N° 81, août 2012

Matisse
Paires et séries
Centre Pompidou, Paris, 7 mars-18 juin 2012


Jean-Pierre Brigaudiot


Affiche de l’exposition ”Matisse, Paires et séries”

Matisse, un peintre de l’abstraction ?

Matisse, pour qui aime la peinture-peinture, la vraie, celle qui chatoie, celle qui chante et ravit, est le maître de référence, celui qui fait le passage entre les mouvements modernes de la fin du XIXe siècle et ceux de la première moitié du XXe siècle. Matisse est le peintre par excellence, en dehors des dogmes, des écoles et de théories quelquefois branlantes qui ont fait long feu – mais certes pas toutes. Son œuvre prend pied dans l’impressionnisme et même occasionnellement dans le pointillisme, chez Cézanne, flirte avec les nabis et les fauves, se rapproche de Bonnard, tâte modérément du cubisme et surtout, au-delà des apparences, engage pleinement l’abstraction. Avec l’abstraction en peinture, cette révolution apparue au début du XXe siècle, la peinture arrive à se dégager du sujet qui lui est extérieur, elle ne se donne plus pour tâche de représenter le visible mais de se rendre visible elle-même, à la fois en tant que médium, dispositif formel et posture artistique. Le raccourci qui consiste à dire que la peinture se dégage du sujet extérieur est certes audacieux, le sujet ne résidant pas nécessairement dans le monde visible, mais ce raccourci rend compte de ce qu’est devenue une grande partie de la peinture, non seulement abstraite mais également figurative (elle-même libérée du réalisme) avec cette aventure des avant-gardes. La peinture moderne ainsi libérée du sujet qu’elle est supposée représenter figure non plus ce que voit le peintre, mais ce qu’il ressent, croit, veut partager avec l’autre, son spectateur.

Cette question de l’abstraction chez Matisse peut sembler incongrue, notamment car son œuvre est incontestablement figurative, faite de natures mortes, de paysages urbains, de portraits, de figures humaines dansantes, de scènes d’intérieur, de nus. Pourtant cette peinture se donne à voir comme peinture, en tant que médium, avec ses teintes et ses couleurs, ses matières et ses textures, ses coups de pinceau, ses recouvrements et évidemment ses formes soumises à la nécessité de figurer, mais ô combien librement. Ainsi le plan pictural ou le champ pictural matissien se propose bien souvent comme un territoire de pure peinture qui peut s’apprécier en tant que tel sans qu’il soit besoin, pour en apprécier pleinement les qualités, d’un passage par ce qui est figuré ou, autrement dit, d’une identification de ce que représente Matisse. Ainsi en est-il avec un tableau intitulé Vue de Notre-dame. Paris, Quai Saint-Michel, printemps 1914 où l’espace pictural acquiert une réelle autonomie par rapport à ce qui est représenté : il est un champ de bataille où s’affrontent et se gèrent les éléments constitutifs de la peinture. Avec Intérieur au violon. Nice, hôtel Beau Rivage, hiver 1917-1918, les choses figurées, le violon ou le volet à contrejour se déploient dans un espace redevable de celui du cubisme, donc en un espace théorisé, et se lisent aisément comme formes-couleurs-matières indépendantes de ce qui est figuré. Les champs colorés en aplats sont, si l’on effectue une approche en connaissance des abstractions picturales des années quarante aux années soixante-dix, des morceaux de peinture que l’on retrouve un peu autrement exprimés, par exemple chez certains expressionnistes abstraits américains comme Rothko ou par ailleurs chez Brice Marden, voire dans certaines œuvres murales de Sol LeWitt, ou dans des tableaux de Brice Marden ou encore de Motherwell.

Henri Matisse, Nature morte aux oranges, 1898 - 1899, huile sur toile

Une exposition un peu cheap ?

L’exposition présentée au Centre Pompidou est d’une modeste envergure, ceci étant donné, d’une part, le prestige de ce musée et en tous cas pour un peintre comme Matisse dont les œuvres majeures, celles qui ne sont pas là, hantent notre mémoire. Les pièces, sauf quelques-unes, ne sont pas nécessairement parmi les meilleures, la scénographie est dénuée d’imagination et les cadres « d’époque », ceux qui accompagnent les œuvres au fil du temps, auraient souvent mérité de rester au grenier car ils pèsent trop lourd sur la peinture de Matisse, l’empêchent de respirer, la dénaturent. Je suis parfois étonné de cette capacité des institutions muséales à donner à voir la peinture moderne affublée de ces cadres encombrants et même davantage. Est-ce par souci d’authenticité qu’ici la peinture s’expose selon le goût des salons du début du XXe siècle ? Depuis des lustres on a débarrassé la peinture de cet accoutrement, pour mieux la voir, accrochée au mur du fameux cube blanc. Exposition mal pensée, fondée sur un thème assez peu convaincant, comme il en pullule ici et là dans le monde des arts plastiques, depuis le musée jusqu’à leur enseignement.

Paires.

Paires et Séries est donc le thème de cette exposition. Le temps est aux expositions thématiques et ici on en organise une avec quelques œuvres de Matisse, qui, dans sa peinture, a effectivement décliné le même, c’est-à-dire a tâtonné, pour voir, pour essayer, en apportant quelques modifications à une composition, nature morte ou portrait par exemple. C’est que de la peinture, il en va comme de l’écriture ou du cinéma, de la musique ou de la cuisine, le peintre la fait advenir en un certain état qui le satisfait plus ou moins, conscient que cet état n’est qu’une possibilité parmi d’autres, une (bonne) solution parmi d’autres. Décliner le même, ou presque, c’est mettre à l’épreuve le sujet et sa possible transposition en peinture. Dans l’interprétation musicale cela se passe ainsi : il n’y a jamais qu’une seule bonne solution pour monter un opéra de Mozart ou de Lully, cela dépend de nombreux paramètres. Cependant en peinture, l’une des questions posée à l’artiste est celle de ne pas aller plus loin qu’il ne le voudrait dans l’achèvement du tableau, question qui peut nous éclairer sur le pourquoi de ces répétitions du même sujet, tant lorsqu’il s’agit de peinture abstraite que lorsqu’il s’agit de peinture figurative. Et Matisse, je le crois est à la charnière de ces deux modes d’expression picturale.

Alors Paires et Séries ? L’exposition n’est pas d’un intérêt majeur parmi les expositions consacrées à Matisse, elle permet cependant une indéniable délectation. Matisse, même à travers ces œuvres modestes reste un monument dans l’histoire de la peinture. Si cette exposition ne convainc pas quant à son thème, sur cette question des paires et des séries, elle se veut didactique et tente de montrer le peintre au travail et aux prises avec le sujet, paysage, portrait, scène d’intérieur ou nature morte, ceci depuis ses débuts jusqu’à bien tard dans son parcours. Ainsi, certaines œuvres présentées en paires montrent des écarts appréciables de l’une à l’autre, écarts qualitatifs ou écarts de gestion d’un problème spécifiquement pictural dans la composition, dans la couleur ou dans le cadrage. Petits écarts et grands effets, on mesure que bien peu de choses peuvent générer une réelle différence d’une œuvre à l’autre. Ainsi plusieurs fois lors du parcours de visite, on découvre l’intérêt de ces essais successifs puisqu’un tableau se révèle indéniablement meilleur ou plus convaincant que l’autre. Pourtant aucune recette n’est à retenir, le peintre, au soir de sa vie, tâtonne tout autant qu’en ses débuts et peut-être est-ce là ce qui doit être retenu du travail de Matisse : un questionnement du faire pictural, questionnement toujours réitéré. Heureux questionnement certes, qui éloigne l’art de toute recette et lui permet d’être toujours invention.

Henri Matisse, Intérieur au Rideau Egyptien, Photo : Centre Pompidou

Séries.

Quant aux séries, moins représentées que les paires, le plus consistant de ce qui est ici proposé tient en un ensemble de dessins, ce qu’il y a de plus simple : des dessins au crayon, juste au trait, un trait égal et sans repentirs, sur du papier blanc. A voir ces dessins, on peut penser à d’autres dessins extrêmement dépouillés comme ceux des fleurs de Mondrian et d’Ellsworth Kelly. Ici, il s’agit d’extraits d’une série de dessins de figures féminines et de fleurs, dessins réalisés tardivement, lorsque Matisse était âgé et affaibli par la maladie. Retour au dessin un peu obligé et dessin fondé sur la série. Pour Matisse, le projet de cette série revêt une dimension didactique : montrer le processus de la création avec ses tâtonnements, ses hésitations, ses retours. Et pour ce faire, Matisse va au plus simple, use donc d’un dessin extrêmement dépouillé, juste un trait de crayon sur la feuille blanche, qui, miracle de la création artistique, figure ceci ou cela : un corps infiniment complexe, humain ou floral. Même si cette série peut sembler un peu pâle et monotone en comparaison avec la peinture, outre ce qu’elle enseigne de la création, elle rappelle que Matisse a développé une forme de dessin extrêmement connue avec les séries des papiers découpés, modérément représentés par cette exposition. Dans ces œuvres, Matisse remplace l’outil habituel du dessin, le crayon, la craie, ou le pinceau par la paire de ciseaux qui dessinent par exemple les figures de la danse, directement dans la surface colorée. Dessin du contour, dessin qui sépare la forme du fond et la transpose sur un autre fond.

Pourrait mieux faire.

Bref, il s’agit ici une exposition un peu trop modeste où la thématique paires et séries est sans doute un peu trop pesamment didactique ; mais, peut-on dire, le musée est aussi un lieu d’enseignement. Ce parti pris aurait certes été plus pertinent avec un choix d’œuvres plus essentielles, ce qui ne manque pas chez Matisse. On aurait pu aussi imaginer, par exemple, un thème moins banal, plus ardu aussi, par exemple de celui de Matisse en tant que peintre de l’abstraction, ou Matisse et les autres peintres, ceux que sa peinture rencontre ou ceux qu’elle ne rencontre apparemment pas, apparemment seulement ! Car un nombre important de peintres ont construit une œuvre dont l’une des déterminations fut la rencontre de la peinture de Matisse.

Henri Matisse, Le Bocal aux poissons rouges (détail), printemps 1914, huile sur toile, ©Succession H. Matisse

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