N° 69, août 2011

Les principales étapes du développement muséal en Iran


Alice Bombardier


Fin XIXème siècle : un mécénat royal qui s’institutionnalise

Dans la première moitié du XIXème siècle, Fath ‘Ali Shâh Qâdjâr (1797-1834) composa des poèmes sous le nom de plume Khâqân, réunis dans un Diwân illustré par le peintre de Cour Mirzâ Bâbâ. Dans la seconde moitié du siècle, Nâssereddin Shâh Qâdjâr (1848-1896), également artiste mais aussi important collectionneur, créa pour la première fois dans le pays des cadres institutionnels au mécénat royal. Au cours de l’été 1866, un Ministère de l’Instruction Publique (vezarat-e ‘olum), auquel les questions culturelles et artistiques ont été progressivement rattachées, a ainsi vu le jour. Certes, ce n’est qu’après la victoire des constitutionnalistes contre Mohammad-‘Ali Shâh Qâdjâr en 1909 que ce ministère a joui d’une réelle marge de manœuvre. [1]

Musée des Arts Emâm ’Ali
Photo : Mireille Ferreira

Le premier musée en Iran a été également construit sur ordre de Nâssereddin Shâh en 1876. Trois ans après son premier voyage en Europe, celui-ci avait voulu consacrer un espace, au sein de son palais, à l’exposition des découvertes archéologiques et à des œuvres d’art qu’il collectionnait. Après avoir été réaménagé en 1881, cet espace muséographique est d’ailleurs devenu la salle d’audience du Shâh au sein du Palais Golestân. Toutefois, ce musée royal n’était pas accessible à la population. Ce n’est qu’avec l’inauguration du Musée archéologique Irân-e Bâstân en 1937 que ces biens culturels nationaux ont été mis à la disposition d’un plus vaste public. [2] La Bibliothèque royale, construite entre 1806 et 1816, a également été le premier sanctuaire de nombreux manuscrits, miniatures et peintures, qui ont été pour la première fois à cette époque répertoriés et classés. [3]

Après 1927 : de nouvelles vitrines nationales aux découvertes archéologiques

A partir de 1927, l’Iran a été ouvert à différentes missions archéologiques étrangères et non plus seulement françaises. A cette époque, les connaissances dans le domaine de l’archéologie orientale firent un bond en avant. Entre 1931 et 1934, Ernst Hertzfeld, à la tête d’une équipe d’archéologues américains, entreprit des fouilles sur le site de Persépolis et fit des découvertes majeures : il dégagea en grande partie la porte de Xerxès ou Porte de Toutes les Nations, et mit au jour les bas-reliefs de l’escalier Est de l’Apadana. [4] Le mythe de Persépolis était né. [5] Ces découvertes ont entrainé, de la part des instances dirigeantes, un certain nombre de mesures pour le recensement, la restauration et la mise en valeur systématique de l’héritage historique de l’Iran. Différents musées ont été ouverts en province pour accueillir les nombreux fruits de ces recherches : notamment en 1935 à Qom puis à Shirâz. [6] Face au prestige que ces découvertes octroyaient au pays, le gouvernement de Rezâ Shâh Pahlavi et la Société de l’Héritage National ont dès lors cherché à tirer partie de cet héritage et prôné un retour à une ‘modernité première’, antérieure à celle issue des influences occidentales et de l’Antiquité gréco-romaine, dont l’existence était pressentie dans le profond réservoir de l’histoire iranienne. De cette volonté de ré-actualisation de la gloire de l’Iran antique nacquit un nouveau langage public, manifeste également dans le domaine de l’architecture. [7] Ce langage visait à rassembler et souder le peuple, à le constituer en nation face à la scène internationale. La construction du Musée Impérial d’Iran (aujourd’hui le Musée archéologique Iran-e Bâstân) à la manière du palais sassanide de Ctesiphon, est révélatrice de l’attention qui a été portée aux nouveaux musées et à leur architecture par le régime de Rezâ Shâh. Il s’agissait de construire de nouveaux temples de la mémoire.

L’entrée principale du Musée archéologique Irân-e Bâstân, bâtie dans le style des voutes sassanides

Années 1970 : développement économique et prestige patrimonial

A partir des années 1970, grâce aux revenus de la rente pétrolière, la reine pahlavi chargea le Premier ministre de l’époque d’acheter à l’étranger des objets d’art iraniens susceptibles de témoigner du riche passé culturel du pays ainsi que des œuvres modernes ou contemporaines d’artistes occidentaux célèbres. [8] Cela permit à la Fondation culturelle dirigée par l’impératrice, durant la décennie 1970, de créer plusieurs musées, tel à Téhéran celui du tapis, ou encore le Musée du Palais Negârestân rassemblant des œuvres de la période qâdjâre, le Musée Rezâ ‘Abbâsi pour les œuvres préislamiques et islamiques, le Musée Abguineh qui héberge céramiques et verrerie, ou en province le Musée de Khorramâbâd réunissant des bronzes du Lorestân. Simultanément, la Fondation culturelle de l’impératrice orchestra la création du Musée d’Art Contemporain de Téhéran, dont la réserve fut constituée par la collection d’œuvres, achetées les années précédentes, issues de l’art occidental moderne ou contemporain (des impressionnistes à l’expressionnisme abstrait et le Pop art) ou de l’art contemporain iranien. Malgré la polémique qui a presque abouti, dans les premières années de la République islamique, à la revente de la collection d’œuvres occidentales, le Musée d’Art Contemporain de Téhéran jouit encore à l’heure actuelle de cet important prestige : posséder la plus grande collection d’œuvres occidentales en dehors du monde occidental.

Années 1980 : un nouvel écheveau institutionnel et muséal

Durant la décennie 1980, la mise en place d’un nouvel écheveau institutionnel a modifié l’organisation de la culture et l’agencement des infrastructures muséales dans le pays. Les musées créés précédemment furent, pour certains, démantelés, comme le Musée Negârestân, qui, fondé en 1975, fut fermé tout de suite après la Révolution. Les œuvres qu’il abritait ont été en partie transférées au Musée des Beaux-Arts de Sa’ad Abâd. Toutefois, de manière générale, les institutions muséales pré-existantes à l’avènement de la République islamique ont été conservées.

Musée de Negârestân

Parallèlement à ces anciennes institutions, de nouveaux réseaux muséaux ont pris forme progressivement. Il s’agit premièrement du réseau des anciens Palais impériaux [9], tel celui de Niâvarân qui est converti en Musée de la vie impériale sous les Pahlavi. Ces anciens palais, ainsi que les musées ayant trait au patrimoine ancien du pays, ont été placés sous la houlette de l’Organisation de l’Héritage culturel, de l’Artisanat et du Tourisme (Mirâs-e farhangui). Cet organisme a joué, depuis 1985, un rôle prépondérant dans la sauvegarde et la restauration du patrimoine artistique ou historique de l’Iran et a œuvré pour la fondation de nombreux musées. Sous son égide, un Musée de la peinture sous-verre a été par exemple créé à Téhéran en 1998. Il s’agit, deuxièmement, du réseau des musées dirigés par la Fondation des Martyrs, dont le Musée des Martyrs ouvert en 1996 à Téhéran est le plus représentatif. Par ailleurs, l’instauration, en mars 2000, de l’Académie des Arts d’Iran a entraîné l’aménagement de nouveaux espaces d’exposition, tel le Centre Saba et le Musée d’Art Contemporain de Palestine. Enfin, un des derniers musées à avoir été établi à Téhéran a été, en 2006, le Musée des Arts Emâm ‘Ali. Fondé sous l’impulsion de la municipalité de la capitale, ce musée connut à ses débuts une phase d’activité brillante, avec l’organisation, en 2007, de plusieurs symposiums internationaux.

Notes

[1Nader Nasiri-Moghaddam, L’archéologie française en Perse et les antiquités nationales (1884-1914), Connaissances et savoirs, Paris, 2004 : chap. X.

[2Nader Nasiri-Moghaddam, ibid : chap. X.

[3Nader Nasiri-Moghaddam, ibid : chap. IX.

[4Agnès Benoit, Art et archéologie : les civilisations du Proche-Orient ancien, Réunion des Musées Nationaux, Paris, 1992.

[5Annemarie Schwarzenbach (1908-1942) est une femme de lettres et archéologue suisse, qui a voyagé et effectué plusieurs chantiers de fouilles en Perse, notamment auprès du Professeur Hertzfeld à Persépolis, dans les années 1930. A l’été 1935, elle tient un journal de voyage, La mort en Perse. Son admiration pour le site de Persépolis est sans bornes : elle y décrit une nature immense, « surhumaine », peuplée de vestiges, face à laquelle l’être humain est complètement insignifiant. Persépolis, dont le nom, selon elle, est « éternel et inattaquable », laisse dans son esprit une profonde impression. Annemarie Schwarzenbach, La mort en Perse, Editions Payot et Rivages, Paris, 2001, voir p.75 à 77.

[6« Les nouveaux musées », Journal de Téhéran, n°117, vendredi 22 novembre 1935, p.1.

[7Talinn Grigor, Cultivated Modernity : The Society for National Heritage and Public Architecture in 20th Century Iran, Phd at the School of Architecture, Massachusetts Institute of Technology, 2003.

[8Farah Pahlavi, Mémoires, XO Editions, Paris, 2003.

[9Voir le numéro 66 de La Revue de Téhéran consacré à ce sujet.


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