N° 107, octobre 2014

Les arts afshârides
Nadêr Shâh et l’image du grand homme


Babak Ershadi


« Que l’homme maintenant s’estime son prix, qu’il s’aime, car il y a en lui une nature capable de bien, mais qu’il n’aime pas pour cela les bassesses qui y sont. »

Pascal

L’art afshâride n’est-il pas, dans une certaine mesure, l’expression du degré de l’estime de soi du souverain qu’était Nader Shâh ? Cette estime de soi n’est-elle pas le résultat d’un rapport entre les succès et les prétentions d’un individu ? Dans ce sens, l’image que l’art afshâride présente de Nâder Shâh semble nous montrer un degré très haut de l’image que le souverain se faisait de lui-même : l’homme qu’il voulait réellement être.

La peinture, la littérature ou l’architecture de la période du règne du roi afshâr ne seraient-elles pas l’expression de la croyance d’un individu qui s’estime à ses valeurs et qui se croit acteur des événements de sa vie et non pas leur victime ?

Nâder Shâh avait 48 ans quand il monta sur le trône en 1736. Le souverain afshâr désigna la ville de Mashhad comme capitale. Pour qu’une capitale prospère, il faut que le souverain l’habite, mais le roi afshâr passait le plus clair de son temps dans les camps et les expéditions militaires successives plutôt qu’à la ville qui abritait officiellement le siège de son gouvernement.

Nâder régna onze ans jusqu’à son assassinat en 1747. Homme politique habile et fin stratège, il fut sans doute le plus grand commandant militaire de l’histoire de l’Iran. Mais, il n’eut guère la réputation d’un roi bâtisseur ni d’un grand mécène. Durant son règne relativement court, n’avait-il pas eu le temps de s’occuper du développement des arts et de l’architecture ? S’était-il consacré entièrement à la guerre, à la diplomatie ou aux « affaires d’Etat », au prix d’oublier les artistes et les hommes de lettres ? Faut-il en chercher la raison dans son « tempérament » pour conclure que Sa Majesté n’aimait pas beaucoup les arts ? (Nâder Shâh fut, disons-le en passant, l’un de ces rois dont le « tempérament » a fait couler beaucoup d’encre jusqu’à nos jours.)

Nos réponses à ces questions seraient peut-être plus nuancées si nous essayions d’entrer dans la logique des choses, en nous proposant d’examiner la question sous un autre angle : les arts n’étaient-ils pas pour Nâder des instruments au service des « affaires d’Etat », dans la mesure où le souverain afshâr - plutôt client que mécène - aurait eu une approche assez sélective, voire restreinte, pour promouvoir les arts et les lettres par des « commandes » bien cadrées dans un but précis : construire son image de souverain, et au plus vite ?

Mais en quoi consistait cette image ? Nâder s’était vraisemblablement fixé une feuille de route politique très chargée pour faire d’une pierre deux coups : regagner les provinces perdues des Safavides en tant qu’« unificateur », élargir le royaume en tant que « conquérant », et constituer une dynastie en tant que « fondateur ». Et en très peu de temps (une décennie), Nâder Shâh gagna ce pari difficile, mais à moitié.

Nous allons voir par la suite qu’il s’avérait être bien conscient du pouvoir des arts et des lettres dans la construction de la double image d’unificateur/ conquérant qu’il voulait présenter de lui-même à ses contemporains et à la postérité, mais il rata son deuxième projet : soupçonnant sa famille et son entourage vers la fin de sa vie, son « tempérament » l’empêcha de faire perpétuer la dynastie dont il se voulait fondateur.

Nâder et le modèle du mécénat safavide

Une comparaison entre le roi Afshâr et Ismaïl Ier (1487-1524), fondateur de la dynastie safavide, qui vivait deux cents ans avant Nâder, pourrait nous laisser imaginer un parallèle entre le modèle du mécénat safavide et celui de Nâder Shâh. Si Ismaël Ier, jeune prince de la dynastie turcomane آq Qoyunlu (Moutons Blancs) avait fondé sa puissante dynastie en 1501 grâce à un mécanisme politique très favorable à lui et à son clan, alors qu’il n’avait que quatorze ans, le roi quinquagénaire qu’était Nâder Shâh eut à se battre bec et ongle pour accéder au pouvoir. Ismaïl Ier composa des poèmes mystiques pendant toute sa vie et signait ses poèmes « Khataï ». Il fut aussi un grand mécène. ہ sa cour, à Tabriz, se réunissaient les plus célèbres artistes de l’époque : des calligraphes (Shâh Mahmoud Nishâbouri), des miniaturistes (Kemâleddin Behzâd), etc. Contrairement à Ismâïl Ier qui eut l’enfance heureuse d’un prince آq Qoyunlu, Nâder était issu d’une modeste famille paysanne. A 29 ans, il était encore le chef d’une bande de brigands, avant que Tahmasp II le prenne à son service.

Après l’effondrement des Safavides vers 1720, Nâder prépara étape par étape son ascension au pouvoir, tantôt en s’adaptant au cours des événements, tantôt en y intervenant brusquement pour changer la donne en sa faveur. Contrairement à ses prédécesseurs safavides qui bâtirent pendant deux cents ans trois capitales splendides (Tabriz, Ghazvin et Ispahan), Nâder relégua au second plan les « projets urbains » : Mashhad ne connut point l’urbanisation des grandes capitales Safavides. Nâder ne fit pas construire de grandes mosquées ou écoles, et se contenta d’opérations de réparation ou de restauration dans quelques villes comme Qom (Grande Mosquée) ou Kermân (Mosquée Ganj). A Mashhad, il fit redorer l’iwan et le minaret du mausolée de l’Imâm Rezâ en 1732, alors qu’il était régent d’Abbâs III, fils de Tahmasp II. Il ne bâtit pas non plus de grands palais et pavillons. Pourquoi « gaspiller » l’argent qu’il pouvait consacrer à ses troupes, en faisant construire des palais qu’il n’avait pas le temps d’habiter, d’autant plus qu’il pouvait tout simplement « commander » une fresque de la bataille de Karnal pour décorer la grande salle royale du palais Tchehel Sotoun (Quarante Colonnes) à Ispahan ? Dans le contexte historique singulier de l’époque, l’attitude du roi afshâr envers les arts et les lettres semble s’expliquer par certains choix politiques, mais peut-être aussi par l’image qu’il se faisait de lui-même.

La peinture à l’époque des Afshârides

Pour avoir une idée plus claire des caractéristiques de l’art pictural à l’époque de Nâder Shâh, il conviendrait peut-être de reculer un peu en arrière et citer ici Cornelis De Bruyn (dit en français, Corneille Le Brun) (1652-1727), dessinateur, peintre, voyageur et écrivain flamand qui voyagea en Perse au début du XVIIIe siècle, vers la fin du règne des Safavides. Dans sa relation de voyage, il présente un portrait très précis du dernier souverain safavide, Shâh Soltân Hossein (1668-1726). Cornelis de Bruyn écrit : « Les Perses me disent que deux de leurs meilleurs peintres vivent à la cour. J’ai été curieux de voir leurs œuvres. J’ai rencontré l’un deux et j’ai trouvé que ses tableaux était meilleurs que ce que j’imaginais. Il n’avait peint que des oiseaux et des formes florales. Mais son travail était net et impeccable. J’ai découvert néanmoins que le peintre ignorait totalement les effets de contraste et des clairs-obscurs. C’est d’ailleurs un manque dont souffrent tous les peintres du royaume. Les peintres de la cour copiaient pour le roi des œuvres florales sur une collection de peintures venue d’Europe. Il faut avouer que ces artistes disposent des meilleurs pigments du monde. La substance colorée qu’ils extraient de la poudre de lapis, mélangée à la gomme, est d’une beauté exceptionnelle. Les formes animales ou végétales qu’ils appliquent sur des objets, surtout des boîtes porteplumes sont admirables. »1

Cornelis De Bruyn fait allusion à l’imitation, dès cette époque, des gravures européennes par des peintres iraniens. Les experts qui étudient la peinture de l’époque des Safavides ou de Nâder Shâh confirment que les grands artistes peintres restaient loyaux aux traditions picturales de l’époque safavide, et poursuivaient en même temps ce courant d’imitation d’œuvres européennes.

Il faut également signaler que les techniques de la peinture laque eurent une influence indéniable sur les évolutions de l’art pictural au XVIIIe siècle. La peinture laque était déjà en vogue en Iran, et ses techniques étaient utilisées pour la décoration des boîtes, des cadres de miroir ou des cadres de tableaux muraux. La transmission de ces techniques d’une génération à l’autre était facilitée par un système d’apprentissage familial au sein duquel le fils du maître peintre comptait souvent parmi ses meilleurs apprentis.2

Les portraits de Nâder Shâh

Nous ne savons pas si Nâder Shâh aimait ou non les tableaux aux motifs végétaux ou animaux, mais une chose est certaine : le souverain aimait se faire portraiturer, il aimait aussi les tableaux des grands événements militaires ou diplomatiques de son règne. En effet, le roi afshâr était parfaitement conscient de la valeur de ce type d’art pictural et de son rôle pour la mise en place d’une image grandiose de conquérant et d’homme politique d’exception. Certains documents relatent que Nâder fit engager un dénommé Cassel, peintre allemand, pour un salaire mensuel de 9000 roubles. Cette personne qui faisait apparemment partie du personnel d’une compagnie russe ou britannique aurait réalisé neuf portraits de Nâder Shâh. Le souverain chassa Cassel de la cour car il estimait que les portraits que le peintre allemand avait réalisés ne lui ressemblaient pas.3

Après la bataille de Karnal, Nâder fit peindre une grande fresque au palais Tchehel Sotoun (Quarante Colonnes) à Ispahan. Cette fresque est probablement l’œuvre d’un peintre iranien Mohammad Sâdeq. Nâder Shâh se fit peindre plusieurs portraits de lui par des artistes indiens. L’intérêt que le souverain éprouvait pour la commande de ces portraits nous laisse imaginer qu’il essayait de trouver assez de temps pour poser en modèle devant ses artistes. Sur certains de ces tableaux, nous voyons Nâder en compagnie des rois ou des ambassadeurs lors des réunions solennelles, images que nous pouvons peut-être comparer aux photos de la une de nos journaux.

Jahângoshâ-ye Nâderi (Les Conquêtes de Nâder) : un chef-d’œuvre littéraire afshâride

Il n’est pas étonnant si le chef-d’œuvre littéraire incontestable de l’époque du règne de Nâder Shâh est une « chronique » qui recueille des faits historiques contemporains dans l’ordre de leur succession de 1709 (début du déclin des Safavides) à 1748 (un an après l’assassinat de Nâder). Jahângoshâ-ye Nâderi (Les Conquêtes de Nâder) est une œuvre de Mirzâ Mehdi Khân Astarâbâdi, qui fut le monshi spécial de la cour (secrétaire et chef de la chancellerie royale). L’ouvrage relate essentiellement des événements historiques du règne de Nâder Shâh. D’après les experts, Les Conquêtes de Nâder est un document historique très important en raison de sa remarquable historicité, étant donné que l’auteur était souvent le témoin direct des faits qu’il relatait.

Dans cet ouvrage, le chroniqueur de Sa Majesté prit pour modèle l’œuvre de l’historien iranien du XIII siècle, Ata-Malek Joveyni. Il écrit donc d’une prose exécutée avec le plus grand soin, et souvent lourde en raison de l’usage excessif de mots et d’expressions arabes. Pourtant, Mirzâ Mehdi Khân Astarâbâdi semble avoir un très grand avantage par rapport aux prosateurs souvent prolixes de l’époque des Safavides, dont les textes étaient caractérisés par des circonlocutions et l’abondance de paroles et de mots qui disaient peu de choses. Le style du chroniqueur du roi afshâr était marqué très habilement par un laconisme et une sobriété bien mesurée. En dépit de son authenticité historique, l’œuvre est cependant pleine d’hyperboles, d’exagérations, de complaisances, voire de servilité notamment envers Sa Majesté ; ce qui semble néanmoins assez « normal » pour un ouvrage écrit par le chroniqueur de la cour. Précisons que les experts s’accordent à dire que la servilité et l’emphase disparaissent dans le dernier chapitre du livre, consacré à la mort du souverain, rédigé par l’auteur après la disparition du maître de la commande.

« Le Palais du Soleil » : un portrait architectural de Nâder

Nâder Shâh ordonna la construction du Palais du Soleil (Emârat-e Khorshid) en 1738. L’édifice se situe à Kalât, une cité dans le nord-est de la province actuelle du Khorâssân Razavi, à 145 kilomètres de Mashhad. Kalât est une petite ville ancienne, située au milieu des montagnes de Hezâr Masdjed. Selon des documents historiques, Nâder aurait choisi cet endroit en raison de la situation géographique du site et son isolement naturel. Les travaux de la construction du Palais du Soleil commencèrent dès les premières années du règne de Nâder et se poursuivirent jusqu’en 1747, date de la mort du souverain. La belle épigraphe calligraphiée de l’édifice indique que la construction prit fin en 1160 de l’hégire (1747).

Le Palais du Soleil était un bâtiment à deux étages. Autrefois, l’édifice était haut de près de 25 mètres. L’étage supérieur s’effondra plus tard, et le palais n’a aujourd’hui qu’une hauteur de 20 mètres. Le bâtiment forme un octogone qui sert de support à quatre séries d’escaliers pyramidaux. A l’intérieur, l’édifice compte douze pièces décorées de fresques et d’ornements de plâtre. Une partie des décorations intérieures a été détruite au cours des siècles. Une tour cylindrique surmonte le bâtiment octogonal. Cette tour à deux étages était destinée autrefois à devenir une résidence royale. La beauté de cette construction est accentuée par sa façade qui s’inspire de l’architecture indo-mongole, ceci car le plan de l’édifice était l’œuvre d’architectes que Nâder Shâh avait employés en Inde. Cette architecture particulière qui mêle les éléments iraniens aux traditions de l’époque de l’Empire mongol en Inde constitue l’originalité du Palais du Soleil.

Le Palais du Soleil est l’œuvre architecturale la plus célèbre de l’époque du règne du souverain afshâr. Comparé aux grands édifices de la période safavide, le Palais du Soleil frappe l’esprit par sa sobriété et sa simplicité. Le bâtiment aurait aussi un caractère plus ou moins mystérieux, car d’après des récits historiques, le grand conquérant aurait fait construire cet édifice pour y cacher son trésor légendaire.

Mais le palais de Kalât va sortir bientôt de son isolement ! En 2003, l’Organisation nationale du Patrimoine culturel, de l’Artisanat et du Tourisme approuva le projet de la construction du Grand Musée du Khorâssân à Mashhad. Le bâtiment de ce musée situé dans le grand parc Kouh-Sangi de Mashhad est, en réalité, une réplique moderne et agrandie du Palais du Soleil. Si la façade de cette nouvelle construction rappelle directement l’édifice de Kalât, il sera tout à fait différent à l’intérieur. Le Grand Musée du Khorâssân aura une superficie de 18 000 m² : galeries, bibliothèques, amphithéâtres, salles de conférences… Après une période relativement longue d’interruption, les travaux de la construction du Grand Musée du Khorâssân ont repris et les autorités du Patrimoine culturel promettent qu’il sera inauguré en 2015.

Au travers des siècles, le palais de Kalât nous offre à voir une image plus intime et plus humaine de Nâder Shâh. L’édifice n’évoque pas tellement l’image du grand unificateur/conquérant ou du fin diplomate, mais plutôt le portrait architectural – en pierre et en brique – du roi afshâr lui-même : un miroir qui reflète l’image d’un homme simple, solitaire, discret et soupçonneux.

Nâder Shâh, miniature indienne (vers 1740-1750)

Nâder Shâh, œuvre de Mohammad-Ali Abdal, Boston Museum of fine arts

Nâder Shâh couronne l’Empereur moghol Mohammad Shâh, œuvre du peintre afshâride Abol-Hassan, 1774, conservée au Palais Saadâbâd, Téhéran. On voit à droite le vieux chroniqueur Mirzâ Mehdi Khân Astarâbâdi, auteur du Jahângoshây-e Nâderi.

Bataille de Karnal et victoire de Nâder Shâh, fresque du Palais de Tchehel-Sotoun, Ispahan

Portrait de Nâder Shâh, 1743-1744, période afshâride, par Bahrâm Naqqâsh-bâshi, conservé au Musée de l’Hermitage, Russie.

Palais du Soleil à Kalât

Construction du Grand Musée du Khorâssân à Mashhad (Kouh-Sangi)

Lockhart, Lawrence : La décadence de la dynastie safavide (Enqerâz-e Selseleh-ye safavi), traduit en persan par Emâd, Mostafâ, éd. Morvârid, Téhéran, 1985.

Diba, Layla : Arts of Persia (Honar-hâye Irân), traduit en persan par Marzbân, Parviz, éd. Farzan-Rouz, Téhéran, 1995.

Cook, John : Voyages and Travels Through the Russian Empire, Tartary and part of Persia, Edinburgh, 1770.


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