N° 82, septembre 2012

Gerhard Richter
Exposition au Centre Pompidou, Paris
6 juin-26 septembre 2012
La photo au cœur de la peinture


Jean-Pierre Brigaudiot


Photos de l’exposition ”Panorama” de Gerhard Richter

L’exposition s’intitule Panorama, ce qui définit comme programme de montrer un ensemble significatif mais évidemment non exhaustif d’œuvres de Richter, un artiste allemand né en 1932 dans un pays marqué par de pesants évènements politiques dont la guerre mondiale, la défaite puis la partition du pays. Richter restera en République Démocratique, c’est-à-dire communiste, jusqu’à sa fuite en Allemagne de l’Ouest en 1961. La formation artistique de Richter, en Allemagne de l’Est, a été extrêmement académique - le Réalisme Socialiste - et cela lui a permis d’acquérir un réel savoir-faire notamment en matière de peinture, savoir-faire que d’autres artistes de la modernité avaient rejeté ; mais pour Richter, ce savoir-faire ne posera pas problème, au contraire, il va l’assumer, l’inscrire dans la continuité de la tradition et de l’histoire de la peinture et même en tirer parti tout au long de sa carrière. Cependant la peinture de Richter, lorsqu’elle est figurative, ne se joue pas seule face au monde visible, pas plus, d’ailleurs, que lorsqu’elle est abstraite.

Cette exposition est coproduite par plusieurs musées, la Tate Modern de Londres, la NeueNationalgalerie de Berlin et le Centre Pompidou.

Un triple jeu

Richter peintre va, pour l’essentiel, œuvrer sur trois territoires : celui de la peinture figurative, très figurative, jusqu’à faire douter le visiteur qu’il s’agit de peinture et non de photographie ou d’un tirage numérique sur toile. On peut évidemment penser à l’Hyperréalisme, celui des Américains, mais à y regarder de près, il s’agit de tout autre chose. Le second territoire est celui de la photo, omniprésente, même si bien peu montrée en tant que telle, dans cette exposition. Richter ne se positionne toutefois pas comme photographe mais la photo est omniprésente dans l’élaboration de son œuvre, celle qu’il prend lui-même ou celle, toute ordinaire, de la presse. Le troisième territoire est celui de la peinture abstraite qui surgit en 1966, une peinture abstraite très abstraite, et ici, cela signifie retirée du monde visible pour n’être que peinture en ses éléments constitutifs – cependant la peinture abstraite, et Richter le dit lui-même, est une auberge espagnole où chacun apporte son capital visuel et par conséquent peut y voir une évocation de choses du monde.

Ce travail du peintre sur trois territoires explique l’œuvre qui est énorme et mondialement reconnue : Richter a participé moultes fois aux plus grandes manifestations artistiques de l’art vivant, comme la Biennale de Venise ou la Dokumenta de Kassel en Allemagne, il a été présenté par les musées les plus prestigieux.

Peindre la photo

La photo est donc omniprésente dans l’œuvre de Richter, à travers celle qu’il prend, des paysages, par exemple, et ce travail en photo même s’il n’est pas celui d’un photographe, est un travail considérable, sans fin. Il y en a sans doute des milliers que l’artiste classe, organise en planches et même accepte de montrer, comme d’autres montrent esquisses et croquis. La photo est un moyen d’approcher le réel, d’en garder la mémoire et la trace pour, plus tard, être le modèle reproduit sur la toile. Souvent le mode opératoire est celui de la reproduction de l’image photographique au carreau, il s’agit d’un très ancien procédé qui consiste à quadriller et numéroter les lignes tracées sur l’image à agrandir, puis à quadriller le support de l’œuvre, la toile, le jeu étant celui qui consiste à reporter en A3, en C7, etc., les formes de l’image d’origine pour obtenir la même en plus grand. Mais Richter a également utilisé la projection de l’image sur la toile, ce qui se banalise avec l’apparition des appareils le permettant. Ce travail de Richter à partir de la photo, pour un rendu final photographique bien qu’effectué à la peinture à l’huile pose un certain nombre de questions aux rapports qu’entretiennent la photo et la peinture. Question de l’œuvre originale et unique : la photo est multipliable à l’infini, le tableau peint à la main est unique. Peindre comme le fait Richter, en reproduisant en peinture le reproductible qu’est la photo avec la plus grande précision est un acte étrange qui, ne serait-ce la reconnaissance institutionnelle dont jouit Richter pourrait passer pour un acte réactionnaire, anti moderne. Je veux dire que l’on pourrait considérer qu’il s’agit d’un retour vers un passé où la peinture s’était assignée pour fonction de représenter le réel en se faisant oublier en tant que médium. Depuis bien longtemps, la photo a pris son autonomie en tant qu’art à part entière, en tant qu’aboutissement d’un désir pluriséculaire de réalisme absolu véhiculé par la peinture ; en même temps la photo dans sa capacité de réalisme va pouvoir se substituer à la peinture. En ce sens, Richter serait-il en quelque sorte un peintre pompier attardé ? Evidemment les choses ne sont pas si simples et le territoire de la peinture abstraite où œuvre également Richter perturbe cette relation entre peinture et photo.

Une abstraction qui aboutit aussi à la photo ou presque

Chez Richter, il y a deux types d’abstractions picturales, peut-être même trois. Il y a une abstraction informelle, une abstraction géométrique pure et dure et une abstraction qui se joue comme une altération de la peinture figurative, cette dernière s’affronte aux toiles où les figures sont déjà peintes ; elle est une sorte de dénégation de la figuration nécessairement laborieuse que pratique cet artiste. Elle est raturage, elle est gestuelle et d’une certaine manière elle dit quelque chose de l’impossibilité ou de la vanité de peindre le réel. Les toiles abstraites, comme celles qui figurent les choses du monde sont immenses ou toutes petites, c’est ainsi que travaille Richter.

Les œuvres abstraites, contrairement au toiles figuratives, témoignent d’une aventure immédiate qui est celle du médium tel qu’en lui-même, affranchi de la fonction de figurer. La peinture abstraite de Richter dévoile un univers où la peinture s’invente dans et durant le faire, même si le peintre peut laisser très longuement reposer la toile avant de la continuer, de la rependre puis de l’achever – c’est-à-dire mettre fin au travail en exposant l’œuvre. Richter a peu à peu inventé ses propres outils et techniques pour qu’adviennent ses peintures abstraites : planche ou racloir pour étaler la peinture, instruments divers pour en étaler ou diminuer la couche encore fraîche. Il s’agit, au fil du temps, d’une peinture aux couleurs plutôt dures, sinon acides, et cette couleur étonne par rapport à une œuvre figurative tellement grise, aux tons assourdis, si souvent en noir et blanc, comme les photos dont elles est issue, mais aussi comme ce qu’on peut imaginer de la vie quotidienne en Allemagne de l’Est depuis la période de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à la fin du régime communiste. Quant à la peinture abstraite de Richter, curieusement, elle finit par rejoindre la photo par le biais du numérique. Ou autrement dit dans le cas de cet artiste, la peinture abstraite finit par être rattrapée par la photo ou plus exactement Photoshop.

Des thèmes récurrents

Sans épuiser la variété des thèmes traités par Richter, on peut discerner un certain nombre d’entre eux : le paysage, souvent de formats immenses, souvent brumeux, d’un flou qui nous parle de la photo et dégage une certaine tristesse, celle, sans doute subjective, des paysages de l’Allemagne lorsque le soleil ne perce pas. Du fait d’une omniprésence du noir et blanc, celui de la photo, lorsque Richter était un jeune artiste, on peut garder le souvenir de ces paysages comme étant également en noir et blanc, les tons assourdis y contribuent. Ils évoquent d’autre part le Romantisme allemand, avec un esprit proche, par exemple, de celui des œuvres de Caspar David Friedrich. L’exposition du Centre Pompidou propose une série de nuages, des grandes toiles à propos desquelles on peut penser, entre autres références, à l’Art Informel européen, dont cette brève tendance que fut le Nuagisme ; mais surtout, ces formes informes et mouvantes des nuages nous parlent à la fois de la peinture de paysage des siècles antérieurs, ici comme étant des détails de cette peinture, et nous parlent de l’œuvre abstraite de Richter, même si cette dernière est davantage orientée vers la géométrie qu’informelle dans son répertoire de formes. L’œuvre est également marquée par l’histoire de l’Allemagne nazie et par l’événement. L’un d’entre eux, sur lequel Richter va s’arrêter étant celui de la mort, en prison et de manière relativement mystérieuse, des membres de ladite Bande à Baader, un groupe de révolutionnaires anticapitalistes de la Fraction Armée Rouge. Portraits et figuration des cadavres d’après des images de presse, images de médiocre qualité aboutissant à une peinture floue, celle du doute peut-être, celui de Richter quant à cette aventure sinistre. D’autres œuvres issues d’images de presse, des publicités par exemple, nous renvoient directement à la rencontre du Pop’art mais dénué de ses couleurs vives. La couleur, chez Richter, semble réservée à sa peinture abstraite. D’autre part, le portrait le plus traditionnel fait partie de l’œuvre de Richter ; cette exposition montre un certain nombre de ceux-ci consacrés à la famille du peintre, depuis certains d’entre eux en tenue militaire lors de la guerre mondiale, jusqu’à son épouse. Richter est d’une manière évidente attaché à la tradition et à l’histoire de la peinture. En ce sens il dit que non, la peinture n’est pas finie, ceci contrairement à la posture de Marcel Duchamp, un artiste par rapport auquel Richter se positionne volontiers.

Un autre aspect de l’œuvre picturale est cette série de tableaux strictement géométriques réalisés à la peinture émail dont l’origine se trouve dans les nuanciers des marchands de couleurs. Pour ma part je reçois cela comme un vouloir dire de la part de Richter, dire que ce chatoiement et cette perfection de l’exécution des nuanciers font partie de ce qui fonde la peinture et le métier du peintre. Car ce n’est pas le métier qui manque à Richter !

De l’unicité à la reproductibilité

Le parcours de cet artiste est aussi celui de défis successifs, défis à l’histoire de la peinture comme à son présent, témoignages de l’histoire : le parcours de l’exposition nous fait rencontrer le Titien, repris par Richter, comme la Seconde Guerre mondiale, le Pop’art, Duchamp (avec notamment un nu descendant un escalier), et un certain nombre d’abstractions picturales éventuellement évocatrices de Monet ou de peintres expressionnistes abstraits américains. Pour ce qui est de l’abstraction chez Richter, elle se réinvente indéniablement au fil du temps, jusqu’à cet aboutissement à une forme d’art numérique où l’œuvre devient reproductible à l’infini, sans perdre pour autant son aura (Benjamin). Curieux aboutissement pour un artiste dont l’œuvre picturale a toujours gardé un ancrage dans la tradition de l’unicité ! Là encore la photo est au cœur de la peinture, numérique ou non, avec son pouvoir de focalisation sur un simple détail démesurément agrandi.

L’exposition, en tant que panorama, ne peut rendre vraiment compte de la réelle ampleur de l’œuvre, pour autant elle permet une approche de celle-ci et sa mise en espace est réellement agréable pour le visiteur. Restent quelques interrogations sur la modernité de l’œuvre de Richter : entre poursuite de la tradition picturale et une abstraction impressionnante mais quelque peu datée, il apparait que cet artiste n’appartient pas au cénacle des extrêmes avant-gardes, celles qui ont réellement changé l’art. Mais la peinture continue, sans réellement se dissoudre dans la multiplicité des autres médiums et formes d’art surgis de la modernité.


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