N° 174, mai 2020

Mir Mohanna, une île et une légende


Babak Ershadi


Mir Mohanna, une île inhabitée

Bandar Rig est une petite ville portuaire dans le nord de la province iranienne de Boushehr (département de Genaveh). La ville comptait plus de 6000 habitants au recensement national de 2016. Petit village à l’origine, Bandar Rig se situe à deux kilomètres des vestiges d’une ville antique appelée Key-Shahr.

L’explorateur grec Néarque (né en 360 av. J.-C.), qui devint en 325 av. J.-C. commandant de la flotte royale d’Alexandre, explora le golfe Persique et la mer d’Arabie au IVe siècle avant notre ère. Il fut le seul à citer la cité antique de Key-Shahr dans le rapport détaillé de son périple réalisé dans des conditions très difficiles.

L’île de Mir Mohanna se situe à une quinzaine de kilomètres au sud de Bandar Rig.

À une quinzaine de kilomètres au sud de Bandar Rig, qui est devenu port au XVIe siècle (à l’époque de la présence des Néerlandais dans le golfe Persique), il y a une petite île inhabitée qui ne compte aucune population humaine permanente. Nous ignorons le nom ancien de cette petite île qui s’appelle aujourd’hui « Mir Mohanna ». D’ailleurs, ni les historiens ni les habitants de Bandar Rig ne connaissent la date de l’appellation actuelle de cette île.

La superficie de l’île inhabitée ne dépasse pas cent hectares. Pourtant, un projet du département de Genaveh transformera bientôt l’île de Mir Mohanna en centre touristique. L’île est réputée depuis longtemps pour ses jardins de figuiers et ses vignobles aux fruits doux et agréables.

Si on ne sait pas depuis quand exactement l’île est appelée Mir Mohanna, on en connaît très bien la raison.

Une statue de Mir Mohanna à Bandar Rig.

Mir Mohanna, un personnage historique

Mir Mahna (ou Mir Mohanna) est un personnage très populaire parmi les habitants des trois provinces iraniennes du littoral du golfe Persique (Khouzestân, Boushehr et Hormozgân). Aujourd’hui, de très nombreux restaurants, jardins publics, centres sociaux, bibliothèques, ou centres commerciaux des villes et îles iraniennes du golfe Persique portent le nom de ce personnage historique, une légende populaire dès son vivant. Or, comme c’est souvent le cas, il y a des écarts parfois importants entre l’historicité d’un personnage et son caractère légendaire. En ce qui concerne notre personnage, ces écarts marquent même ses origines. S’appelle-t-il « Mir Mahna » (selon une tendance plus récente) ou « Mir Mohanna » (selon des registres plus anciens) ?

La question n’est pas sans intérêt, car elle intervient dans la formation des légendes autour de ce personnage. S’il s’appelait Mir Mahna, il serait, selon certains, d’origine lor (perse), mais s’il s’appelait Mir Mohanna, il serait d’origine arabe et appartiendrait à la tribu persanisée de Zaab. Nous préférerons ici l’appeler « Mir Mohanna » pour respecter son antériorité dans les registres historiques.

Tout le monde s’accorde néanmoins sur la date et le lieu de sa naissance. Mir Mohanna naquit vers 1735 à Bandar Rig où son père Mir Nâsser était gouverneur non seulement de Bandar Rig, mais aussi du bassin versant de la rivière Helleh et de l’île de Kharg pendant les dernières années du règne de Nâder Shâh (1736-1747) et au début du règne de la dynastie des Zand (1750-1794).

Le commerce de la compagnie néerlandaise des Indes orientales en Asie.

Pour mieux comprendre la vie de Mir Mohanna, il faut remonter à l’époque de la dynastie des Safavides (1501-1736) et au début des relations entre la Perse et les Pays-Bas. En 1626, Shâh Abbâs Ier (1588-1629) nomma son premier ambassadeur à La Haye. Le premier ambassadeur néerlandais fut envoyé en mission à Ispahan, capitale des Safavides, en 1628. Le moteur des relations bilatérales était le commerce, et la Compagnie néerlandaise des Indes orientales y jouait le rôle principal. Le détroit d’Ormuz et le golfe Persique étaient une zone du commerce irano-néerlandais. Les relations diplomatiques ne durèrent pas longtemps et au sein de cette zone commerciale, le gouvernement néerlandais laissa l’initiative à la Compagnie des Indes orientales. La compagnie s’installa à Bandar Abbâs (détroit d’Ormuz) et entra dans une longue rivalité avec la Compagnie britannique des Indes orientales. Les très bonnes relations des Néerlandais avec la cour safavide et le volume plus élevé de leur commerce avec les Iraniens finirent à cette époque à pousser les Britanniques à fermer leurs comptoirs à Bandar Abbâs et à les transférer à Bassora (Empire ottoman, aujourd’hui Irak), puis à Boushehr.

Navires marchands de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, gravure de 1647 de Wenceslaus Hollar (1607-1677).

Après la chute de la dynastie des Safavides et pendant le règne de Nâder Shâh, les Britanniques développèrent leurs activités commerciales dans le golfe Persique au détriment de leurs rivaux néerlandais. Après l’assassinat de Nâder Shâh en 1747, le désordre et l’insécurité s’installèrent dans toutes les régions iraniennes, y compris sur le littoral et dans les îles du golfe Persique où des tribus arabes d’Oman, de Ras el-Khaïmah (aujourd’hui, Émirats arabes unis) et de Bahreïn profitaient des agitations pour affaiblir l’influence historique de l’Iran dans la région.

Comme les Britanniques, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales décida de quitter Bandar Abbâs et de s’installer à Bassora. Mais en 1753, après des divergences survenues entre la compagnie et le pacha ottoman de Bassora, Mir Nasser (père de Mir Mohanna) proposa à la compagnie de s’installer sur l’île de Kharg.

Les Néerlandais visitèrent l’île de Kharg et décidèrent d’accepter l’offre de Mir Nâsser. Le gouverneur néerlandais de Jakarta (Indonésie) approuva la décision de la compagnie et envoya plusieurs navires à Kharg pour y amener des soldats, mais aussi des matériaux de construction afin de bâtir une forteresse sur l’île iranienne. Cela coïncida avec les premières années du règne de Karim Khân, fondateur de la nouvelle dynastie des Zand en Iran.

Soldats de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, vers 1783.

Mir Nâsser, gouverneur de Bandar Rig et de Kharg, prêta allégeance à Karim Khân, mais il était devenu en réalité un allié des Néerlandais. Ces derniers lui demandèrent de faire pression sur le pacha de Bassora pour rembourser la Compagnie néerlandaise des Indes orientales pour les dommages subis à Bassora. En 1755, les navires de guerre néerlandais assiégèrent Bassora, et Mir Nasser décida d’y envoyer ses navires pour soutenir les Néerlandais.

Ce fut alors que Mir Mohanna intervint pour dissuader son père de s’y mêler. Un conflit éclata entre le père et le fils à l’issue duquel Mir Mohanna tua son père Mir Nâsser.

Le fils aîné du gouverneur assassiné, Mir Hossein, fuit Bandar Rig et se réfugia sur l’île de Kharg pour obtenir le soutien des Néerlandais. Grâce au soutien financier et militaire de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, Mir Hossein attaqua Bandar Rig, chassa son frère Mir Mohanna et se proclama gouverneur.

Après avoir quitté Bandar Rig, Mir Mohanna se rendit à Boushehr où il obtint le soutien du gouverneur de la ville, le Sheikh Nâsser. Pendant le séjour de Mir Mohanna à Boushehr, le représentant de la Compagnie britannique des Indes orientales, sir Francis Wood (1728-1795), eut une rencontre secrète avec lui et lui promit de l’aider à rentrer à Bandar Rig pour battre son frère Mir Hossein. En effet, les Britanniques voulaient ainsi affaiblir la position de leurs rivaux néerlandais. Sir Francis Wood convainquit le gouverneur de Boushehr de prêter une troupe de 500 hommes à Mir Mohanna pour regagner Bandar Rig.

Indépendamment du gouvernement néerlandais, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales frappait ses propres pièces.

Suite à la montée des tensions entre les deux compagnies britannique et néerlandaise dans le golfe Persique et de leurs ingérences dans les affaires politiques et commerciales, Karim Khân convoqua les gouverneurs de la région à Shirâz et leur demanda la loyauté au gouvernement central.

Mir Mohanna réussit enfin à s’imposer à Bandar Rig. Ces relations avec le roi Karim Khân se compliquèrent, car s’il se soumettait à l’autorité du roi, il s’abstenait cependant de lui payer des impôts, estimant que le roi prenait le parti des compagnies étrangères dans le golfe Persique.

Dans le même temps, le commerce devenait de plus en plus prospère sur l’île de Kharg, occupée par les Néerlandais. Mir Mohanna, qui se proclama gouverneur de Khark, perturbait les activités de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, d’où sa réputation de pirate.

Navire marchand traditionnel du golfe Persique.

Mais les actions de Mir Mohanna portaient également préjudices aux commerçants iraniens. La majeure partie des troupes de Karim Khân s’était concentrée dans les régions du centre et du nord du pays pour se battre contre les rébellions et les révoltes. C’est pourquoi Karim Khân demanda aux Néerlandais de l’aider à réprimer Mir Mohanna afin que la sécurité autour de l’île de Kharg soit rétablie.

Dans une lettre adressée à la compagnie néerlandaise, Karim Khân expliqua que l’île de Kharg n’appartenait ni à Mir Mohanna ni aux Néerlandais, mais à l’État perse. Il demanda aux Néerlandais de l’aider à réprimer la rébellion de Mir Mohanna ainsi que de payer aussi des taxes de 5% au gouvernement iranien sur leur commerce à l’île de Kharg.

En tout état de cause, les Néerlandais rejetèrent la demande du roi d’envoyer leurs navires se battre contre Mir Mohanna, et ce fut finalement les troupes de Karim Khân qui réussirent à chasser Mir Mohanna et ses hommes de Bandar Rig. Ces derniers se réfugièrent secrètement à Kharkou, une petite île à seulement cinq kilomètres au nord de Kharg.

Les troupes de Karim Khân, composées de 4000 guerriers, envahirent Bandar Rig et Genaveh, mais elles savaient qu’elles ne pouvaient pas battre Mir Mohanna en mer. Ils abandonnèrent donc la campagne et rentrèrent à Shiraz.

Mir Mohanna profita de son séjour forcé sur l’île de Kharkou pour envoyer des espions à Kharg pour collecter des informations sur le nombre de soldats néerlandais, leurs armements et leurs fortifications sur l’île. Il apprit que la forteresse néerlandaise n’était défendue que par une centaine de soldats.

Portrait de Karim Khân, œuvre du graveur anglais Charles Heath (1785-1848).

Mir Mohanna élabora le plan d’une attaque-surprise : avec ses hommes, il se rendit sur l’île de Kharg et assiégea la forteresse de la compagnie néerlandaise. Le personnel militaire et civil de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales se rendit rapidement aux hommes de Mir Mohanna. Les Néerlandais furent tous emprisonnés pendant moins d’une semaine, le temps que Mir Mohanna confisque tous les avoirs de la compagnie, ses armes et munitions, mais aussi ses documents d’archives. Ensuite, Mir Mohanna permit aux Néerlandais d’embarquer et de quitter l’île de Kharg.

Après sa défaite humiliante à Kharg, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales quitta définitivement la région du golfe Persique et mit fin à ses échanges commerciaux avec l’Iran. 

Couverture du roman de Nâder Ebrâhimi, Sur les routes maritimes rouges.

Le nom de Mir Mohanna resta ainsi dans l’histoire et dans la mémoire des habitants des ports et des îles du golfe Persique paradoxalement en tant que pirate et rebelle, mais aussi comme libérateur de l’île de Kharg.

« Mir Mahna », patriote et héros de jeux vidéo

Après quinze années de recherches, le célèbre auteur iranien Nâder Ebrâhimi (1936-2008) publia en 1998 un long roman (680 pages) sur la vie de Mir Mohanna, Sur les routes maritimes rouges. Dans ce roman, l’auteur se base sur la légende ancienne pour présenter un portrait sublimé de « Mir Mahna », patriote courageux et combattant contre l’occupation étrangère.

« Mir Mahna », un jeu vidéo basé sur le roman de Nâder Ebrâhimi.

En 2011, avec le soutien de la Fondation iranienne des jeux vidéo, la compagnie iranienne Gamescom a créé « Mir Mahna », un jeu vidéo basé sur le roman de Nâder Ebrâhimi.

« Mir Mahna » est un jeu de tir à la première personne (en anglais FPS pour First-person shooter), ce qui promet au joueur de voir l’action à travers la vision du protagoniste, c’est-à-dire « Mir Mahna ».

Bénéficiant d’un graphisme en 3D, les concepteurs du jeu ont cherché à y introduire de nombreux éléments de la culture et de la civilisation iraniennes.


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