurs attributs, coiffes monumentales en particulier.

Une figure féminine, à la dentition farouche, chevauche un capridé : figure de la déesse Disanri dont le fils Bagisht protège les troupeaux ? Un imposant cavalier, aux yeux incrustés de pierres blanches, s’exhibe sur sa monture : ancêtre-héros divinisé ? Un couple d’hommes s’enlace au sommet d’un poteau sculpté : pilier d’un espace sacré ou hommage à de généreux donateurs ? L’ovale dépouillé d’un visage dans lequel seule est marquée l’arête du nez évoque une idole cycladique et la large tête aux reliefs géométriques, les grandes statues, qui regardent l’océan de l’autre côté du monde, sur l’Ile de Pâques. L’âme des défunts s’est-elle logée dans ces statues commémoratives, exécutées, comme l’exigeait le rite, un an après la mort et placées non loin des cercueils abandonnés à la dégradation ?

Seuls peut-être les Kalash du Pakistan répondraient à ces questions qui restent comme des trous noirs d’une mémoire censurée avec la mutilation des objets rituels du Nouristân. [4]

Malgré les pillages, l’installation d’une base moudjahiddine dans ses murs, la destruction en 2001, à coups de marteau de toute représentation humaine, le Musée de Kaboul, le plus riche du monde au temps de sa création, au début du XXème siècle, renaît aujourd’hui, courageusement, de ses cendres : la nouvelle tablette bactrienne trouvée en 1993 à Rabatak, non loin de Surkh-kotal promet d’être totalement déchiffrée [5], quelques bouddhas gréco-bactrians ont échappé aux iconoclastes et la plupart des statues du Nouristân, survivantes de vandalismes répétés, sont là, guettant de leurs yeux d’ombre le fanal à raviver, à protéger.

Projets de reconstruction dont on aimerait que nous rende compte plus souvent la petite lucarne cathodique, trop prompte à s’ouvrir sur les champs de bataille.

Un monde richement mêlé, étonnamment mouvant s’est écroulé, en 2001, avec les bouddhas géants de Bâmyân. En restent ses plaies, ses ombres. Mais c’est encore un monde au cœur du monde. Un monde qui reste notre berceau. Puissent l’illustrer et lui transmettre les images et les récits d’un temps et d’un espace que le pèlerinage sentimental aime, à la manière des explorateurs du XVIIIème siècle, appeler encore « une pérégrination merveilleuse ».

Notes

[1Dans la langue allemande, Fernweh s’oppose à Heimweh : mal du pays quitté, du chez soi.

[2DAFA : Délégation Archéologique Française en Afghanistan.

[32CV : 2 chevaux Citroën, aujourd’hui voiture de collection…

[4Cf : G.S. Robertson, The Kafirs of the Hindu Kushm, 1826.

J. Hackin, Les Idoles du Kafiristan in Artibus Asiae, 1926.

E. Newby, A short walk in the Hindu Kush, 1958.

V. Lièvre- J.Y. Loude, Le Chamanisme des Kalash du Pakistan, 1990.

[5Cf : N. Sims-Williams et Mukherjee BN.


Visites: 1522

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.



1 Message

  • Afghanistan 1969, la grand’ route 24 avril 2011 14:07, par Marc Dufoyard

    Article très inrtéressant.

    Qui est Marie-France Weber ? Je connais une Marie-France Weber, psychologue et psychothérapeute mais ce doit être une homonyme, plus jeune.

    Bravo pour votre journal.

    repondre message