N° 174, mai 2020

Trois îles iraniennes du golfe Persique


Shahâb Vahdati


Autrefois nommées « Tombô » ou « Nabio Tomb », la Grande Tomb et la Petite Tomb sont deux îles iraniennes situées dans les eaux semi-orientales et semi-septentrionales du golfe Persique. Le mot Tomb signifie « colline » en dialecte tanguestani. Ces îles appartiennent au district de Tomb et se situent au nord de la ville d’Abou Moussa, dans la province de Hormozgân. Les chiffres concernant le nombre de leurs habitants respectifs divergent : selon les sources, la Grande Tomb compterait de quelques dizaines à près de 500 âmes, alors que la Petite Tomb est présentée tantôt comme quasiment inhabitée, tantôt peuplée d’environ 150 personnes.

Situation du détroit d’Hormuz et des îles iraniennes du golfe Persique

La Grande Tomb

Cette île se situe entre les longitudes occidentales de 55° 34’ et 55° 28’ et les latitudes nordiques de 26° 30’ et de 26° 34’, à 31 kilomètres du sud de l’île de Qeshm. Jusqu’à 12 miles maritimes, les eaux qui entourent ces îles appartiennent à l’Iran et interfèrent avec les eaux iraniennes entourant l’île de Qeshm à une distance de 20,6 kilomètres. La Grande Tomb se situe à 50 km de la ville portuaire de Bandar Lengeh et à 53 km de l’île d’Abou Moussa. Elle se trouve par ailleurs à 15 km du nord de la ligne qui divise le golfe Persique et à 69 km des côtes les plus proches des Émirats Arabes Unis. Le diamètre de l’île quasi circulaire de Tomb est d’environ 4 km. Son sol est principalement composé de sable. Sa côte nordique comporte des collines dont la hauteur atteint 53 mètres. La partie australe, plate, peut servir de dock. Y poussent des herbes et des plantes du désert qui servent à nourrir la faune locale.

La population autochtone de cette île atteignait en 1971, lors de sa reprise par l’Iran à la Grande-Bretagne, environ 300 personnes dont des Iraniens originaires de Bandar Lengeh et des Arabes de la tribu Bani-Yaas. Après cet événement, le gouvernement iranien laissa les habitants libres de choisir entre la nationalité iranienne ou celle de Ras Al-Khaimah. La plupart de ses habitants ont ensuite immigré vers cet émirat, où un nombre considérable d’Iraniens exercent par ailleurs des activités commerciales.

Autrefois, l’eau potable provenait de deux puits à l’eau demi-salée situés au sud de l’île. Aujourd’hui asséchés, c’est désormais l’île de Qeshm qui l’approvisionne en eau potable. On remarque par ailleurs un phare de 26 mètres de hauteur du côté nord de l’île, construit en 1953.

Une carte d’Adolf Stieler montrant Abou Moussa, la Grande Tomb et la Petite Tomb

La Petite Tomb

La Petite Tomb est une île de forme quasi triangulaire d’une base d’environ un kilomètre. Il existe une paroi rocheuse de 32 mètres de hauteur au nord-ouest de l’île, le point culminant de cette île. Des serpents et des oiseaux y font leur nid, raison pour laquelle on appelle aussi cette île la Tomb des Serpents.

L’importance stratégique des îles de Tomb

En 1971, les îles de Tomb ont acquis une importance stratégique majeure face aux menaces potentielles de l’Union Soviétique via le détroit d’Hormuz. Pour garantir la sécurité du golfe Persique, il fallait contrôler et surveiller ces îles et les autorités iraniennes leur ont alors prêté une attention spécifique. La Grande Tomb était la plus importante, notamment en tant qu’anneau central d’une chaîne défensive présumée au détroit d’Hormuz. Cette chaîne formait une ligne courbe joignant six îles : Hormuz, Lark, Qeshm, Hengâm, la Grande Tomb et Abou Moussa. Comme indiqué, elle était envisagée comme susceptible d’être une ligne de défense solide à l’entrée du détroit d’Hormuz. Le rôle de la Petite Tomb était seulement de renforcer la position de la Grande Tomb.

Avec la chute de l’Union Soviétique en 1991, la menace étrangère autour du détroit d’Hormuz fut remplacée par celle, de moins grande envergure, créée par des pays limitrophes du golfe Persique, minimisant ainsi l’importance géopolitique de ces îles. Elles permettent cependant à l’Iran de contrôler plus facilement le golfe Persique et le détroit d’Hormuz. Les autres pays limitrophes du golfe Persique souhaitent naturellement que ces îles ne soient pas contrôlées par l’Iran.

Une carte de 1271 qui montre la Grande Tomb comme faisant partie de l’Iran. Les deux lignes sont parallèles aux lignes télégraphiques marines.

Aperçu et débats historiques

De nombreux historiens et géographes musulmans des premiers siècles de l’islam comme Al-Tabari, Al-Masudi, Ebn Hawqal, Ya’qubi, ou encore Al-Muqaddasi ont considéré ces îles comme une partie intégrante de l’Iran. Selon les écrits de Hamdallah Mustawfi dans Nozhat al-Qulub, les îles situées dans la mer d’Oman et le golfe Persique, y compris les deux Tomb, appartiennent à l’Iran.

Après avoir expulsé les Portugais du golfe Persique, les Safavides ont consolidé la domination et la souveraineté de l’Iran sur ces îles. Avec leur chute au début du XVIIIe siècle, le chaos se répandit dans tout le pays. Profitant de ce désordre, le Sheikh Ghassemi de Mossandam (Sharjah) prit Bassa’ïdo (l’île de Qeshm) dans les années 1680. Entre 1735 et 1747 et sous le règne de Nâder Shâh Afshâr, les Arabes de Sharjah se retirèrent et ne revinrent qu’après la mort de Nâder Shâh. Karim Khân Zand (mort en 1779) réprima les tribus arabes des côtes septentrionales du golfe Persique, restaurant la domination iranienne dans ces régions. C’est à ce moment qu’une branche des Arabes originaires de Sharjah (Mossandam) s’établit à Bandar Lengeh et, acceptèrent la nationalité iranienne. Ses membres furent confiés par Karim Khan à la représentation légitime du pouvoir iranien dans la région. Tout au long des trois dynasties safavide, zand et qâdjâre, le gouverneur de Bandar Lengeh contrôla les ports de lieux tels que Kong, Laft, Chârak, les îles de Qeshm, Kish, la Grande et la Petite Tomb, Abou Moussa, ou encore Siri. Le système administratif de l’Iran à l’époque s’appelait « les Domaines Gardés de l’Iran ». Le gouverneur pouvait être établi par le pouvoir central ou non mais cette prérogative, qui accordait une autonomie relative aux régions et provinces, n’entrainait aucun droit sur les terres aux dirigeants locaux. Avant la présence des Arabes Ghassemi de Bandar Lengeh, des dirigeants persans y représentaient le pouvoir et après la destitution des Ghassemi en 1850, la gouvernance de Bandar Lengeh et de ses subdivisions fut de nouveau confiée à des dirigeants persans, selon la lettre du ministère des Affaires étrangères iranien à l’ambassade de la Grande-Bretagne datée du 25 octobre 1894. En 1820, la Grande-Bretagne réprima les Cheikhs Ghassemi des côtes australes du golfe Persique pour avoir pratiqué le piratage. La Grande-Bretagne eut l’intention de réprimer également les Ghassemi de Bandar Lengeh. Mais le gouvernement iranien s’y opposa sur cette base que les Ghassemi de Bandar Lengeh étaient des sujets iraniens, ne pratiquant pas le piratage et même s’ils le pratiquaient, c’était au gouvernement iranien qu’il revenait de les punir. Ce fut à cette condition de sécurité assurée par l’Iran que durant les années 1840, la Grande-Bretagne put établir son autorité et transformer les îles du golfe Persique en pays arabes sous son protectorat. Dans un communiqué cité par Cyrus Scofield, le premier ministre iranien Haj Mirzâ Aghâsi déclara toutes les îles du golfe Persique comme une partie intégrante de l’Iran. Vers la fin de la dynastie qâdjâre et plus précisément en 1898, les divisions administratives de l’Iran changèrent. L’Iran fut divisé en 27 régions dont la 26e comprenait les îles et ports du golfe Persique, dont Bandar Lengeh et ses subdivisions.

Peu après, la gouvernance des Ghassemi fut réduite à un statut de demi-gouvernance. Puis plusieurs événements entraînèrent la fin du règne des Ghassemi à Bandar Lengeh, notamment l’assassinat du gouverneur Sheikh Yussef Ghassemi par son subalterne Sheikh Ghazib bin Râshed, lequel prit le gouvernement de Bandar Lengeh appartenant au pouvoir iranien. En conséquence, le pouvoir iranien révoqua le mandat de gouvernance des Ghassemi sur Bandar Lengeh et ses subdivisions. Sur ordre du premier ministre Ali Asghar Khân Amin-ol-Soltân, Sheikh Ghazib fut arrêté en 1850 et envoyé à Téhéran où il mourut, ce qui mit fin au règne des Ghassemi à Bandar Lengeh. En 1887, Hâj Mohammad Mehdi Malak-ol-Tojjâr Boushehri fut nommé gouverneur de Bandar Lengeh et de ses subdivisions.

Cheikh Mohammad Al-Ghassemi, le dirigeant de Sharjah, a accueilli les commandants de l’armée iranienne sur le navire Artemis le jour du retour des deux îles de Tomb et Abou Moussa en Iran, décembre 1971.

Les documents publics britanniques témoignent que dès le début du XXe siècle, la Grande-Bretagne s’inquiète de plus en plus de l’accès éventuel des Russes au golfe Persique. En été 1902, le ministère britannique des Affaires étrangères prit la décision d’occuper les îles voisinant le détroit d’Hormuz afin d’empêcher une invasion russe du golfe Persique. Cette décision fut notifiée le 4 juin 1902 aux gouverneurs coloniaux britanniques en Inde et dans le golfe Persique. Un autre document daté de la même année atteste de la volonté de la Grande-Bretagne d’occuper les points stratégiques du golfe Persique contre les menaces de la Russie. En conséquence de ces décisions, le gouvernement de l’Inde coloniale notifia vers la fin du printemps 1902 au Sheikh Ghassemi de Sharjah d’occuper les îles de Tomb et Abou Moussa. Les documents du ministère britannique des Affaires étrangères attestent que vers la fin du mois de juin et au début de juillet 1903, le Sheikh Ghassemi de Sharjah dressa son drapeau sur les îles de la Grande Tomb et d’Abou Moussa, et en 1908 sur l’île de la Petite Tomb. En avril 1904, le Belge Dambrin, qui était le directeur des douanes du sud de l’Iran, ordonna que l’on dresse le drapeau iranien sur les îles de Tomb et d’Abou Moussa, ce qui entraina l’objection de la Grande-Bretagne et fut suivi de nombreuses correspondances officielles entre les deux états sur la possession de ces îles. La Grande-Bretagne, puis ensuite les émirats (qui deviendront plus tard les Émirats Arabes Unis, réclamèrent que le règne des Ghassemi sur les îles Tomb et Abou Moussa soit indépendant du pouvoir iranien. Les documents publics iraniens attestent que le gouverneur Ghassemi de Bandar Lengeh, qui avait été mis en place par le pouvoir iranien, se battit aux côtés de l’armée iranienne contre les rebelles d’Oman. Le gouvernement britannique demanda à Edward Beckett, son conseiller juridique, d’appuyer sa prise de position mais celui-ci refusa et confirma le droit de possession de l’Iran sur ces îles. Par ailleurs, l’ensemble des cartes géographiques et atlas officiels du XIXe et du début du XXe siècles, y compris ceux publiés par la Grande-Bretagne, considèrent ces îles comme une partie intégrante de l’Iran.

Vue aérienne de l’île de Tonb Bozorg depuis le golfe Persique

Aujourd’hui et pour revendiquer son droit de possession, les Émirats Arabes Unis se réfèrent à la correspondance transmise entre deux branches de la tribu Ghassemi de Bandar Lengeh au nord et de Ras Al-Khaimah au sud. Le document privilégié issu de ces correspondances est celui daté de mars 1889 ; une lettre écrite par le Sheikh Youssef Ghassemi de Bandar Lengeh au Sheikh Hamid Ghassemi à Ras Al-Khaimah où on lit : « L’île de Tomb est une île qui vous appartient, Ô les Ghâssemi d’Oman ! ». Cette phrase n’est qu’une simple formule de politesse et dans cette même lettre, on peut lire quelques lignes plus bas : « …la ville de Bandar Lengeh est la vôtre ». Ni la Grande-Bretagne, ni les Émirats n’ont eu recours à la mention de Bandar Lengeh comme prétexte pour revendiquer un droit de possession, mais ils ont fait figurer une phrase similaire concernant l’île de Tomb dans un acte mettant en avant la revendication des Émirats. Il est remarquable de noter que cette lettre est rédigée exactement à la même date, en 1873, lorsque les représentants officiels de la Grande-Bretagne reconnaissent l’appartenance de ces îles à l’Iran au milieu des conflits entre les Ghâssemi de Bandar Lengeh et ceux de Ras Al-Khaimah quant à la question de savoir qui peut jouir des pâturages de l’île de Tomb.

Île d’Abou Moussa

En 1903, la Grande-Bretagne obtint que l’Iran baisse son drapeau à condition que le « statu quo » soit maintenu et la possession des îles décidée à travers des négociations entre l’Iran et le Cheikh Ghassemi. Pourtant, la Grande-Bretagne ne tint pas sa promesse et il fallut attendre des négociations jusqu’en 1971. À partir de 1921, lorsque Ras Al-Khaimah se sépara de Sharjah pour devenir un émirat indépendant, la Grande-Bretagne reconnut l’appartenance des îles de Tomb à cet émirat. Pendant 68 ans, l’Iran s’efforça de reprendre ces îles, porta plainte à plusieurs reprises auprès des autorités judiciaires internationales, envoya des émissaires régulièrement visiter ces îles, arrêta des bateaux étrangers se trouvant dans les eaux de ces îles et même reprit la Grande Tomb en janvier 1935. Selon les documents publics de la Grande-Bretagne et suite aux contacts entre l’Iran et le Sheikh de Ras Al-Khaimah de l’époque, celui-ci baissa son drapeau à la Grande Tomb et restitua cette île à l’Iran. Le représentant de la Grande-Bretagne objecta alors au Sheikh et lui donna un délai d’un mois pour en reprendre possession, sinon la Grande-Bretagne choisirait un autre cheikh du golfe Persique pour représenter la Grande-Bretagne sur cette île.

Île d’Abou Moussa

En 1968, le gouvernement de la Grande-Bretagne décida de sortir du golfe Persique, créant à sa place une fédération d’émirats sous son protectorat. Les trois pouvoirs de la région, c’est-à-dire l’Iran, l’Irak et l’Arabie Saoudite, déclarèrent ne pas reconnaître cette fédération, chacun pour des raisons particulières. Afin de s’assurer de la survie de cette dernière, la Grande-Bretagne chercha à gagner le soutient de l’Iran à travers une négociation longtemps attendue sur les îles de Tomb qui ne se tint finalement qu’en 1971. A la suite de ces négociations, en novembre 1971, la Grande et la Petite Tomb revinrent sans condition à l’Iran, et son droit de possession sur le nord de l’île Abu Moussa fut reconnu. Le retour à l’Iran sur ces deux îles fut fondé sur un accord avec la Grande-Bretagne, laquelle se chargeait de la responsabilité de défendre l’intégrité territoriale des Émirats. Suite à la non-objection de la Grande-Bretagne et à l’approbation de son représentant, le Conseil de Sécurité des Nations Unies reconnut l’accord légal entre l’Iran et la Grande-Bretagne sur le retour des îles de Tomb à l’Iran, lors de la séance tenue le 9 décembre 1971. 

Les pays arabes comme l’Égypte et l’Arabie Saoudite, où était établi un régime politique modéré et qui étaient au courant des accords bilatéraux entre l’Iran et Grande-Bretagne, ne firent pas d’objections. Mais les pays arabes des régimes radicaux tels que l’Irak, la Lybie, le Yémen du Sud et l’Algérie, portèrent plainte auprès du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Celui-ci tint une séance extraordinaire d’audience des plaidoiries au mois de décembre 1971 et clôt le dossier sur proposition de la Somalie.

Île d’Abou Moussa

Pendant 21 ans, aucun pays ne revendiqua le droit de possession de ces îles. En 1990, les forces militaires américaines et leurs alliés européens s’installèrent dans le golfe Persique juste après avoir chassé les Irakiens du Koweït. À partir de la fin de 1992 où la présence militaire pérenne des États-Unis fut établie, les EAU essayèrent de reprendre la possession des îles de Tomb et d’Abou Moussa. Certains événements survenus cette année-là à Abou Moussa encouragèrent les Émirats Arabes Unis à porter une plaidoirie auprès des Nations-Unies comportant la revendication d’un droit de possession sur la partie australe de cette île, et réclamant également les îles de Tomb.

Bibliographie :

- Mahdavi, Hushang, Târikh-e ravâbet-e khâreji-e irân (L’histoire des relations extérieures de l’Iran), éd. Simorgh, Téhéran, 1355 (1976).

- Mojtahedzâdeh, Pirouz, “Joghrâfiâ-e siyâsi va târikh-e jazâyer-e Tomb va Abou Moussa” (Géographie politique et histoire des îles de Tomb et d’Abou Moussâ), Revue Etela’at Siyâsi va Eghtesâdi, Shahrivar, 1371 (1992).

- Al Qassimi, Sheikh Khalid bin Mohammad, Memorandum to Arab States on Abu Musa, Beirut : The Middle East Research and Publishing center.

- Hermidas Bavand, Davoud, The Historical, Political and Legal bases of Iran’s sovereignty over the islands of Tunb & Abumusa, New York 1994.

- J. B. Kelly, Britain and the Persian Gulf ; 1795-1880, Oxford, 1968.

- Amirahmadi, Hoooshang, “Perspectives on the territorial history of the Tomb and Abu Musa Islands”, in Small Islands, Big Politics, New York 1996.

- Morier, James, A second journey through Persia, Armenia, and Asia Minor, London, 1818, Richard Schofield (ed.), Territorial Foundation of the Gulf states, London 1994.


Visites: 378

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.