N° 69, août 2011

L’Iran vu par les philosophes français Montesquieu et Voltaire


Majid Yousefi Behzâdi


La littérature persane tenait une grande place chez les penseurs français des Lumières, en particulier Voltaire et Montesquieu, qui présentèrent une image fascinante de l’Iran à leurs lecteurs. Car pour eux, cette contrée marquait dans l’esprit des autres nations à la fois la sagesse et la curiosité. Partant de ce point de vue, la "sagesse" persane est utilisée par Montesquieu comme support d’une satire sociale profonde et la "curiosité" persane, qu’il tente d’imiter, est pour Voltaire une observation sincère qui tire ses racines dans la vérité et la vertu. L’axe principal de cette étude s’inscrit donc dans une littérature exotique à travers laquelle la beauté lointaine apparaît comme le pivot de toute inspiration philosophique et humanitaire. En ce sens, l’Iran en tant que pays phare de la culture et de la civilisation orientales devient la cible de toute anecdote morale. La "sagesse" et la "curiosité" sont deux des termes primordiaux à l’origine de la beauté exotique de l’Iran à laquelle s’attachent Voltaire et Montesquieu dans le cadre d’une quête philosophique. Ainsi, l’intérêt porté par des esprits curieux et ardents tels que Voltaire et Montesquieu, tentant de découvrir et d’idéaliser des traits caractéristiques d’une nation lointaine mérite d’être examiné, ce qui est le but de ce bref article.

Dans le domaine philosophique, l’Iran est ainsi étudié par deux grands philosophes qui ont abordé d’une manière personnelle et originale les coutumes et les traditions iraniennes. Voltaire et Montesquieu se représentent l’Iran comme une contrée où la notion de sagesse, de tolérance demeure le pivot de la pensée philosophique de leur temps. Les Lettres Persanes de Montesquieu ouvrent la voie de la connaissance par un regard lucide qui s’allie à la curiosité de l’esprit : "Tout m’intéresse, tout m’étonne.", écrit Usbek. Quant à Voltaire, son héros du Zadig ou la destinée devient, d’aventure en aventure, un véritable « sage ». Tout au long de l’histoire, on aperçoit que la lutte inévitable des deux rivaux, la « bassesse » et la « sagesse » forme la trame de la philosophie humaine.

Grâce à son courage, Zadig s’impose et grâce à sa curiosité, devient l’éducateur de son temps. Dans Zadig, Voltaire montre que malgré les contraintes de la vie, le destin de l’homme dépend de sa sagacité et de son honnêteté. Voltaire est sûrement le mieux renseigné en ce qui concerne l’Iran. C’est par lui surtout que l’image d’un l’Iran philosophique et humain prend sa place initiale au sein de la littérature occidentale. En outre, Voltaire s’intéresse à la culture et à la littérature iraniennes et c’est par la lecture des principaux voyageurs notamment Chardin qu’il découvre et étudie, de manière relativement profonde, le zoroastrisme et l’histoire iranienne, en particulier lors de la composition de son Essai sur les mœurs.

C’est grâce en particulier à Zoroastre et au rôle quasi-mythique que ce dernier a joué que Voltaire puisa, dans l’élaboration de sa propre pensée, dans une conception d’un développement moral oriental. Pour lui, la religion, les mœurs et les traditions de l’Iran s’entremêlent et se fortifient pour le but unique qu’est le développement culturel et social. La sympathie de Voltaire ne se porte pas vers l’Iran uniquement pour ses philosophes, mais aussi et bien plus pour le culte de sociabilité de ce peuple et la passion des dialogues. C’est donc par le truchement de la conversation que Voltaire s’enrichit en littérature iranienne. Dans cette perspective, Voltaire admire les poètes iraniens et va même jusqu’à puiser dans l’œuvre de Saadi, dans l’élaboration de sa doctrine pour un meilleur équilibre social, basé sur la justice et la fraternité. C’est pourquoi il existe une analogie certaine entre les conceptions égalitaires des poètes et des moralistes iraniens et celles d’un grand nombre de philosophes français du XVIIIe siècle. Dans son Golestân, Saadi consacre un chapitre à la conduite des rois. Il ne cesse de les interpeller sur leurs actes et de les appeler à la justice sociale et à l’unisson morale avec le peuple. Voltaire suit la même ligne et, tout en étant optimiste, il ne souhaite pas une réforme anticipée de l’ordre social. Il désire plutôt une vraie évolution des lois et des mœurs basées sur l’amélioration progressive de chaque individu. En plus, pour Voltaire comme pour Montesquieu, la notion d’égalité nécessite des réformes rigoureuses et surtout légales, qui permettraient à chaque individu de découvrir sa véritable identité. Montesquieu écrit à ce propos : « Il est vrai que par une bizarrerie qui vient plutôt de la nature que de l’esprit des hommes, il est quelquefois nécessaire de changer certaines lois, mais le cas est rare et lorsqu’il arrive il n’y faut toucher que d’une main tremblante » [1]. Cette assertion de Montesquieu, ainsi que d’autres de même nature, conjuguées aux efforts de mobilisation de Voltaire, tendent à l’instauration de réformes sociales et à la lutte contre l’intolérance dans le système judiciaire de l’époque. Ces volontés de réformes chez Voltaire étaient, en autres, inspirées et équilibrées par cet adage de Saadi concernant la moralité : "Trois choses ne demeurent pas stables sans trois autres choses : la richesse sans le commerce, la société sans la controverse et le pouvoir sans l’autorité » [2].

A vrai dire, c’est surtout le sens de la fraternité et la suppression des injustices sociales au profit de l’humanité profonde que les philosophes du XVIIIe siècle venaient chercher chez Saadi. Cependant, nous pouvons dire que les philosophes qui se tournaient avec sympathie et confiance vers l’Orient devaient être agréablement frappés par cette incitation aux échanges intellectuels qui leur venait du poète persan. A ce propos, les œuvres de Saadi sont un exemple clair et important de cette littérature persane qui mêle éthique et plaisir pour finalement chanter l’humanité dans des adages, des expressions et des leçons musicaux ; tels que ces vers : "Rois, captifs, princes de la terre ! Fermez l’oreille aux discours de vos flatteurs, écoutez la nature, elle vous crie que nous sommes tous les membres d’un seul corps." [3].

Voltaire admire la généreuse inspiration de la poésie iranienne et écrit à ce propos : "Les Persans furent toujours un peuple ingénieux." [4] De même, pour le développement des lettres et des arts chez les poètes iraniens, dans son Essai sur les mœurs, il énonce avec précision : "Leur langue est belle et depuis six cents ans elle n’a point été altérée. Leurs poètes sont nobles, leurs fables ingénieuses […] » [5]. Cela nous fait constater qu’il a souvent emprunté aux contes iraniens les traits pittoresques et satiriques émaillant le canevas idéologique de ses récits. Ainsi, les méditations et les contemplations des poètes iraniens lui fournissent l’inspiration de sa pensée philosophique.

En faisant une synthèse de la pensée de Voltaire et de celle de Saadi, nous pouvons constater que Voltaire est quasi obsédé par l’idée de morale sociale. Cette idée de morale tient une grande place dans sa philosophie et il ajoute dans son commentaire de l’une des parties du "Sadder" [6] : "Les rites changent chez tous les peuples, la morale seule ne change pas." [7]. Saadi, lui, décrit la grandeur de la nature humaine qui est liée à la morale et à la sincérité de l’écriture et montre l’image réelle de l’homme croyant.

En revanche, Montesquieu diffère de Voltaire quant à la connaissance de l’Iran même si les regards qu’ils portent sur l’Iran ne manquent pas de points communs, mis à part le fait que Voltaire s’intéressait tout particulièrement à l’histoire des religions et des coutumes orientales, notamment iraniennes.

Au contraire, Montesquieu découvrit en l’Iran un pays où sa pensée moraliste put littéralement et littérairement s’épanouir. Plus fondamentalement, le succès immense que connurent les Lettres Persanes dès sa publication en 1721 est dû à ce que Montesquieu fut le premier à considérer d’un point de vue humaniste la vie des femmes en Orient. Certes, les héros des Lettres Persanes ont une grande vérité humaine, car au fond, tout le roman tend à démontrer « comment peut-on être Persan », c’est-à-dire comment peut-on avoir, malgré des mœurs et des préjugés différents, le besoin essentiel qu’éprouvaient les Français : « tolérance », « justice », « vérité ». On ne peut connaître ce que pensait exactement Montesquieu de l’Iran d’après ses fameuses Lettres Persanes, où il asservira la vérité à l’imagination et à la vivacité de l’intrigue. C’est plutôt dans ses œuvres d’érudition qu’on peut découvrir son point de vue à l’égard de ce pays. Dans Grandeur et décadence des Romains, il attribue la victoire des Perses sur les troupes du général Bélisaire à la « discipline de leur armée » [8], conception qu’il a probablement puisée chez Hérodote et les anciens historiens. Dans l’Esprit des lois, il se base surtout, dans ses appréciations, sur les récits de voyageurs, sur ceux de Chardin en particulier. Il loue les anciennes institutions persanes pour encourager l’agriculture [9], et de manière plus générale, toute coutume qui pouvait englober la coopération et la solidarité chez les Iraniens. Grâce à ce genre de détails que l’on peut glaner dans les divers ouvrages de Montesquieu, il est aisé de comprendre les raisons qui l’ont poussé à choisir des protagonistes "persans" pour ses Lettres Persanes. Il le fit aussi peut-être pour le « bon sens » et la nature primesautière qu’il attribuait à ce peuple. Mais puisant dans les relations des voyageurs et la large documentation sur les religions et les coutumes des Iraniens qu’il avait à sa disposition, il n’a choisi que les traits les plus frappants qu’il a exagérés le plus souvent pour frapper l’imagination et éveiller l’intérêt.

En dépit de la critique des mœurs, et même en dépit de toutes les remarques politiques, l’œuvre de Montesquieu est importante pour les Iraniens, puisque de la rencontre des deux civilisations naît le sens du relatif, non pas chez les Français ou Persans, également persuadés de l’excellence de leurs coutumes, mais chez le lecteur : monogamie ou polygamie, despotisme oriental ou absolutisme occidental ; quel est le meilleur système et où est le moindre mal ? Il faudrait un autre Montesquieu qui pût écrire désormais les lettres iraniennes. On conclut donc que l’Iran est vu par les philosophes français comme une contrée éminente où le destin de l’homme dépendrait de sa sagacité et de son honnêteté. Le soutien de Montesquieu à l’Iran consiste en l’image qu’il donne des Persans : tolérants et justes. Chez Voltaire, la grande qualité de ces derniers réside dans leur tolérance, née de leur bon sens.

Bibliographie :
- Montesquieu, Lettres Persanes, Hachette, Paris, 1952.
- Voltaire, Œuvres Complètes, La Découverte, Paris, 1867.
- Samsâni Nayereh, L’Iran dans la littérature française, Paris, 1937.
- Jean Marc Moura, Lire Exotisme, Dunod, Paris, 1992.
- Daniel Henri Pageaux, La littérature générale et comparée, A. Colin, Paris, 1994

Notes

[1Cette citation est empruntée à la thèse de Nayereh D. Samsâni, "L’Iran dans la littérature française", 1936, p. 54.

[2Ibid., p.62.

[3Ibid., p.55.

[4Voltaire, Œuvres Complètes, La Découverte, Paris, 1867. P. 58.

[5Ibid., p.73.

[6Le « Sadder » est l’abrégé du Zenda-Vesta ou Zend, l’un des trois anciens livres du monde. Il est divisé en cent articles, nommés "Portes" ou "Puissances".

[7Voltaire, Op. Cit., P.59.

[8Œuvres complètes de Montesquieu, Grandeur et décadence des Romains, chapitre XXXI, P. 179.

[9« Chez les anciens Perses, le huitième jour du mois nommé « chorrem Rouy » les rois quittaient leur faste pour manger avec les laboureurs. Ces institutions sont admirables pour encourager l’agriculture ». L’Esprit des lois, p.303.


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