N° 170, janvier 2020

40 petites lettres à mon épouse


Traducteurs : Somayeh Khâledi
Michel Morel

Nâder Ebrâhimi


Première lettre

 

Ma bien-aimée,

 

Je te livre cette vérité.

D’où je suis, mon regard ne se porte pas bien loin.

Je vois ma plume comme une part de ma main droite, et puis la feuille...

Mon regard ne se porte pas bien loin.

 

D’où je suis je me vois moi. Moi claustré dans la vaste prison de l’écriture,

acceptant à jamais cet enfermement, croyant en cette imaginaire raison d’être

et n’ayant trouvé le bonheur qu’à la fenêtre de cette prison, là, tout en haut... l’unique fenêtre.

Cette fenêtre, c’est toi, ma bien-aimée.

Cette fenêtre et tous ces bruits qui me parviennent de loin,

tels des papillons venant pour un instant se poser sur l’arbre de mes pensées...

Tu es tout cela à la fois.

 

Je sais que tu n’es pas friande d’éloges

mais c’est la vérité même, tu es la plus affectueuse geôlière qui ait jamais existé.

Tu te soucies si bien de ton prisonnier

qu’il pourrait se sentir libre.

Si tel était le cas,

je serais à toi, ton dévoué serviteur...

et ne serais point tant asservi à l’écriture.

Mais que faire ?

Tu es aux petits soins d’un homme que rien n’a pu extraire de lui-même.

Cette tâche, pour la meilleure femme au monde et la plus patiente,

n’est pas chose facile.

Je sais.

 

Ces lettres, puissent-elles m’autoriser à faire quelques pas du côté de chez toi,

me prosterner devant toi et te dire : « Tout ce que tu es est cela-même qu’il fallait que tu sois. Davantage encore et tellement plus... »

 

Chacun a sa part de mérite.

Ma plume privée d’écriture, ma propre part eût été terriblement insignifiante.

 

La meilleure plume au monde ne fait peut-être pas le meilleur époux...


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