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Sur la fameuse leçon morale de Candide de Voltaire
"Il faut cultiver notre jardin"

4 août 2016, 15:47, par aztech@free.fr

je me suis permis de reprendre quelques une de vos idées, de suivre quelques uns de vos chemins, et de les mener à dire en quoi "if faut cultiver notre jardin" devrait être pour nous vos contemporains, un essai sur le bonheur.

"Il faut cultiver son jardin

Cette citation est la conclusion du conte philosophique le Candide de Voltaire, tout à la fin du livre, au chapitre XXX.

"Il faut cultiver notre jardin" est une métaphore qui nous invite d’une part à laisser de côté les problèmes métaphysiques qui sont critiqués tout au long du récit de Candide à travers les monologues creux du philosophe et précepteur Pangloss. Et d’autre part à laisser également de côté les problèmes matérialistes qui sont portés par le manichéisme de Martin, compagnon de route de Candide ; problèmes pour lesquels l’homme est voué selon lui à être un éternel pessimiste, à subir un éternel naufrage, tant poursuit-il, la proportion entre le Mal et le Bien sont chez lui en déséquilibre.

Candide a mûrit et il prend in fine cette décision qui se trouve entre les deux extrêmes, entre la philosophie de Pangloss et celle de Martin : après avoir parcouru le vaste monde et assisté à toutes les horreurs possibles et inimaginables. Il décide que le mieux, pour être heureux, est de s’occuper de ses propres affaires, de son propre jardin, de sa propre vie.

Dans un premier temps on peut s’interroger sur le sens du verbe "cultiver" et la polysémie du mot "jardin".

Il faut cultiver, c’est-à-dire qu’il faut travailler si on veut être heureux, il faut entretenir son bonheur. Il faut s’occuper des choses que l’on peut changer, que l’on peut améliorer en mettant le cap vers un monde meilleur.

Voltaire à 60 ans quand il écrit ce conte. Il a vécu dans des châteaux mais aussi à la métairie de Ferney qui est une exploitation agricole. Il y cultivait vraiment son jardin ; et à le lire l’on peut croire aisément qu’il y trouva son bonheur.

Cultiver c’est aussi cultiver des avis, des idées et des opinions ... Sur tous ses angles cette morale sous tend une glorification du travail sans lequel une société ne peut évoluer.

Il s’agit bien sur de cultiver sa propre vie, et pour nous d’apprendre à être heureux.

Pour ce qui est de la polysémie du mot "jardin", on devine qu’il y a sans doute un peu de malice chez Voltaire.
Le jardin auquel il fait allusion est le jardin terrestre par opposition au jardin d’Eden. C’est donc une morale politique à l’égard du catholicisme ambiant. Cette interprétation peut être déduite de la comparaison avec le 1er chapitre où Candide vit le paradis terrestre chez le baron de Thunder Ten-Tronk. Mais ce bonheur et ce paradis sont illusoires.

A la fin, Candide-Voltaire donne une leçon étriquée par son réalisme : si bonheur il y a, c’est sur terre qu’il faut le construire, tout misérable qu’il soit. En tout cas il vaudra toujours mieux que celui faussement promis par la religion.

C’est Voltaire qui le sous-entend.

Ce jardin signifie donc la vie. Le cultiver signifie travailler à son propre bonheur, à sa construction, à son perfectionnement.

Ainsi selon le même auteur, dans ce même conte, le travail éloigne de nous trois grand maux : l’ennui, le vice et le besoin.

Cependant cultiver son jardin doit-il exclure toute autre activité ? Doit-on devenir des anachorétiques pour autant ?

Les anachorétiques sont des moines qui se retirent de la société des hommes pour vivre en ermite. Ce terme inspirera François Rabelais qui introduit le "Fais ce que voudras" comme devise pour son Garguantua ...

"Fais ce que voudras" constitue la seule et unique loi dans la doctrine religieuse de l’abbaye de Thélème, société idéale imaginée par Rabelais. Société dans laquelle ses adeptes se piquent d’une parfaite indépendance, menant une vie libre et voluptueuse ; vie dans laquelle cultiver son propre jardin et vivre de ses propres lois conduit au bonheur.

Mais point d’égoïsme ni de paresse, il faut mettre du cœur à l’ouvrage ; du cœur, de l’humilité et de la persévérance. Nicolas Boileau place en exergue dans son art poétique : "Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage". Et Karl Marx nous averti dans son Capital : "Il n’y a pas de route royale pour la science et ceux-là seulement ont chance d’arriver à ses sommets lumineux qui ne craignent pas de se fatiguer à gravir ses sentiers escarpés."

Et tout comme Candide vous seriez à même de couper court mon interminable discours pour dire : "c’est pas tout ça, mais je n’ai pas que ça à faire ! Le jardin n’attend pas !"

Sauf que "Fais ce que voudras pour ce que gens sont libres" est une réécriture romancée de saint Augustin : ama et fac quod vis, aime (Dieu et tes frères) et fais ce que tu veux (parce que l’amour te dictera une conduite positive). C’est le même appétit de liberté qui poussera Leibniz à rapprocher et à confronter le droit naturel et la grâce divine qui inspirent nos actes, nos idées, notre culture.

C’est donc clairement l’idéal Humaniste de Rabelais qui y est concrétisé dans cette loi. Elle aboutit à une nouveauté fondamentale pour l’époque : la Conscience.

Dans Gargantua, c’est la formulation d’idées sur l’autonomie intellectuelle et sur l’indépendance qui sonne la fin de la scolastique enseignée par les religieux.

"Science sans conscience n’est que ruine de l’âme" est une autre formule prescrite par Rabelais pour la bonne éducation de son géant ; formule directement transposable à toutes nos entreprises et presque à toutes les civilisations.

Si Candide grandit lors de ses voyages c’est qu’il cultive déjà son jardin, qu’il puise dans ses multiples aventures une connaissance irremplaçable du terrain. Candide s’instruit de la vie et des vicissitudes des hommes qu’il croise.

La citation de Voltaire, qui aujourd’hui parle encore, décrit la "culture" en jardin du "savoir", en jardin de la "connaissance". Si personne dans ce monde ne détient de savoir suprême, comme la sagesse, cultiver chaque jour notre jardin, notre savoir, nous permet d’apprendre à parler peu, à refuser les idées pré mâchées, et à garder un esprit vierge, vif, ouvert sur le monde, à l’écoute de l’autre.

Le terme de jardin se réfère également à Candide lui-même, celui qui doit entretenir, développer et perfectionner ses qualités personnelles. Il est sous bien des angles l’éponyme de l’esprit et du monde.

La devise des Lumières prononcée par Kant, est tout à fait semblable au dénouement de Candide : "sortir hors de l’état de tutelle dont l’homme est lui-même responsable" et "se servir de son propre entendement."

Alors dans ce cas "Il faut cultiver notre jardin" signifierait cultiver son propre capital, son propre savoir faire et se mettre à exercer ses talents afin de faire fructifier au maximum ce que la vie nous a donné.

Chaque être bon ou mauvais le peut et présente un talent naturel qu’il lui revient de cultiver pour qu’il s’épanouisse. Chaque être peut suivre les pas de Matthieu l’évangéliste et atteindre le royaume des cieux semblable à un trésor caché dans un champ. Chaque être peut faire l’apologie du travail avec le laboureur de La Fontaine et trouver le trésor exceptionnel dont il forme le dessein.

Si donc personne ne naît parfait, puisque chaque être est scellé dans son propre ectype, si le même Sextius est à la fois roi en Thrace, jardinier à Corinthe et assassin à Rome ; l’enseignement reçu au sein de ce notre société inscrit naturellement chez nous le devoir de transmettre et de retransmettre.

Dès lors, en affirmant que le monde contemporain est celui de la communication dans lequel les gens s’inspirent les uns des autres, la formule de Voltaire se transforme et se prolonge par la réflexion de l’étranger d’Albert Camus : "Il faut aider les misérables à cultiver leurs jardins."

Meursault dans sa très grande simplicité, dans le détachement fou qu’il incarne en tentant de rester en dehors du cadre établi par la société, se condamne à une fin misérable.

A l’opposé, le Jean Valjean de Victor Hugo est quand à lui un véritable héros qui meurt comme "un ange". Meursault lui n’a rien d’un héros, et sera condamné à mort pour sa différence. Les deux personnages, en dehors de leurs oppositions supposées, notamment dans leurs façons de cultiver leur jardin, subissent cependant le poids de la société et périssent d’un même sort peu enviable.

Une société qui semble dans les deux cas négative pour l’Homme. Une société qui impose au plus grand nombre une culture uniforme. Une société où le simple fait de cultiver son propre jardin devient un acte politique. Une société qui pose comme interrogation : L’enfer serait-il les Autres ?

L’on voit en Voltaire, avant la révolution française, et en Victor Hugo, après, les deux immenses piliers de l’édifice humaniste.

Dans Huis-clos, Jean-Paul Sartre dépeint l’Existentialisme comme un humanisme. Parce que les autres sont, au fond, ce qu’il y a de plus important en nous-mêmes, pour notre propre connaissance de nous-mêmes.

Quand nous pensons sur nous, quand nous cultivons notre jardin, nous essayons de nous connaître, et au fond nous usons des connaissances que les autres ont déjà sur nous. Nous nous jugeons avec les moyens que les autres ont, nous ont donné, de nous juger.

C’est pour cela que nous entrons dans un cercle infernal, un cercle où l’enfer c’est les autres ; Cercle dans lequel le jugement d’autrui l’emporte sur notre propre conception du bonheur, et celle a priori dont elle est le fruit.

Mais ne nous y trompons pas, pour Sartre ce rapport à autrui marque simplement l’importance capitale de tous les autres pour chacun de nous. Culture d’un rapport à autrui, d’un mieux vivre ensemble indispensable.

Cultiver ensemble notre jardin nous rend libre de briser ce cercle, d’ouvrir la voie vers de nouvelles connaissances, à même de découvrir une nouvelle chambre secrète. Nous pouvons dès lors imaginer arpenter une montagne sans sommet, naviguer sur un océan sans bord, flotter sur une rivière volante et embrasser combien d’autres merveilles."

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