N° 174, mai 2020

Un livre qui a marqué le débat sur l’islamisation des sciences humaines en Iran


Saeid Khânâbâdi


Après la victoire de la Révolution islamique de 1979, les universités iraniennes se sont orientées vers une définition islamique des théories de la science de l’éducation. Cela s’explique dans le cadre d’un grand plan d’islamisation des sciences humaines mis en avant depuis le début de l’initiative de la Révolution culturelle par les autorités de la République islamique d’Iran. Cette tendance à l’islamisation s’est poursuivie dans différentes disciplines universitaires, surtout celles en rapport avec les sciences humaines. Plusieurs établissements et instituts étatiques ont été créés dans cette perspective, et de nombreux ouvrages ont été rédigés en vue de réaliser cet objectif. Mais malgré ces efforts, les résultats obtenus n’ont pas été à la hauteur des espérances. À noter que dans certaines institutions scientifiques et culturelles de la République islamique d’Iran, cette tendance à l’islamisation des sciences humaines est devenue un enchaînement de clichés et de slogans superficiels, voire des jeux de mots sans assise théorique. Dans ces types d’instituts académiques et de centres de recherche, le processus d’islamisation des sciences humaines est réduit à un simple geste de « copier/coller » des théories occidentales qui sont juste accompagnées de certains hadiths et de versets coraniques ayant une fonction surtout décorative. En réalité, ce processus d’islamisation n’est pas considéré comme une production scientifique et une élaboration concrète de théories dans le sens propre du terme. Il semble que même les dirigeants des institutions universitaires du pays ne traitent pas cette question de façon sérieuse et la considère comme optionnelle. Ces responsables du ministère iranien des Sciences et de la Recherche ne croient eux-mêmes pas à l’idée que la pensée irano-islamique soit assez riche pour présenter ses propres théories dans les sciences humaines d’une manière complètement indépendante et originale.

Depuis quelques années, cette tendance à l’islamisation des sciences humaines est redevenue l’objet d’un engagement sérieux au sein d’un groupe de professeurs d’université fermement attachés à la culture irano-islamique. Loin des slogans idéologiques et des clichés des années 1980, ces penseurs universitaires se sont donnés pour mission d’islamiser les sciences humaines en suivant une approche plus réaliste.

Couverture de Théorie islamique du développement humain

Dans ce contexte, nous pouvons notamment mentionner la parution d’un ouvrage de référence intitulé Théorie islamique du développement humain de Djamileh Alamolhodâ, publié par l’université Shahid Beheshti. La publication de ce livre peut être considérée comme un moment important dans le processus de l’islamisation des sciences humaines au sein des universités iraniennes. Le fait que certaines figures politiques et scientifiques de la République islamique d’Iran aient participé à la cérémonie de la parution de ce livre souligne également son importance. Dans le présent article, nous allons aborder brièvement le contenu de ce livre et présenter son auteure.

À propos de l’auteure

Djamileh Alamolhodâ est professeure à la faculté des sciences de l’éducation et de psychologie de l’université Shahid Beheshti. Elle est aussi directrice de l’Institut de recherche sur la famille au sein de cette même université. Elle a également enseigné au sein d’autres grandes universités iraniennes comme l’université Imâm Sâdegh, Allâmeh Tabâtabâei et Tarbiat Moallem. Elle est également membre du Conseil suprême de la Révolution culturelle de la République islamique d’Iran (SCCR), et a été nommée Secrétaire générale du Conseil de la rénovation du système éducatif au sein du SCCR en juin 2020.

Titulaire d’un doctorat en philosophie de l’éducation islamique de l’université Tarbiat Modarres, Djamileh Alamolhodâ a reçu de nombreuses distinctions académiques. En 2008, elle a été honorée du titre de meilleure directrice de recherche du pays. En 2003, sa thèse de doctorat intitulée « Expliquer la nature de l’éducation islamique et ses implications dans les cursus » a été élue meilleure thèse de doctorat de l’ensemble des universités iraniennes. En 2009 et dans le cadre du grand Festival scientifique de Farabi, elle a remporté le prix de la meilleure directrice d’institut de recherche du pays. Toujours en 2009, son projet de recherche intitulé « La Philosophie de l’éducation formelle dans une perspective islamique » a été nommé meilleur projet académique de la province de Téhéran. À l’étranger, plusieurs articles de la professeure Alamolhodâ, rédigés en anglais, ont été publiés dans des revues académiques de référence dont l’European Academic Research.

En 2009, le livre Théorie islamique de l’éducation de Djamileh Alamolhodâ a remporté le prix du meilleur livre de l’année du ministère iranien de la Culture et de l’Orientation islamiques. La traduction en arabe de ce livre a été publiée à Beyrouth en 2010. Parmi les autres livres d’Alamolhodâ, nous pouvons citer :

- L’Iran islamique face à la technologie occidentale

- Le rôle du courant intellectuel dans la nouvelle laïcité éducative de la presse

- La pathologie du système éducatif selon la perspective de genres

- L’enseignement du onzième livre : chiisme et modernité dans l’Iran contemporain

- Étude sur les fondements théoriques de l’éducation mondiale

- Étude comparative des opinions de Rumi et Jaspers

- Les fondements philosophiques du mouvement éducatif de l’Imam Khomeyni (rejet du subjectivisme et du dualisme)

- Les principes de l’éducation islamique et planification des programmes

À propos du livre

La théorie islamique du développement humain est le résultat d’un travail collectif de plusieurs années et comprend les résultats d’une recherche fondamentale et multidisciplinaire intitulée « Expliquer les principes et le modèle du développement humain basé sur la perspective islamique » qui a été commandée par le Secrétariat du Conseil suprême de la Révolution culturelle de l’université Shahid Beheshti. Cette recherche d’ampleur a été menée pendant cinq ans (de 2012 à 2016) avec l’aide d’environ quatre-vingts chercheurs.

Cet ouvrage est l’une des contributions les plus significatives d’un effort de rapprochement entre les sources théologiques et les sciences humaines. Il s’appuie sur des versets coraniques ainsi que les fondements philosophiques de la sagesse transcendantale de Mollâ Sadrâ pour offrir une nouvelle perspective sur la théorie du développement humain. Cet ouvrage de 668 pages est particulièrement utile pour les chercheurs en sciences de l’éducation et en psychologie. En outre, comme il adopte une posture critique vis-à-vis de la pensée moderne, il peut intéresser les chercheurs en sciences humaines et les administrateurs culturels du pays.

L’ouvrage de Djamileh Alamolhodâ se compose de 9 chapitres : principes de l’ontologie, principes de l’anthropologie, principes de l’épistémologie, principes de l’arithmétique, nécessité et nature de l’éducation, défis philosophiques de l’éducation, approches de l’éducation, objectifs de l’éducation, principes de l’éducation. La théorie islamique du développement humain comprend des explications et des prescriptions qui ont vocation à accompagner l’élaboration d’une méthode d’éducation de l’ensemble des êtres humains sans aucune distinction religieuse, et peuvent aider à la définition d’objectifs, de politiques de planification, et d’activités éducatives dans les sociétés musulmanes et non musulmanes. La nouvelle théorie islamique de l’éducation présentée dans cet ouvrage a vocation à jouer le rôle de pont reliant les discussions théologiques et philosophiques au sein de l’islam à la pratique de l’éducation moderne. En prenant appui sur des idées politiques, juridiques et économiques extraites de l’islam, elle aspire à fournir un nouveau modèle au système éducatif du pays. À noter que depuis plusieurs années, les experts ne cessent de souligner la nécessité d’une réforme profonde du système éducatif de l’Iran à cause de lacunes et défauts identifiés durant les quatre dernières décennies. En effet, outre la rédaction de ces essais théoriques, Djamileh Alamolhodâ a entamé une coopération avec le ministère iranien de l’Éducation en vue de réformer le système éducatif du pays.

Comme nous l’avons évoqué, cet ouvrage est le résultat d’un travail d’équipe de plusieurs années, une méthode qui devrait être davantage suivie dans les universités humaines en Iran. Notons néanmoins que dans certains établissements académiques d’Iran, cette tendance s’est développée y compris dans les études réalisées dans le domaine des sciences humaines et islamiques. Par exemple, au cours de ces dernières années, l’université Shahid Beheshti a montré ses potentialités dans le débat sur l’islamisation des sciences humaines. Plusieurs initiatives scientifiques ont été lancées dans le cadre d’ateliers, conférences et cours spéciaux dans les centres de recherche de cette université iranienne. En ce qui concerne les études linguistiques et littéraires dans le domaine francophone, nous pouvons signaler un atelier novateur sous la direction du Dr Ali Abbâssi, directeur du département de langue et littérature françaises de l’université Shahid Beheshti, sur l’idée d’une lecture sémiologique des versets du Coran, organisé par le Centre des Études coraniques de l’université Shahid Beheshti.

Ce livre est majoritairement le résultat de deux études menées par Djamileh Alamolhodâ intitulées Principes de l’éducation islamique et planification des programmes basés sur la philosophie de Molla Sadra (2005) et Philosophie de l’éducation formelle du point de vue de l’islam (2012), publiées aux presses universitaires de l’université Imâm Sâdegh. Dans l’introduction de son livre, Djamileh Alamolhoda résume en ces termes l’objectif, la problématique et la singularité de son travail :

« Les débats philosophiques ont jusqu’à présent principalement contenu des descriptions de la structure de l’existence humaine ou, en termes philosophiques, de la nature humaine. À cet égard, les philosophes ont pu révéler les dimensions de l’existence humaine et ses principaux éléments constitutifs. Cependant, ces explications sur l’être humain semblent avoir une approche statique et montrent une part limitée de l’Homme. De nombreuses écoles philosophiques et psychologiques emblématiques se concentrent uniquement sur les caractéristiques d’un être humain idéal ou d’un être humain dont la réalisation est achevée. Ces écoles de pensée accordent moins d’attention au chemin parcouru et au modèle d’évolution existentiel, ainsi qu’aux facteurs d’interférence dans le développement humain. Jusqu’à présent, les définitions islamiques dans la perspective d’études de l’être humain en évolution ne font pas l’objet de considérations positives dans le monde des sciences humaines. Le présent livre tente de répondre à la question principale : “Quel est le modèle du développement humain ?” La compréhension de la vision islamique du développement humain nécessite une recherche méthodique et l’étude de sources fiables et de première main de cette religion divine, c’est-à-dire les versets du Coran et les hadiths du Prophète de l’islam et des Imams chiites. Bien que l’accès aux sources sacrées du Coran et aux hadiths soit aisé, néanmoins, dans un contexte où la science et la technologie envahissent notre pensée et notre action, le fait de découvrir les buts de la sharia et les mystères profonds des enseignements de la religion, loin des préjugés mentaux, des clichés, des circonstances et des exigences sociales, est une tâche très difficile. Par conséquent, dans les études basées sur les sciences islamiques, au moins deux sens peuvent être considérés pour l’adjectif “islamique” afin de relier les résultats de la recherche scientifique et humaine à cette religion divine : un adjectif “islamique”, qui signifie l’utilisation des sources valides de l’islam, et un autre adjectif “islamique”, qui signifie l’accord et l’harmonie avec les principes basiques de l’islam. »

Les dernières phrases de ce passage de La théorie islamique du développement humain nous révèlent l’aspect remarquable qui distingue ce travail d’autres études menées dans ce domaine. Son auteur a ainsi apporté une contribution importante dans le processus de l’islamisation des sciences humaines. En se détachant des clichés rétrogrades, Djamileh Alamolhodâ a réalisé un essai de synthèse remarquable en un paradigme religieux et la perspective standardisée des sciences humaines modernes.


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