N° 170, janvier 2020

L’univers du merveilleux et de l’irrationalité des surréalistes :
André Breton et Sâdegh Hedâyat


Zeinab Sâdeghi


 

C’est aux dernières limites du possible, sur les confins les plus lointains des apparences, à l’extrême pointe vers laquelle convergent toutes les directions confondues, voire même au-delà, dans cette région où ne peut plus se rencontrer que la conjecture audacieuse ou bien plutôt l’étonnement sans mesure, que s’effectue la plus profonde et la plus énigmatique peut-être des démarches que tente l’esprit de l’homme, celle par qui s’élabore secrètement le Merveilleux [1].

 

Le terme merveille (mirabilia) qui vient de la racine mir (mirari, miror) signifie le regard, le visuel. Selon Le Grand Robert, la Merveille signifie « chose, phénomène qui cause une intense admiration, ce qui étonne et séduit par des qualités éminentes, exceptionnelles, et presque surnaturelles (beauté, perfection…) [2]. » Ce terme correspond à une série d’images extraordinaires « valorisées par le mystère qu’il introduit dans la réalité [3] ». D’autre part, le mot irrationalité est bien clair : ce qui s’oppose à la raison. André Breton le définit ainsi : « La mise en évidence de l’irrationalité immédiate, confondante, de certains évènements nécessite la stricte authenticité du document humain qui les enregistre [4]. » Le sens du terme raison change à chaque période et elle est présente différemment dans chaque domaine. « La raison n’est pas une force déterminante et aveugle, elle est une lumière chargée d’éclairer nos actes dans les limites de notre liberté [5] » et elle est définie comme une faculté humaine par laquelle l’esprit apprend à se confronter à la réalité. Au cours du XVIIe siècle, la raison a pris un sens particulier avec Descartes. Le sens général de ce terme est défini par ratio en latin et logos en grec. Mais dans la littérature persane, le sens de la raison est défini par la Sagesse. Ce concept philosophique est présenté sous le nom de xerad. Signifiant la Sagesse, xerad correspond à la raison. Le mot, désignant dans l’Avesta la lumière, désigne également la sagesse divine.

 

Le présent article abordera brièvement cette question : est-ce qu’on a vraiment besoin de l’irrationnel dans le merveilleux ? Pour répondre à cette question, nous avons choisi deux écrivains : André Breton et Sâdegh Hedâyat. Ces deux écrivains nous ramènent vers un mouvement littéraire important : le surréalisme. Un mouvement qui est bien fondé officiellement par André Breton et a débuté dès l’invention de l’écriture automatique dans Les Champs magnétiques en 1919 avec Philippe Soupault. Ce mouvement a eu un sens significatif dès 1924 avec l’apparition du Manifeste : 

 

Surréalisme, n.m. automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale [6]

 

Ce mouvement important est arrivé en Iran à travers les récits de Sâdegh Hedâyat, particulièrement celui de La Chouette aveugle. Son texte est comme un récit de rêve qui influence les personnages par son propre rêve où il est dans « les rêves d’une imagination surexcitée [7] ». On trouve un passage d’André Breton qui le qualifie ainsi : « La Chouette aveugle [est] comme un signe éperdu dans la nuit. Jamais plus dramatique appréhension de la condition humaine n’a suscité pareille vue en coupe de notre coquille ni pareille conscience de nous débattre hors du temps, avec les immuables attributs qui sont notre lot (comme dans Le Mauvais Génie d’un roi), dans un labyrinthe de miroirs [8]. »

Chez ces deux écrivains, il y a des thèmes principaux qui se rapprochent comme l’amour, la beauté, la folie, le merveilleux, le mythe et aussi l’image de la femme qui joue un rôle important et où l’histoire se déroule dans le monde de la réalité. Il est important de dire que la notion de la raison se borne au monde réel à cause de ses limites et « le lecteur sait que l’hallucination ou le rêve est causé par un élément appartenant au réel, soit l’ingestion d’excitants [9] ».

Certes, la lecture des œuvres de ces deux écrivains montre une diversité culturelle et sociale qui révèle une base commune mais avec deux visions et pensées différentes à travers de simples passages représentés dans les récits par les personnages masculins et féminins. Il y a cependant des points de vue communs chez eux. La première similarité, c’est que les idées d’André Breton et de Sâdegh Hedâyat sont une réaction contre la société et les contraintes qui conditionnent l’existence. Le deuxième aspect, plus important, c’est qu’ils cherchent une réalité dans leur monde. La réalité qui évoque le rêve et un monde imaginaire, merveilleux, en voyageant à travers leurs personnages féminins, lesquels représentent un symbole mythique.

Au cours du XXe siècle, l’affaiblissement de la raison pour montrer a réalité est souligné par les surréalistes qui croyaient que la vérité ne pouvait être découverte par la raison : « Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale. » (Manifestes du surréalisme, p. 36) Cette vérité se résume dans la découverte de la beauté idéale, celle qui est symbolisée par les personnages féminins. Les deux formes de la beauté sont l’amour et le merveilleux. Cette beauté est présentée chez André Breton comme une « beauté convulsive [10] ».

En ce qui concerne la question de la raison chez André Breton et Sâdegh Hedâyat, il convient de dire qu’André Breton défend la valeur de l’irrationnel, car il croit que la raison n’est pas une solution pour atteindre la vérité. Elle pourrait même nous échapper si nous ne nous confions qu’à la raison, comme il l’a écrit dans les Manifestes du surréalisme :

 

Nous vivons encore sous le règne de la logique, voilà, bien entendu, à quoi je voulais en venir. Mais les procédés logiques, de nos jours, ne s’appliquent plus qu’à la résolution de problèmes d’intérêt secondaire. Le rationalisme absolu qui reste de mode ne permet de considérer que des faits relevant étroitement de notre expérience. Les fins logiques, par contre, nous échappent.

 (Manifestes du surréalisme, pp. 19- 20)

 

Il songeait toujours à un mode de pensée au-delà de la raison. La méthode de l’écriture automatique qu’il a proposée nous montre un concept de l’irrationalité comme traversée d’un monde illusoire. Le lecteur se réfugie automatiquement dans le monde des rêves. La raison apparaît ainsi comme un obstacle à la traversée des frontières, traversée rendue possible par l’irrationnel. Le concept de la raison est transformé en une forme de sur-raison ou sur-rationnel.

Sâdegh Hedâyat est un écrivain qui se rapproche de presque tous les genres littéraires : réalisme, idéalisme, existentialisme, mais sans aucun doute est-il un écrivain surréaliste. Le concept de la raison, selon une lecture réaliste, est visible dans plusieurs de ses récits. Mais en lisant d’autres de ses récits, en particulier les surréels, il semble que bien que la raison ne soit pas absente aux côtés de l’imagination, elle serait utilisée pour en masquer ses valeurs. D’une part, Hedâyat est un écrivain rationnel car son univers mental, en lui-même, est réel, raisonnable et absolu, mais d’autre part, il est aussi irrationnel car il a une vision nouvelle par rapport au monde qui, avec l’irrationalité, bénéficierait de toutes sortes de possibilités. Autrement dit, à la fin de son parcours de la raison, l’auteur atteint un point à partir duquel il crée son monde d’une façon désinformée. Il semble qu’il s’amuse des délires provenant de l’imagination et de ses rêves : 

 

Tant que je cheminais, je ne pensais qu’à Elle, à la première vision que j’avais eue d’Elle, et je cherchais l’endroit où je l’avais aperçue. [..] Si j’avais trouvé, si j’avais pu m’asseoir au pied de ce cyprès, sûrement j’aurais goûté le calme [11].

 

On voit chez lui certains passages, entre la réalité et le rêve, qui donnent naissance à un univers mystérieux, en entremêlant le rêve à ses souvenirs. Certes, la plupart du temps le monde de Sâdegh Hedâyat est clair et logique, ce qui lui donne une apparence de monde rationnel, mais l’irrationalité est là, apparaissant comme irrationalité extérieure. Son monde fantastique a un aspect surnaturel qui prend la caractéristique irrationnelle d’un autre monde dans son univers réel. Le narrateur vit dans un monde imaginaire et hallucinatoire :

 

J’étais seul, parmi ce tumulte et ce tapage, le bruit des sabots des chevaux, des charrettes et des klaxons de voitures. Parmi des millions d’hommes, c’était comme si je me trouvais dans une barque brisée et m’égarais au milieu de la mer [12].

 

Il est à noter que Sâdegh Hedâyat raconte des histoires chargées d’un grand nombre de choses extraordinaires et bizarres. L’univers du récit est saturé d’images porteuses des caractéristiques du monde merveilleux. Les images sont lancées dans un monde inconnu grâce à un pouvoir d’imagination qui transmute ces choses inconnues en monde réel. Ce pouvoir d’imagination s’appuie sur l’analogie qui se voit conférer un rôle de création :

 

Le fouet claqua dans l’air ; les chevaux partirent en renâclant. Ils avançaient à grands sauts mous, leurs sabots se posaient doucement et sans bruit. Les grelots qu’ils avaient au cou tintaient dans l’atmosphère humide, avec un timbre singulier. À travers les nuages, les étoiles contemplaient la terre, pareilles aux prunelles d’yeux brillants qui auraient émergé d’un sang noir et coagulé. (La Chouette aveugle, pp. 68-69)

 

C’est l’imagination qui donne une profondeur aux images. Il est à souligner que dans les histoires aux effets imaginaires, la raison ne sera pas capable d’identifier la vérité. C’est en cela qu’elle montre ses failles face à l’imagination. Pour sa part, l’imagination est capable de créer des « représentations contradictoires sans aucune limite », au contraire de la raison.

Les deux auteurs transfigurent le réel en merveilleux en réintégrant les éléments contradictoires et en dépassant les limites :

 

Le merveilleux est la réalité pneumatique elle-même (ou « l’imaginal » selon le terme employé par Henry Corbin), qui apparaît lorsque se révèle dans le symbole la puissance toute créatrice du jeu des contraires complémentaires, c’est-à-dire lorsque se révèle l’archétype du Soi et qu’à travers la relation ainsi établie à la conscience ses énergies s’incarnent dans une perception nouvelle de la réalité et dans un dynamisme de croissance intérieure sans cesse à l’œuvre [13].

 

L’imagination est un monde qui crée un univers irréel où la raison n’a pas d’accès. L’irrationnel d’André Breton et de Sâdegh Hedâyat prend source dans leur monde imaginaire. L’imagination transporte l’esprit de l’auteur hors de lui à travers les images de la femme idéale, celle qui est associée à la beauté et à une harmonie céleste et cosmique. Les deux auteurs sont à la recherche de la réalité, mais cette réalité est celle qui existe dans le cadre de l’irréel et de l’inconscient. Ainsi, l’image de la réalité s’encadre dans le monde du merveilleux où l’auteur est poussé vers l’irrationalité.

 

Notes

[1Michel Leiris, « Essai sur le Merveilleux dans la littérature occidentale », « Fragments d’un essai sur le Merveilleux », dans La Règle du jeu, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2003, p. 1060.

[2Paul Robert, Le Grand Robert de la langue française, Paris, Le Robert, 1992, p.389.

[3Daniel Poirion, Le Merveilleux dans la littérature française du Moyen âge, Paris, Presses universitaires de France, 1982, p. 3.

[4André Breton, « L’amour fou », Œuvres complètes, v. IV, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2008, p. 59.

[5Joseph Brossard, Considérations philosophiques sur la raison, Lyon, Barret, 1841, p. 6.

[6André Breton, Manifestes du Surréalisme, Paris, Jean-Jacques Pauvert, folio, 1962, p. 36.

[7Expression empruntée à Théophile Gautier, « Études sur les contes fantastiques d’Hoffmann », Contes fantastiques, Paris/Genève, Slatkine Reprints, 1979, p. VIII.

[8André Breton, « Des Capucines violettes », Œuvres complètes, v. III, p.1090.

[9Le Fantastique francophone, Cité dans IRIS, publié par le Centre de recherche sur l’imaginaire Grenoble, Université de Stendhal-Grenoble 3, 2004, p. 321.

[10André Breton, Nadja, Paris, Gallimard, Folio, 1928, p. 189.

[11Sâdegh Hedâyat, La Chouette aveugle, trad. du persan par Roger Lescot, Paris, José Corti, 1953, p. 40

[12Sâdegh Hedâyat, Enterré vivant, trad. du persan par Derayeh Derakhshesh, Paris, José Corti, p. 39

[13Anna Griève, Les trois corbeaux ou la science du mal dans les contes merveilleux, Paris, Imago, 2010, p. 73.


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