N° 170, janvier 2020

Colonialisme et exotisme dans les titres de romans français de la seconde moitié du XIXe siècle


Zeinab Golestâni


Introduction

Basé essentiellement sur la pensée moderne, le « cercle infernal du colonialisme [1]. domine pendant quatre siècles (1533-1960) [2]l’esprit français, celui-ci se soumettant depuis le XVIIe siècle à la pensée rationaliste cartésienne, qui s’appuie essentiellement sur la notion de « domination ». En d’autres termes, en recourant au rationalisme, cette pensée s’efforce de dominer ce qu’elle est censée connaître. Cherchant dans les colonies les moyens d’une « prospérité commerciale » [3], la situation coloniale se trouve à l’origine de l’établissement de nouveaux liens entre le colonisateur et le colonisé, le dominant et le dominé, le fort et le faible, ce qui conduit à l’émergence de nouveaux discours de pouvoir au sein de la société. D’ailleurs, toujours accompagnée d’un sentiment d’exotisme relevant les différences entre le moi et autrui, cette situation ne cesse de susciter des questions liées à l’identité, lesquelles ne pourront jamais se passer de la littérature, vue comme miroir de l’âme du temps. Mais comment ces relations d’altérité se reflètent-elles dans la littérature, et notamment dans la littérature romanesque ?

Antoine Galland

Le Nouveau Monde, l’Orient et la Conception d’une nouvelle imagination

La progression des études géographiques en France, en particulier de 1873 à 1881, traduit les nouvelles préoccupations des géographes français. Ces derniers constituent en 1881 presque 32% des géographes du monde entier (9500 personnes sur les 30 000 membres des sociétés géographiques du monde). « C’est dangereux pour un peuple d’être indifférent aux conditions des autres peuples, et d’ignorer les ressources offertes par d’autres terres éloignées de leurs activités commerciales et coloniales », déclare Charles Maunoir, secrétaire de la Société de Paris [4] en 1873. Le développement non seulement d’un second domaine colonial français dans le dernier tiers du XIXe siècle [5], mais aussi de la communication au cours des années 1889-1900, conduisent ainsi à une représentation de plus en plus forte de l’Etranger dans la littérature [6], surtout dans le roman d’aventures qui doit ses caractéristiques les plus notables au « costume de la Légion étrangère » [7]. Lié certainement au colonialisme, l’exotisme littéraire naît ainsi dans une interaction avec les terres lointaines représentant des différences assez significatives avec les sujets percevant ces territoires, ceux-ci se trouvant dans une situation différente de leur race et leur culture. [8] C’est certainement ce principe de la différence qui singularise chacun des 56 romans exotiques parus entre 1850 et 1900 - même si les titres de ces romans renvoient à d’autres pays européens et à l’exotisme, et même si la relation avec l’ailleurs et l’autrui joue un rôle privilégié dans ces titres. Le sentiment d’exotisme est le plus souvent basé sur les différences essentielles, à savoir la race et la religion [9].

En tant que berceau de l’orientalisme, le XIXe siècle voit l’inauguration de la Société Asiatique qui s’efforce d’appliquer une relecture à la fois des langues orientales, et des grandes œuvres littéraires marquant les civilisations d’Orient [10] qui occupent désormais une place de choix dans les associations artistiques et littéraires. Ainsi, dans son introduction aux Orientales (1829), Victor Hugo rappelle la vaste étendue de l’art et de la poésie qui, en dépassant les frontières grecque et romaine, prennent progressivement une couleur orientale.

L’Orient se transforme ainsi en un monde fabuleux permettant la conception d’une nouvelle imagination ancrée dans une rêverie profonde. Offrant alors un parfum absolument exotique à la vie européenne, l’influence de l’Orient et du Nouveau monde ne se limite pas seulement à la présence des produits tels que les tapisseries d’Orient et les étoffes de vives couleurs chez les amateurs fortunés [11], elle occupe désormais une place de choix parmi les contes et les romans traduits en français [12]. Galland, Caylus et l’abbé Blanchet traduisent en 1857 Les Mille et Une Nuits ; Xavier Eyma rédige en 1863 les Légendes, fantômes et récits du Nouveau-Monde ; en 1878, Abdallah ou Le trèfle à quatre feuilles d’Edouard Laboulaye, met sur scène quelques contes arabes ; Pétis de Lacroix publie en 1879 Les milles et un jours - Contes persans ; X. Marmier propose cette même année une traduction des Contes russes et Juan Valera y Alcalá Galiano publie ses études sur les Récits andalous. En 1893, l’œuvre de Gaston Cerfberr de Médelsheim sur les Contes japonais est publié.

En outre, parallèlement à l’émergence de fortes tentations de voyages d’explorations en Indochine dès 1873 [13], les récits de voyages deviennent de plus en plus à la mode, exposant chacun une « terre lointaine », notamment l’Inde [14], la Perse [15], la Russie [16], l’Australie [17], les pays d’Afrique [18], ainsi que ceux d’Amérique [19]. La traduction, quant à elle, ne sait se passer des romans dont le titre relève de l’exotisme, d’où l’apparition de romans tels que L’esclave blanc : nouvelles peinture de l’esclavage en Amérique (1876), Les pirates de Mississipi (1876), Le roi des Séminoles, La princesse Zouroff (1882), Une année en Russie (1886), La rose du Liban : El fureidis (1887), et Richard en Palestine, suivi du Château périlleux (1892). C’est ainsi que les mots « voyages » et « aventures » occupent une place de plus en plus importante dans le choix des titre des romans publiés pendant la deuxième moitié du XIXe siècle [20], un choix qui révèle d’ailleurs une forte tendance pour la reconnaissance non seulement de l’Autrui, mais aussi du Soi-même [21]. De même, ces mots apparaissent dans les titres des romans traduits en français [22].

Dépassant ainsi les frontières des paysages géographiques, cette fascination se penche surtout sur la culture étrangère, d’où la présence des titres reliant la géographie à la religion, notamment La Voix de Jérusalem (1863), La Reine de Jérusalem (1863), ou Jérusalem (1895). [23] Né justement d’une vive interaction culturelle, le sentiment d’exotisme apparaît aussi dans la langue, et cela lors d’un syncrétisme des cultures [24], ce qui aboutit non seulement à l’émergence de nouvelles formes d’interprétation culturelle, mais aussi à un fort échange langagier dont les traces demeurent dans les titres des romans français de l’époque, comme le Black (1859) d’A. Dumas, Les aventures d’un sultan (1868) de T. de Langeac, ou encore Le fellah : souvenirs d’Égypte (1896) d’E. About. C’est dans ce sens que le lexique de la langue source domine parfois le titre des romans traduits, par exemple Ban Zai Sau. Komats et Sakitis, ou La rencontre de deux nobles cœurs dans une pauvre existence (1875), ou Tchou-Chin-Coura ou une vengeance japonaise (1886).

Cependant, la perspective dominante dans ces progrès géographiques ne se limite pas seulement à une simple reconnaissance de l’autre, mais cherche surtout à se transformer en un moyen de progression et de production, [25] ce qui permet de considérer la domination en tant que déterminant des relations entretenues avec l’Ailleurs.

Du Moi à l’Autre, une interaction en question

La géographie est représentée en 1874 par La Roncière-Le Noury en tant qu’une science se transformant en une « philosophie du monde », au nom de laquelle de nombreuses victimes seront sacrifiées [26]. S’efforçant de connaître et de conquérir la Terre, la race supérieure cherchera à « civiliser » le peuple inférieur [27], ce qui se reflète à merveille dans les tentatives de christianisation des sociétés indigènes. [28]

 

De fait, déterminant essentiellement les fondements de la relation avec l’Autre dans le système colonial, la notion de domination apparaît selon deux dimensions politiques et culturelles, brisant même l’« existence culturelle du peuple soumis » [29]. C’est dans cette perspective que disparaissent certaines civilisations les plus distantes de la civilisation occidentale, comme certaines tribus de la Guyane française, du haut Ogooué, et même de l’Afrique du Nord où une religion comme l’islam a joué le rôle de défenseur. [30] Autrement dit, déroutant le peuple colonisé de la route de l’Histoire, le colonialisme s’efforce d’en faire sa propre propriété [31], d’où l’importance croissante de l’économie et du commerce dans les liens tissés avec les colonies. Alors, s’affranchissant des frontières européennes, de nombreux marchands-aventuriers se dirigent vers les terres orientales et tropicales où ils cherchent toujours des profits économiques, ce qui se reflète dans les titres de quelques romans apparus au cours des années 1880-1900, notamment À la recherche de diamants dans l’Amérique équatoriale (1880), Le chercheur de trésors : mémoires d’un émigrant (1882), L’Étoile du Sud : le pays des diamants (1884), ou encore Aventures d’un chercheur d’or au Klondike (1900).

Ce discours de la domination ne se limite pas à la domination économique et se trouve essentiellement à l’origine d’un autre rapport entre le Moi et Autrui, à savoir le racisme qui est, selon D. Schnapper, un fait inhérent à la situation coloniale. [32] Fruit de la ségrégation sociale, la race préserve la distance sociale entre divers groupes, confirmant de plus en plus la domination du groupe dominé. C’est dans cette perspective que la haine et la violence marquent les liens entre différentes races [33] - ainsi, par exemple l’Arabe, doté du statut de sous-homme soit famélique soit agressif et fourbe. L’Arabe apparait dans ce contexte comme tout un monde pour lequel le dominé ne peut éprouver ni aucune pitié, ni aucun respect. [34] Ce sont en effet ces conflits qui déterminent non seulement le contenu, mais aussi la forme de l’œuvre littéraire et qui en font un témoin de tous les faits subis par l’histoire. La question de la race se remarque par exemple dans le titre d’un roman d’Edmond Deschaumes, Le pays des nègres blancs : aventures d’un Français sur la route du Tchad, paru en 1893. La négritude ne se relie pas seulement à la question de la couleur, mais aussi à la situation sociale, c’est pourquoi « un nègre riche est blanc, un blanc pauvre est un nègre. » [35]

Cette relation entre différentes races est clairement visible dans les liens sentimentaux tissés entre les groupes dominant et dominé, et cela malgré « l’inégalité fondamentale » qui surplombe ces rapports [36]. L’inégalité fondamentale entre dominant et dominé a donné naissance à un exotisme littéraire marqué par la curiosité et le voyeurisme [37] ; exotisme qui s’attache ici à la sexualité [38] qui se transforme désormais à un champ de pouvoir. Ce type littéraire peut être étudié à travers l’écriture féminine de la mémoire, qui entraîne les femmes dans le récit de l’Histoire et peut aboutir au changement de la définition de l’Histoire elle-même [39].

Conclusion

Relié surtout à la progression des sciences telles que la géographie, le système colonial se présente dans le monde romanesque français des années 1850-1900 au travers du développement de la géographie. Relevant au premier abord de simples histoires d’aventure, la production romanesque de ces années ne se détache cependant pas d’un contexte social où prédomine la pensée moderne, basée à la fois sur la connaissance et la domination. Pourtant dans ce contexte où règne, selon Yves Benot, l’oppression culturelle du dominé [40], naît une littérature s’efforçant de mettre en scène la mémoire des peuples, au-delà des limites tribales, ce qui mènera plus tard à une reconnaissance de soi par les Africains, au travers d’une identité africaine que le colonialisme a tenté de soumettre. [41] Nous voyons par la suite, dans cet exemple, l’émergence du mouvement littéraire africain, qui utilise la langue du dominant pour revendiquer sa propre identité. [42]

 

Notes

[1Sartre, Jean-Paul, Colonialism and Neocolonialism, translated by Azzedine Haddour, Steve Brewer, Terry McWilliams, London and New York, Routledge, 2001, p. 44

[2Yacono, Xavier, Histoire de la colonisation française, Paris, Presses Universitaires de France, 4e éd., 1969, p. 6.

[3Ibid., pp. 12-22.

[4Nadel, George H., Curtis, Perry, Imperialism and colonialism, London, The Macmillan Company, 1964, printed in the United States of America, Seventh Printing, 1970, p. 118.

[5Tersen, Emile, Histoire de la colonisation française, Paris, Presse Universitaire de France, 1e éd., 1950, p. 60.

[6Yacono, op. cit., p. 48.

[7Pierre Marc Orlan, cité par Boulanger, Pierre, Le cinéma colonial de "l’Atlantide’’ à ’’Lawrence d’Arabie’’, préface de Guy Hennebelle, CINEM42000/SEGHERS, Paris, 1975, p. 80.

[8Schnapper, Dominique, La relation à l’Autre, au cœur de la pensée sociologique, Gallimard, 1998, p. 247.

[9Ibid., p. 229.

[10Hadidi Djavâd, Az Sa’adi tâ Aragon (De Sa’di à Aragon), Téhéran, IUP, 1e éd., 1994 (1373), p. 244.

[11Yacono, op. cit., p. 31.

[12Représentant 40,6% des romans traduits dans ces années, le roman anglais exerce une grande influence sur la production romanesque française de l’époque. Après ces romans, ce sont des romans allemands, russes, espagnols, américains, italiens, japonais, polonais, hollandais, coréens et sanskrits qui sont les plus récurrents.

[13Nadel & Curtis, op. cit., p. 119.

[14Parmi les romans dont le titre renvoie à l’Inde, se trouvent A travers l’Inde (1867) de A. Thénon, L’Inde contemporaine (1868) de W. Darville, et Au pays des fakirs (1889) de G. Bonnefont.

[15Les romans, Voyage en Arménie et en Perse (1860) de A. Jaubert, Vieille Perse et jeune Iran (1874) de J. Tharaud, Iskender : histoire persane (1894) de J. Gautier, ne sont que quelques exemples d’une dizaine de romans dont le nom comprend la Perse.

[16Une dizaine de romans présentent la Russie dans leur titre, notamment Au pays des czars (1895) de P. Raymond.

[17Le paysage australien apparaît surtout dans le titre des romans tels que Voyage humoristique au pays des kangourous (1884) de L. Jacolliot, et Voyage au pays des Kangarous (1885) de B.-H. Révoil.

[18Nous pouvons citer parmi presque 14 romans portant sur l’Afrique, le roman d’A. Lefort, intitulé Voyage en Algérie. Alger, Blidah et les gorges de la Chiffa (1893).

[19L’Amérique apparaît aussi dans le titre d’une vingtaine de romans dont Le Dies irae du Mexique (1873) de L. Séché.

[20Nous constatons la forte récurrence de ces mots dans le titre de 106 romans français publiés dans la deuxième moitié du XIXe siècle, par exemple, Aventures d’un artiste dans le Liban (1864) de R. Cortambert ou Les mille et une aventures (1899), de H. Leturque.

[21Ce lien tissé avec autrui se voit excellemment dans le titre d’un roman de F. Du Boisgobey, La Peau d’un autre, trente ans d’aventures, paru en 1877.

[22Mes aventures en Amérique et chez les Peaux-Rouges : mes débuts en Amérique, en route pour le désert de F. Armand 1880, et Les aventures de Tom Sawyer sont traduites en 1884 ; la traduction de La Caravane de la mort : souvenirs de voyages de Karl May paraît en 1897 ; en outre, de nombreuses retraductions de Don Quichotte de Cervantès sont proposées.

[23Marqué par l’errance et la violence, le juif apparaît aussi dans les titres des romans de cette époque, notamment Le juif errant (1875) d’Eugène Sue, La Juive-errante (1897) de Léon Cladel, ou encore dans un roman social de J.W. Rochester, La vengeance du juif (1890).

[24Schnapper, op. cit., p. 235

[25Voir Nadel & Curtis, op. cit., pp. 118-119 ; Sartre, op. cit., p. 40, Yacono, op. cit., pp. 12-29.

[26Nadel & Curtis, op. cit., pp. 118-119.

[27Voir Nadel & Curtis, op. cit., p. 119 ; Schnapper, op. cit., p. 229.

[28Voir notamment Worger William H., Clark Nancy L., Alpers Edward A., Africa and the west, a documentry history, Vol. II. From colonialism to Independence, 1875 to the Present, Oxford University Press, second edition, 2010, pp. 8-11.

[29Schnapper, op. cit., p. 229.

[30Yacono, op. cit., pp. 74-75.

[31Sartre, op. cit., pp. 34-41.

[32Schnapper, op. cit., p. 229.

[33Ibid., pp. 232-242.

[34Boulanger, op. cit., pp. 7, 180.

[35Schnapper, op. cit., pp. 236-237.

[36Ibid., p. 241.

[37Nous nous référons dans ce cas aux romans tels que La Vierge du Liban (1858) de L. Enault, Khadidja (1877) de M. F. Jérusalémy, ou La vierge russe (1893) de H. France.

[38Cet exotisme sexuel apparaît notamment dans les titres des romans tels que Le harem (1874) d’E. d’Hervilly, ou Les mille et une femmes (1879) de J. Lermina.

[39Lowder Newton Judith, « History as Usual ? Feminism and the “New Historicism », in Veeser, Harold, The New historicism, New York, London, Routledge, 1989, pp.152-168 : 154.

[40Benot Yves, Les lumières, l’esclavage, la colonisation. Textes réunis et présentés par Roland Desné et Marcel Dorigny, Paris, Editions la découverte, 2005, p. 32.

[41Worger William H., Clark Nancy L., Alpers Edward A., Africa and the west, a documentry history, Vol. II. From colonialism to Independence, 1875 to the Present, Oxford University Press, second edition, 2010, p. 2.

[42Benot, op. cit., p. 37.


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