N° 72, novembre 2011

L’influence du chiisme sur l’art iranien


Mahdi Hodjat
Traduction :

Babak Ershadi


Coupole de la mosquée Sheikh Lotfollah, Ispahan

Sagesse et esthétique : deux ailes de l’artiste chiite

Comment l’art peut s’enrichir de l’influence du chiisme ? Pour répondre à cette question, il faut rappeler les deux éléments constituants de l’art : le concept que l’œuvre d’art veut « montrer », et la manière dont ce concept est représenté. Autrement dit, il y a d’abord le sujet d’une activité artistique, ensuite sa représentation en tant qu’objet d’art. Je qualifie le premier de « sagesse » (hekmat) et le second d’« esthétique ». Pour moi, ce sont les deux ailes de l’artiste chiite.

La première lui permet d’entrevoir dans un éclair les vérités mystiques et célestes qui lui deviennent perceptibles par une révélation artistique. Il enrichit et développe ensuite cette perception des vérités ésotériques par la « sagesse ».

Le deuxième lui permet de représenter ce qui lui a été révélé pour créer un changement dans le monde de la matière par tous les moyens que le beau et l’« esthétique » mettent à sa disposition.

Pour décrire l’influence du chiisme sur l’art iranien, il faut donc se représenter à l’esprit l’influence que la foi chiite exerce sur l’artiste au niveau de la « sagesse » et de l’« esthétique ».

Les chercheurs focalisent souvent leur attention sur le deuxième niveau, à savoir l’influence des croyances chiites de l’artiste iranien au niveau de l’esthétique. En effet, il est plus aisé d’étudier cette influence là où il prend une forme matérielle et extérieurement visible. Mais l’influence du chiisme sur la « sagesse » de l’art ne fait guère l’objet d’études critiques, car elle est moins perceptible et plus cachée. Or, il est évident que la foi religieuse chiite exerce son influence plutôt sur l’esprit de l’artiste et de sa créativité artistique que sur l’objet d’art proprement dit.

Mehrâb datant de l’époque timouride, Masjed Jâme’ (Grande mosquée), Ispahan
Photos : Hamidrezâ Monajjemi

En ce qui concerne l’artiste chiite, pour que sa création soit considérée comme la manifestation extérieure de sa foi religieuse, il faut d’abord que le chiisme ait éclairé son cœur de la lumière de la vérité. La représentation extérieure de cette lumière extraordinaire que Dieu répand dans l’âme d’un homme sera possible par l’« esthétique » où il faut rechercher de nouveau l’influence de la foi chiite. A ce stade, nous devons être particulièrement sensibles au fait que l’influence de la croyance chiite sur la représentation extérieure de l’œuvre d’art peut nous échapper, car dans nos jugements esthétiques, nous avons pris souvent l’habitude de nous contenter des apparences immédiates. Je présente quelques exemples pour mieux éclairer comment la pensée chiite peut objectivement influencer l’art :

Les logiciels du Coran et des hadiths

Selon une vision conventionnelle, les logiciels du Coran ou des hadiths ne seraient considérés ni objets d’art ni particulièrement œuvre de l’influence d’une pensée chiite. Or, à mon avis, si nous évaluons les efforts des créateurs iraniens de ces logiciels, nous découvrirons que ce travail est empreint de l’influence du chiisme tant dans sa « sagesse » que dans son « esthétique », ce qui en fait un « art chiite », car il manifeste l’essence du chiisme : la volonté d’établir la justice pour les victimes de l’oppression et de la privation.

Calligraphie de style bannâ’i représentant le nom de l’Imâm ’Ali, Madresseh Tchahâr Bâgh, Ispahan

Les représentations graphiques

Le chiisme est caractérisé par l’amitié et l’amour pour les Gens de la Demeure du Prophète (Ahl al-Bayt) et leurs descendants. Nous pouvons reconnaître les représentations esthétiques de ce sentiment chiite dans les œuvres graphiques anciennes qui datent parfois des époques où le chiisme n’était pas encore la religion d’ةtat en Iran. La représentation graphique du nom du premier Imâm des chiites, ’Ali ibn Abou Tâlib, dans les décorations en céramique du dôme de Soltânieh, est un exemple de cette influence chiite à l’époque de l’Empire timouride (1405-1507). Ce motif décoratif qui répète six fois le nom du premier Imâm des chiites représente l’amour et l’amitié que l’artiste éprouvait pour les Gens de la Demeure du Prophète. Les exemples de cette influence chiite sont innombrables dans l’art calligraphique iranien. Cet amour se manifeste aussi dans l’architecture des mausolées des descendants des Imâms chiites parsemés un peu partout sur l’étendue du territoire iranien. L’organisation de l’espace, les décorations, les calligraphies, les couleurs et les matières utilisées dans la construction de ces lieux de pèlerinage chiites sont autant d’éléments qui font état de ce sentiment religieux et du respect que les auteurs de ces œuvres éprouvaient pour les Gens de la Demeure.

Le symbolisme chiite

Tout au long de son histoire, le chiisme fut caractérisé par les contraintes et restrictions qui étaient imposées à l’expression de sa foi. Pendant de longs siècles, les chiites ne purent célébrer librement leur culte ni exprimer ouvertement leurs croyances. C’est pourquoi l’artiste chiite tendit à son tour à ne pas manifester directement ses croyances spirituelles et religieuses. Cela explique l’usage très large de symboles, d’allusions, de métaphores et de figures allégorique dans les arts chiites. Cette expression symbolique se répand dans les arts plastiques, la littérature, mais aussi dans les arts modernes comme le théâtre et le cinéma, et elle prend chaque fois une forme différente. Il est certain qu’une recherche historique sur les répressions et restrictions anti-chiites à des périodes différentes pourrait nous permettre de mieux comprendre le symbolisme qui caractérise l’art chiite.

Le concept l’ijtihâd et l’art chiite

Le concept d’ijtihâd (l’effort de réflexion pour interpréter le Coran et la sunna et en déduire rationnellement le droit musulman) est un paramètre fondamental du chiisme. L’ijtihâd signifie l’effort pour porter un nouveau regard sur les phénomènes et trouver une nouvelle voie. Qu’y a-t-il de plus efficace pour donner de la liberté à la créativité artistique qu’une méthode permettant d’avoir un nouveau regard tout en restant fidèle aux principes de base ? L’artiste chiite peut donc s’inspirer de cette méthode pour découvrir la signification contemporaine des phénomènes, et les enrichir d’ailleurs avec la perception des Anciens. La tradition n’est plus une série de conventions figées, car l’artiste a le droit d’y introduire ses propres visions. Il respecte les traditions, mais s’appuie aussi sur sa perception personnelle et contemporaine. Lorsque nous parlons par exemple de l’architecture traditionnelle, certains pensent qu’il s’agit d’un effort désespéré pour reculer vers le passé et adopter un mode de vie qui était propre aux temps révolus. Or, lorsqu’il s’agit de l’artiste chiite, la pensée de l’ijtihâd est un élément de rénovation et d’évolution. C’est la pratique de l’ijtihâd qui nous permet de dire que nous sommes musulmans et chiites et que nous aspirons à vivre au rythme de la modernité.

Vue intérieure de la coupole de la mosquée de la Madresseh Tchahâr Bâgh, Ispahan

L’Imâmat

Les chiites croient au principe de l’Imâmat dans la religion musulmane. Cette croyance est issue de la continuité et de la permanence de la guidance religieuse, et ses origines remontent au prophète Abraham qui fut le premier architecte de la religion monothéiste. Le concept de guidance se traduit dans les arts au principe de maître/apprenti. L’artiste est celui qui passe une longue période d’apprentissage auprès d’un maître. Tant que ce maître ne lui a pas appris les secrets de l’art et tant qu’il ne lui a pas donné l’autorisation de travailler de manière autonome, l’artiste reste un apprenti. Cet apprentissage ne se limite pas aux enseignements esthétiques et techniques, car le maître se charge aussi de transmettre à son apprenti la « sagesse » de l’art. En Iran, ce principe de maître/apprenti qui existe d’ailleurs dans toutes les disciplines des arts, s’appuie sur la pensée religieuse et surtout chiite des artistes iraniens. Il est vrai cependant que ce principe de maître/apprenti n’appartient pas uniquement aux artistes chiites, mais qu’il existe aussi dans le reste du monde musulman. Mais il faut admettre que chez les artistes chiites, ce principe prend une place encore plus élevée en raison de la croyance des chiites en l’Imâmat.

La justice

Dans les arts, la justice signifie le fait de mettre chaque chose à sa juste place. Nos artistes chiites s’efforcent toujours de donner de l’ordre à leur travail. Cet ordre provient de l’organisation qu’ils donnent d’abord à leurs pensées dans leur esprit. Il s’agit surtout de la relation qui doit être établie entre le tout et les parties, entre l’unité et la multiplicité. En effet, les meilleurs ouvrages de l’architecture iranienne obéissent à cette relation claire et nette qui existe entre le tout et les parties. C’est la plus grande manifestation de la justice dans cet art chiite : chaque détail et chaque élément se situe à sa juste place définie par la relation que la partie entretient avec le tout. Les racines de cette organisation ne puisent-elles pas dans les croyances chiites de nos artistes ?

Cette harmonie ne se limite même pas aux différentes composantes d’une œuvre architecturale, mais se répand dans l’organisation d’une ville tout entière. Par conséquent, l’artiste chiite tente d’organiser un « microcosme » sur le modèle du « grand univers », en respectant les règles de la justice et de la juste mesure.

Tombeau de l’Imâmzâdeh Qâssem – détail, Qom
Photo : Mostafâ Me’raji

Les principes chiites

Comment les principes de la religion chiite peuvent-ils influencer les arts ? L’artiste chiite qui pratique et respecte les principes de sa religion les applique naturellement à son travail artistique.

Dans le domaine de l’architecture, ces principes religieux portent sur le renforcement des relations sociales parmi les habitants des quartiers d’une ville. Comment ces principes régissent-ils l’organisation architecturale d’un quartier ? Le quartier est muni par exemple d’une fontaine d’eau, d’une mosquée, d’un hammâm, de commerces et de lieux de rencontre permettant aux habitants du quartier de pouvoir se rencontrer. Pour que les habitants du quartier puissent se connaître, il faut qu’ils aient une vie commune dans leur quartier. Cette vie commune ne serait pas possible dans le modèle moderne de l’urbanisme à l’occidentale où les gens vivent dans des immeubles divisés en « appartements ».

Cependant, pour que le chercheur puisse découvrir l’influence de ces croyances religieuses sur le travail de l’artiste, il doit connaître lui aussi ces principes. C’est pourquoi dans la plupart des recherches consacrées à l’art iranien, soit par les chercheurs étrangers, soit par les chercheurs iraniens qui se soumettent aux méthodes de recherche occidentales, cette influence profonde des principes religieux est souvent ignorée. En effet, dans ce type de recherche, l’attention est focalisée sur les aspects qui ne constituent que l’apparence de l’œuvre d’art, sans que le chercheur arrive à découvrir les significations ésotériques du travail de l’artiste.


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