N° 173, avril 2020

L’éclat de la lune dans le ciel de la littérature persane


Hamideh Haghighatmanesh


Si j’étais Lune,

Où que je sois,

À Dieu, je te demanderais.

Et si j’étais pierre,

Où que tu sois

Sur ton passage, je me mettrais.

Si tu étais Lune

Peut-être avec coquetterie, sur mon toit tu t’assiérais.

Et si tu étais pierre,

Où que je sois,

Tu me briserais, tu me briserais…

(Fereydoun Moshiri)

 

La lune, élément clé de l’imagination poétique, a toujours été une source d’inspiration des poètes persans pour créer une ambiance amoureuse dans leurs œuvres artistiques, comme dans ce poème de Fereydoun Moshiri qui utilise la lune pour comparer les comportements de l’aimée et de l’amant. Afin de connaître la pensée et l’art d’un artiste, il faut apporter une grande attention aux mots et aux symboles qu’il utilise dans sa poésie ou son écriture, car c’est ce qui révèle ses préoccupations profondes. Un symbole est quelque chose de réel, ayant d’autres significations que son sens apparent. Il représente une autre chose, en raison d’une relation sémantique, et non d’une ressemblance apparente. Selon Carl Gustav Jung, un mot devient symbolique au moment où il trouve un sens supplémentaire en plus de son sens évident et direct. C’est la raison pour laquelle lorsque notre esprit entreprend d’explorer un symbole, il peut atteindre des réalités au-delà de l’apparence.

Quand la Lune est utilisée dans son sens premier, c’est-à-dire comme corps céleste, c’est le sens le plus littéral qui vient à l’esprit :

 

La roselière devint champ de bataille par les javelots.

Ne furent visibles ni Soleil ni Lune, à cause des javelots.

(Ferdowsi)

 

Sans toi, au clair de lune d’une nuit,

J’ai encore traversé cette ruelle-là.

(Fereydoun Moshiri)

 

Mais dans d’autres contextes, le mot prend un sens symbolique qui véhicule des significations au-delà de sa signification littérale. Par exemple, la pleine lune évoque la beauté parfaite du visage, et la nouvelle lune, la beauté des sourcils :

 

Il se contenta d’un message de cette Lune-là.

Il tomba amoureux du vent de la poussière de cette voie-là.

(Nezâmi)

 

Dans la nuit des chevelures, quand je voyais la lune de ton visage,

Ma nuit devenait claire comme le jour, grâce à ton visage.

(Hâfez)

 

Par la nouvelle lune, l’univers teint avec de la guède (Vasmeh) [1], les sourcils de la fête.

Il faut voir dans les sourcils de la bien-aimée, la nouvelle lune de la fête.

(Hâfez)

 

De ton visage, la lune du ciel

Eut honte et devint nouvelle lune mince.

(Sa’di)

 

Dans ce dernier vers, la beauté de la bien-aimée est comparée à celle de la lune, cette dernière étant considérée comme un symbole de la beauté. En un mot, d’après le poète contemporain Mirzadeh Eshghi : on qualifie de lune tout ce qui est bon.

Dans la poésie de Hâfez, un rapport symbolique s’établit entre la lune et certains éléments comme la féminité (en raison du rapport mythologique de la lune avec les déesses mythiques, ou de l’influence physique de la lune sur la physiologie des femmes), la pureté (afin de rappeler l’influence de la Lune sur les eaux, celles-ci étant elles-mêmes symbole de la pureté), le destin, ou encore la coupe à boire du vin ou ghadah en persan (les deux éléments pouvant devenir pleins ou vides, parfaits ou imparfaits). Le rapport établi entre la lune et le destin remonte au fait que la lune influence les phénomènes et leurs changements objectifs, par exemple le flux et le reflux, ou bien cette pensée mythologique selon lesquels les dieux lunaires tissent le fil du destin. À cet égard, Homère les nomme « fileuses » :

 

De mon astre est sur le chemin un sort [2] de bon augure, car hier

Fut l’opposition entre la lune et le visage de ma bien-aimée.

 

(Hâfez)

 

L’opposition fait ici référence à un terme d’astrologie utilisé pour décrire la position de deux objets célestes se trouvant opposés sur un angle de 180 degrés. Dans ce vers, le visage de la bien-aimée est comparé avec le soleil dont l’opposition avec la lune marque un événement heureux, selon l’astrologie.

L’autre usage symbolique de cet élément poétique est lié à l’idée d’inaccessibilité associée à la Lune. Quand l’amour est impossible ou difficile à réaliser, on le compare avec la lune. La légende de la lune et du léopard traduit bien cette idée. Cette thématique est présente dans un riche complexe de contes, poèmes, chansons, voire pièces de théâtre y compris dans la littérature contemporaine iranienne. Le rapport entre ces deux créatures mystérieuses est ambigu pour l’interlocuteur étranger. Dans l’Antiquité, le léopard était un symbole de la puissance, de la violence, de l’audace et de l’indépendance de l’action et de l’opinion. Ce symbole exprime une aspiration à vivre dans la solitude tout en dominant ses alentours et en réalisant avec puissance ce que l’on souhaite sans avoir besoin des autres. Dans la dimension mythique, le léopard est un symbole de la puissance sur terre ; une puissance accompagnée de l’obscurité et de la mort. Cependant, cette mort ne signifie pas l’anéantissement, mais une mort mystérieuse qui aboutit à une résurrection. Ce qui donne du léopard une image inaccessible susceptible à la fois de détruire et de construire, d’être aimable et effrayant. Dans la mythologie, la lune est une création féminine accompagnée de l’obscurité, de la violence, de la volonté, de la beauté mystérieuse, du mystère et de la fertilité. La lune est un léopard du ciel, et le léopard est la lune de la terre. En effet, il n’existe pas de différence mythique entre ces deux symboles, mais seulement dans leur forme légendaire. Ils ne peuvent pas s’atteindre l’un l’autre, comme les pôles identiques d’un aimant. C’est pourquoi dans la littérature, la légende de la lune et du léopard est utilisée pour décrire un amour inaccessible. C’est la légende du léopard qui veut atteindre la lune. Selon cette légende, les léopards violents à l’âge de la maturité, obtenant tout ce qu’ils veulent, se rendent à l’altitude la plus haute possible pour gagner la lune ; ils sautent et augmentent la portée des sauts, mais sans aucun résultat… 

 

Fut de sauter vers la lune le rêve brut de mon léopard,

Et de la descendre sur le sol, de sa place élevée

Sauta et griffa au vide mon léopard - mon cœur fier -

Fut au-delà d’atteindre l’amour - ma lune élevée -.

(Hossein Monzavi)

 

La lune dans la miniature persane

Un point commun entre les symboles et les mythes est que les uns et les autres « montrent » autre chose. Néanmoins, à la différence du symbole qui recèle à la fois un aspect naturel et surnaturel, le mythe provient quasi exclusivement de l’imagination. Il convient néanmoins d’examiner plus attentivement le rapport particulier entre symbole et mythe, et d’examiner la racine mythologique des symboles. Plus précisément, c’est en raison d’une pensée mythique qu’un symbole trouve un sens particulier. Pour comprendre ce symbole, on peut avoir recours à la mythologie et réfléchir au rapport qui existe entre ce symbole et les mythes.

Le mythe est une histoire qui exprime sous la forme d’un récit la conception principale du monde d’une culture ou d’une religion. Il énonce les questions essentielles quant à la manière de réfléchir à Dieu, à l’essence humaine, à l’origine et à la finalité du monde, à la façon de vivre, etc. (Elwood, 310) ; d’où un rapport étroit se réalisant entre la mythologie et les croyances populaires. Selon une croyance populaire, si l’on regarde une chose considérée comme néfaste au moment de la nouvelle lune, le reste du mois passera d’une manière sinistre. C’est pourquoi on avait déterminé pour chaque mois une image non néfaste que l’on devait regarder immédiatement après avoir vu la nouvelle lune pour que le reste du mois se déroule pour le mieux.

 

Je vois la Lune sur ton visage, chaque mois,

Et mon cœur ne voit que toi.

(‘Attâr)

 

Dans ce vers, le mot persan « mâh » signifie à la fois « mois » et « Lune ». II est ici fait allusion au début du mois du calendrier lunaire où la lune est nouvelle, et où l’on regarde le visage de la bien-aimée après avoir vu la nouvelle lune. Autrefois, on mesurait notamment le temps en observant les cycles lunaires. « L’origine du calendrier est probablement les phases de la lune. En anglais, le mot « month » (mois) est lié à « moon » (lune) ». (Elwood, 300). De même, le mot persan « mâh » signifie à la fois « lune » et « mois ». Chaque phase de la lune ayant une forme différente de l’autre, chaque étape qu’elle marque est donc différente. Cette particularité de la Lune est évidente dans ce vers de Hâfez :

 

Je fus compagnon de ton amour, toi étant nouvelle lune,

Tu ne me refuses pas ton regard, maintenant que tu es pleine lune.

 

Une autre croyance populaire ayant influencé la littérature est que les fous se troublent en regardant la nouvelle lune (Mosaffâ).

 

C’est le tour de la folie, encore le mois commençant

Hélas ! ne profita pas mon savoir abondant

(Rûmi)

Il faut souligner ici qu’au début du mois lunaire, la nouvelle lune apparaît dans le ciel. Dans la mythologie, l’éclipse de lune fait signe de la bataille entre les dieux mythiques et selon des croyances populaires, au moment de l’éclipse, la lune va dans la bouche du dragon du ciel. Selon l’astronomie, la tête et la queue du dragon sont les points où l’éclipse advient. C’est pourquoi, jadis, le peuple allait sur le toit des maisons et, en jouant du tambour ou en tapant sur une cuve, essayait de faire peur au dragon pour libérer la lune.

 

Je dis que le monde se lamente de ton trait

Il dit que le monde se lamente de l’éclipse de la lune

(Anvâri)

 

Il vit une fumée comme le dragon noir

Élevant la tête pour prendre la lune 

(Nezami)

 

Et pour conclure, il convient d’ajouter les exemples littéraires utilisant les proverbes persans contenant le mot lune :

 

Sâeb ! De la vérité, on se dirigea vers l’irréel.

On cherche sans cesse la lune dans la cuve de l’eau.

(Sâeb Tabrizi)

 

Ici, « chercher la lune dans la cuve de l’eau » signifie emprunter un chemin détourné. Nous pouvons aussi citer cette phrase d’Amsâl-ol-Hekam : « La Lune ne restera pas pour toujours sous le nuage : la vérité sera révélée même s’il est trop tard. »

Sources :

- Asgarnejad, Monir, Namâdshenâsi-ye mâh dar asâtir-e melal (La mythologie de la lune dans les mythes des nations), en ligne. 

- Chevalier, Jean, Gheerbrant, Alain, Farhang-e Namâd-hâ (Dictionnaire des symboles), traduit par Soudâbeh Fazâyeli, Éd. Jeyhoon, Téhéran, 1379.

- Ellwood, Robert S., The Encyclopedia of World Religions, DWJ BOOKS LLC, United States of America, 2007.

- Jung, Carl Gustav, Ensân va Sambolhâyash (L’homme et ses symboles), traduit par Mahmoud Soltânieh, Éd. Jâmi, Téhéran, 1391.

- Moshiri, Fereydoun, Abr va koutcheh (Nuage et ruelle), Ed. Tcheshmeh, Téhéran, 1383.

- Mah-o-Palang dar adabiyât-e fârsi (Lune et léopard dans la littérature persane), in Adabgâh, en ligne.

- Mosaffâ, Abolfazl, Farhang-e estelahât-e nojoumi (Encyclopédie des expressions de l’astronomie), Éd. Târikh va Farhang-e Irân, Tabriz, 1357.

- Nekou L’al Azâd, Fazlollah, Kârbord-e vâjeh-ye mâh va ta’âbir-e motefâvet-e ân dar estelahât, zarbolmasâl-hâ, va she’r-e fârsi (L’usage du mot lune et ses diverses interprétations dans les expressions, les proverbes et la poésie persane), en ligne.

- Pournâmdariyân, Taghi, Ramz va dâstân-hâye ramzi dar adab-e fârsi (Mystère et histoires mystérieuses dans la littérature persane), Ed. Elmi Farhangi, Téhéran, 1368.

- Shâyegân, Dâryoush, Bot-hâye zhehni va khâtereh-ye azali (Les idoles mentales et le souvenir de temps immémoriaux), Ed. Amirkabir, Téhéran, 1393.

- Shamisâ, Sirous, Farhang-e Eshârat-e Adabiyât-e Fârsi (Encyclopédie des insinuations de la littérature persane), Ed. Ferdos, Téhéran, 1377.

- Yaghoubi, Rezâ, Namâd-e mâh dar she’r-e Hâfez (Le symbole de la lune dans la poésie de Hâfez), in revue mensuelle : Mâhnâmeh-ye Elmi Takhassosiye Etteleât-e Hekmat va Ma’refat, n. 5, pp. 43-47, 1395.

Notes

[1Vasmeh est une sorte de pastel dont les femmes se servaient pour teindre les sourcils (explication tirée du dictionnaire persan-français de Morteza Moallem, tome II)

[2Dans la langue originale, le mot utilisé est nazar qui, selon le dictionnaire persan de Moein, signifie dans le domaine de l’astronomie la situation de deux étoiles l’une par rapport à l’autre. Pour traduire ce mot, on l’a considéré sur le plan astrologique qui est à la fois en rapport avec l’astronomie et le sens du vers.


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