N° 81, août 2012

La traduction en persan du Coran


Djamileh Zia


Il semble que Salman le Perse, le célèbre compagnon iranien du prophète Mohammad, ait traduit en persan la première sourate du Coran à la demande des habitants de la province de Fârs, du vivant du Prophète. Pourtant, la traduction en persan de tous les versets du Coran ne s’est pas faite avant le IVe siècle de l’Hégire. Ce délai de plusieurs siècles a des raisons à la fois sociopolitiques et théologiques. En effet, au cours des trois premiers siècles après la conquête de l’Iran par les musulmans, la langue officielle en Iran était l’arabe ; le persan n’y était quasiment plus parlé et était en passe de devenir une langue morte. Le persan moderne est issu d’un dialecte que les nobles du nord-est de l’Iran ont sauvegardé. La première traduction en persan du Coran s’est faite justement dans cette région, au IVe siècle de l’Hégire, sous l’impulsion d’un roi de la dynastie samanide.

Les débats théologiques à propos de la traduction du Coran

Les théologiens musulmans ont eu des avis divergents à propos de la traduction du Coran. Un grand nombre d’entre eux l’ont interdite, considérant qu’il était impératif que les versets soient toujours récités d’une façon rendant perceptible le fait que ce sont des miracles, ce qui n’est possible qu’en arabe. Pour ces théologiens, il est impossible que la traduction transmette toutes les significations des versets ; le Coran traduit est donc forcément incomplet et ne devrait pas être utilisé pour guider les êtres humains. Le Coran traduit est une œuvre humaine et perd son caractère de miracle ; le Coran traduit est donc en contradiction avec les versets dans lesquels il est mentionné que le Coran est un miracle. Par ailleurs, réciter le Coran en arabe est un acte équivalent à une prière, ce qui n’est pas le cas quand on récite les versets traduits. De plus, le Coran est un facteur essentiel d’unité et de cohésion des musulmans du monde, et sa traduction risque d’être un facteur de dissociation.

Versets 85 à 88 de la sourate Al-e ’Imrân (La famille de ’Imrân) en style tawqi’ avec la traduction persane en style naskh, XIVe siècle

Mais depuis les premiers siècles de l’avènement de l’islam, un certain nombre de théologiens musulmans ont considéré qu’il était licite de traduire le Coran, puisque ce message divin est destiné à toute l’humanité, y compris à ceux qui ne parlent pas l’arabe. Ces théologiens se sont appuyés sur quelques versets du Coran, en particulier le verset « Nous avons rendu le Coran facile à apprendre. Y a-t-il quelqu’un qui réfléchisse ? » qui est répété à quatre reprises dans la sourate LIV, le verset 19 de la sourate VI où il est mentionné « Dis [à toutes les communautés et à tous les hommes]… ce Coran m’a été révélé pour que je vous avertisse … [vous] et ceux auxquels il parviendra » et le verset 4 de la sourate XIV où il est mentionné « Nous n’avons envoyé de prophète que dans la langue de son peuple afin qu’il leur explique la parole de Dieu d’une façon compréhensible ». Ces théologiens considèrent que guider tous les êtres humains est un devoir ; il est donc nécessaire de traduire le Coran pour le faire connaître aux non arabophones, même si la traduction ne peut pas transmettre parfaitement toutes les significations des versets. Ces théologiens ont également des arguments historiques : ils s’appuient sur le fait que le prophète Mohammad a envoyé lui-même des lettres à quelques souverains de pays non arabes pour les inviter à se convertir à l’islam ; ces lettres, qui contenaient des versets du Coran, ont été traduites par les destinataires et le Prophète n’a pas émis d’objection à ce sujet ; de même, Salmân le Perse a traduit en persan la sourate Alfâtiha du vivant du Prophète, à la demande des Iraniens habitant la province de Fârs.

La première traduction en persan du Coran

C’est avec les arguments cités plus haut qu’au IVe siècle de l’Hégire, les théologiens musulmans de la Transoxiane consultés par le roi Mansour Samanide (961-976) ont autorisé que les versets du Coran écrits dans l’exégèse du Coran de Mohammad ben Jarir Tabari soient traduits en persan. Mohammad ben Jarir Tabari (839-923) est un historien iranien originaire de la province de Tabarestân ; il a écrit plusieurs livres en arabe, dont une exégèse du Coran connue sous le nom de Tafsir-e Tabari. Chaque paragraphe de ce livre comprend deux ou trois versets du Coran suivis de la narration d’une histoire coranique ou de commentaires et d’explications à propos des circonstances de la descente des versets.

Selon les historiens, on présenta l’exégèse du Coran de Tabari au roi Mansour en 963. Celui-ci dit qu’il était difficile pour lui de lire ce livre écrit en arabe. Il convoqua les théologiens les plus éminents de la Transoxiane et leur demanda de donner leur avis à propos de la traduction en persan des versets du Coran. Ceux-ci donnèrent un avis favorable, et un groupe de théologiens de la Transoxiane ayant une très bonne connaissance de l’arabe et de l’histoire de l’islam entreprit la traduction du livre. Ce fut la première traduction en persan de tous les versets du Coran. Tafsir-e Tabari est l’un des quatre livres les plus anciens écrits en persan moderne.

La traduction en persan du Coran au cours des siècles suivants

La traduction de l’exégèse du Coran de Tabari a été le point de départ d’autres traductions du Coran en persan au cours des siècles suivants. Parmi les traductions les plus célèbres, citons celle de Sourâbâdi (1100), de Râzi (1155), de Jorjâni (XIVe siècle), de Kâshefi (1504), de Kâshâni (1580), de Lâhiji (1677) et de Dehlavi (XVIIIe siècle).

Les premières traductions en persan du Coran étaient faites mot à mot : pour ne pas être accusés d’avoir changé la signification des versets, les traducteurs écrivaient les versets du Coran en arabe, et en dessous de chaque mot du verset, ils écrivaient son équivalent en persan en plus petit. Ces traductions négligeaient généralement les différences grammaticales entre le persan et l’arabe, et la traduction ainsi obtenue, bien que très précise, n’était pas très compréhensible pour un persanophone. Les traducteurs du Coran étaient des gens très pieux et considéraient que traduire un verset dans son ensemble risquait d’introduire des déformations dans sa signification. Toutes ces traductions comportaient des ajouts sous forme de commentaires ou d’explications, même minimes ; les traducteurs voulaient probablement par ce biais éviter la confrontation avec les théologiens qui s’opposaient à la traduction du Coran, en avançant que ces livres n’étaient pas des traductions du Coran stricto sensu. Ce n’est qu’au XXe siècle que des traductions du Coran sans ajout de commentaires ou d’explications ont été publiées.

La traduction en persan du Coran à l’époque contemporaine

A l’époque contemporaine, les traducteurs iraniens du Coran prennent en compte les règles grammaticales du persan afin de rendre leur traduction compréhensible et facile à lire pour les persanophones. La plupart des traductions contemporaines sont faites phrase par phrase, car cette méthode est considérée de nos jours comme celle qui comporte le moindre risque d’erreurs. Dans cette méthode, le traducteur privilégie le contenu et le sens des versets, évite le plus possible d’ajouter des commentaires et des explications au texte d’origine, les ajouts nécessaires sont mis entre crochets ou en note de bas de page.

Extrait de la sourate Yunûs (Jonas) avec la traduction persane sous le texte original arabe, époque ilkhanide

Depuis une vingtaine d’années, l’étude critique des traductions en persan du Coran a pris de l’essor. L’un des domaines de prédilection de ces recherches consiste à analyser le contexte syntaxique des versets en tenant compte du contexte culturel et historique dans lesquels les versets sont descendus, afin de trouver le sens juste des homonymies et des polysémies présentes dans le Coran. Ces recherches ont montré qu’il existait quelques erreurs dans les traductions en persan du Coran publiées jusqu’ici. Tous ces efforts ont pour objectif que les persanophones qui ne parlent pas l’arabe comprennent, de la façon la plus juste possible, le sens des versets du Coran.

A l’époque contemporaine, plus d’une vingtaine de traductions du Coran en persan sans ajout de commentaires et d’interprétations ont été publiées, ainsi qu’une vingtaine de traductions accompagnées de commentaires et d’interprétations. Dans toutes ces publications, les versets en arabe figurent au-dessus des versets traduits ou sur la page d’à côté ; la publication de la traduction du Coran dans un livre où ne figurent pas les versets en arabe est interdite en Iran.

Sources :
- Ryâhi-Zamin, Zahrâ, Târikh-e tarjomeh-ye fârsi-ye Ghor’ân-e karim (L’histoire de la traduction en persan du Coran), revue Payâm-e jâvidân (trimestriel spécialisé en recherches sur le Coran), n° 6, pp. 129-142.
- Mahyâr, Mohammad, Tarjomeh-ye Tafsir-e Tabari, kohantarin tarjomeh-ye Ghor’ân be fârsi (La traduction de Tafsir-e Tabari, la plus ancienne traduction du Coran en persan), revue Golestan-e Ghor’ân, n° 146, pp. 18-21.
- Najjârpouryân, ’Ali, Kodâm no’ tarjomeh râ entekhâb konim ? « Tcheh goftan » tâ « tchegouneh goftan », Barressi-ye ravesh-hâye tarjomeh-ye fârsi-ye Ghor’ân dar dorân-e mo’âsser (Quelle méthode de traduction choisir ? « Que dire » ou « comment dire », Etude des méthodes de la traduction en persan du Coran à l’époque contemporaine), revue Roshd (âmouzesh-e Ghor’ân), n° 26, pp. 11-16.
- Mo’tamedi, Rassoul, Yeksad-sâl tarjomeh va tafsir-e Ghor’ân-e karim, mo’areffi-ye tarjomeh-hâ va tafâssir fârsi-ye moâsser (Cent ans de traduction et d’exégèse du Coran, présentation des traductions et des exégèses en persan [du Coran] à l’époque contemporaine), revue Payâm-e Ghor’ân, n°3, pp. 43-50.
- Akbarzâdeh, Mehdi, Gozâreshi az naghd-hâye montasher shodeh bar tarjomeh-hâye fârsi-ye Ghor’ân (Rapport sur les études critiques publiées des traductions en persan du Coran), revue Bayanât, n°46, pp. 112-127.
- Fahimitabâr, Hamid-Rezâ, Naghd-e vâjegâni-ye tarjomeh-ye Ghor’ân be zabân-e fârsi bar assâs-e bâft (Etude critique des mots utilisés dans la traduction du Coran en persan en fonction du contexte syntaxique), revue Pajouhesh-hâye Ghor’âni, n° 42 et 43, pp. 160-181.
- Delbari, Seyyed Mohammad, Kalâm-e elâhi khârej az marz-hâye shebhe jazireh-ye Hejâj (La parole divine en dehors des frontières de la péninsule arabique), revue Roshd (âmouzesh-e Ghor’ân), n° 22, pp. 5-13.
- Le Coran traduit en français par G.H. Abolqasemi Fakhri, édité par les Publications Ansâryân, Qom (Iran), 1ère édition printemps 2003.
- L’article sur Salman le Perse, consulté le 30/6/2012 sur wikipedia en persan.
- L’article sur Mohammad ben Jarir Tabari, consulté le 30/6/2012 sur wikipedia en français.
- Le site du Centre de la publication et de la diffusion du Coran de la République Islamique d’Iran (Markaz-e tab’ va nashr-e Ghor’ân-e karim-e Jomhouri-ye Eslâmi-ye Irân), consulté le 25 juin 2012 à l’adresse http://quran-pc.org.


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