N° 107, octobre 2014

La stratégie militaire, les campagnes
et les batailles de Nâder Shâh


Manouchehr Moshtagh Khorasani


La période des Afsharides est marquée par le règne de Nâder Shâh (1688-1747), qui gouverna pendant douze ans par une militarisation de la société iranienne. Le règne de Nâder Shâh a été marqué par une série de conquêtes, de guerres et de pillages. Génie militaire, Nâder a combattu de nombreux adversaires tels que les Russes, les Ottomans, les Afghans et les Ouzbeks. Reconnu comme l’un des plus grands stratèges militaires de l’histoire de la Perse, il est parfois comparé à Napoléon Bonaparte.

Nâder est le 22 novembre 1688 dans une famille nomade, dans un camp d’hiver à Darreh Gaz, dans les montagnes du nord de Mashhad, dans le Khorâssân. Fils d’un paysan pauvre, il est membre d’un clan turkmène installé dans la région par les Safavides pour défendre le nord du Khorâssân contre les incursions des Ouzbeks. Cette tribu, appartenant au conglomérat des guerriers Qizilbash, avait autrefois aidé le Safavide Esmâïl Ier à prendre le pouvoir et à fonder la dynastie safavide. Le père de Nâder, Emâm Gholi Beyg Afshâr, meurt quand il est encore enfant. Nâder et sa mère sont ensuite pris comme esclaves par les Ouzbeks, mais Nâder parvient à s’échapper. Il rejoint alors une bande dont il devient le chef en 1717.

L’attaque afghane contre l’Iran

Le premier grand événement politique qui affecte directement la carrière de Nâder est l’invasion afghane de l’Iran en été 1719, aboutissant à la prise d’Ispahan (la capitale safavide) et au détrônement de Shâh Soltân Hosseyn le Safavide, le dernier roi de cette dynastie à avoir effectivement régné, en automne 1722. Ce qui signifie la chute de l’empire safavide fondé par Shâh Esmâïl Ier en 1502. [1]

Le fils de Shâh Soltân Hosseyn, Tahmâsp, se réfugie à Qazvin et se proclame roi sous le nom de Shâh Tahmâsp II. Mais d’un autre côté, après la prise d’Ispahan par les Afghans en 1722 et la fuite de Tahmâsp, Mahmoud l’Afghan se proclame lui aussi roi. Cependant, très tôt, les Afghans sont également contraints de faire face à des dissensions internes, qui culminent avec l’assassinat de Mahmoud l’Afghan par Ashraf l’Afghan. [2] Tahmâsp commence par organiser un mouvement de résistance contre les Afghans au cours de l’année 1720. Il rassemble des troupes d’abord dans le Mâzandarân, puis dans la plaine d’Astarâbâd. Avec l’aide de Fath Ali Khân Qâdjâr, il tente de libérer Ispahan avec 2000 cavaliers, notamment des guerriers qâdjârs, des soldats d’Astarâbâd et un groupe de Turkmènes. Tout au long d’un combat durant de l’aube au crépuscule, les troupes de Fath Ali Khân Qâdjâr tuent 1000 soldats afghans et entrent dans la capitale, Ispahan. Cependant, peu de temps après, la noblesse safavide fait courir la rumeur que Fath Ali Khân Qâdjâr songe à prendre le pouvoir. Par crainte de la vengeance de Tahmâsp II, Fath Ali Khân Qâdjâr quitte Ispahan et retourne à Astarâbâd avec ses troupes. Néanmoins, Tahmâsp II le rappelle en lui demandant de rassembler des troupes pour vaincre Malek Mahmoud Sistâni, prétendant descendre de la dynastie saffâride ayant principalement régné aux IX et Xe siècles dans le Khorâssân. [3]

Nâder commence alors sa carrière militaire à Abivard, ville du nord de Mashhad contrôlée par la tribu afshâride. A ce moment de sa vie, il est au service du souverain local Bâbâ Ali Beg. Mais les rivalités tribales internes l’empêchent d’être désigné comme successeur de ce dernier, ce qui pousse le jeune ambitieux à s’allier avec les divers chefs militaires ayant pris un certain pouvoir avec l’invasion afghane et l’anarchie qui s’en est suivie. [4] Nâder joue ainsi un rôle important lors de la défaite de Malek Mahmoud Sistâni. Il lutte également contre les Afghans pour rétablir l’ordre dans le Khorâssân. Ses succès en font rapidement un rival pour Fath Ali Khân Qâdjâr, chef militaire aux ordres du roi safavide. D’ailleurs, Tahmâsp II finit par nommer Nâder général en chef, remplaçant ainsi Fath Ali Khân Qâdjâr. [5] Nâder conspire également contre Fath Ali Khân et l’hostilité entre les deux conduit à la perpétration d’un attentat politique, qui s’achève avec la décapitation de Fath Ali Khân Qâdjâr en octobre 1726 [6]. Après cet épisode, Nâder obtient le titre de « Tahmâsp Gholi » (serviteur/esclave de Tahmâsp). Pendant ce temps et dès 1723, les Russes et les Ottomans avaient profité de l’instabilité provoquée par la conquête afghane pour attaquer l’Iran et annexer des territoires iraniens.

Pour défendre l’intégrité nationale de l’Iran, Nâder vainc d’abord les Dorrâni (Abdali) Afghans près de Herat en mai 1729. Puis il remporte la victoire sur les Afghans Guilzi, menés par Ashraf l’Afghan à Mehmândoust près de la ville de Dâmghân, le 29 septembre 1729. [7] Selon Marvi (1366:110-111), Ashraf avait placé 20 000 soldats sur le flanc gauche, 20 000 sur le flanc droit et gardé 3000 soldats d’élite en réserve à l’arrière, pour continuer l’attaque après la percée dans le camp safavide. ہ l’aube, la bataille commence avec des canons, des pierriers, des fusils et des arcs. Après quelques heures de combat, les Afghans commencent à se débander. Puis la cavalerie qizilbash attaque l’artillerie afghane avec des sabres, des lances et des fusils [8] après avoir passé la ligne de front. 12 000 Afghans et 4000 Persans sont tués au combat. Le reste des soldats afghans prend la fuite.

Photo 1 : La bataille entre Nâder et Ashraf à Mehmândoust près de Damghân

Le premier tableau (photo 1) montre la bataille entre Nâder et Ashraf à Mehmândoust près de Dâmghân. Nâder monte un cheval blanc et marche au centre de l’armée persane. Ashraf et son armée fuient devant l’artillerie perse. Le porte-étendard afghan tombé de cheval a perdu sa bannière. [9] Sur cette peinture, on ne voit pas l’artillerie afghane. Les sabres de Nâder et de son armée sont très courbés, selon la norme persane de cette période. Ce type de sabre est décrit comme étant le shamshir iranien classique. Dans la littérature occidentale, le shamshir iranien classique est déclaré être un sabre ou une épée avec un degré de courbure élevé et qui n’a pas de rainure. [10] La majorité des Afghans portent également des sabres très courbés, bien qu’un cavalier afghan, mort face à l’artillerie persane, porte une épée droite. Les coups exécutés avec le shamshir sur la tête suivent la technique la plus fréquente, mentionnée dans les manuscrits persans. De plus, on peut très souvent observer cette technique dans les miniatures persanes. [11] Sur ce tableau, trois cavaliers persans postés derrière l’artillerie sont prêts à lancer l’assaut et à exécuter cette technique.

La lance, quant à elle, a toujours joué un rôle très important dans l’histoire militaire iranienne en tant qu’arme principale sur le champ de bataille. Différentes sortes de lances ont été utilisées à des fins diverses durant les différentes périodes de l’histoire de l’Iran. [12] Sur cette peinture, un cavalier perse armé d’une lance dans la main droite et d’un bouclier dans la main gauche est prêt à donner l’assaut. En temps normal, les soldats persans tenaient les lances des deux mains [13] ; cependant, certaines sources attestent de l’existence d’autres usages les concernant. [14] Tous les soldats perses à l’exception des artilleurs portent un casque avec une coiffe de maille et des canons d’avant-bras. De nombreux guerriers aussi bien perses qu’afghans utilisent des boucliers de cuir durci. Certains soldats portent une armure de maille. Cependant, les soldats afghans ne portent ni casque ni armure de maille, mais la gambeson et le turban. Certains Afghans tirent avec des fusils tandis que les Perses, de leur côté, n’utilisent pas de fusils, mais seulement des canons.

Plus tard, Nâder ordonna à ses commandants Mohammad Beig Marvi, Nadjaf Soltân Gharachurlu et Jânali Soltân Kuklân de poursuivre avec 3000 canonniers les Afghans fuyards. A Mourchekhort, ces trois commandants placent les canons en avant de la première ligne de l’armée iranienne le 12 novembre 1729 (20 Rabi al-Thani 1142). Ashraf l’Afghan, lui, positionne en demi-cercle les 280 canons qu’il a reçus des Ottomans à la suite d’un traité de paix. Il positionne 8000 tofangtchi (mousquetaires) et jazâyertchi (l’arme principale du jazâyertchi était le jazâyer, un grand et lourd fusil que l’on plaçait sur un trépied) autour des canons. Il bénéficie également de l’avis de conseillers militaires ottomans. Il positionne aussi 40 000 guerriers sur ses flancs droit et gauche et garde 20 000 soldats en réserve. Cependant, ces défenses sont vaines puisque l’artillerie Qizilbash les détruit, tuant près de 7000 ou 8000 des hommes d’Ashraf. [15] Après cette bataille, Ashraf s’enfuit vers Ispahan (la capitale safavide) et plus tard vers Kandahar. Tahmâsp s’installe à Ispahan (Nâder ayant le véritable contrôle des affaires) en décembre 1729, annonçant la fin réelle de l’occupation afghane en Iran. Après la défaite d’Ashraf, de nombreux soldats afghans rejoignent l’armée de Nâder. [16]

Photo 2 : La bataille entre les Perses et les Afghans à Mourchekhort

Le deuxième tableau (photo 2) montre la bataille entre les Perses et les Afghans à Mourchekhort. Une fois de plus, les Afghans fuient. Nâder est à cheval à l’arrêt sur le champ de bataille et trois hommes lui font face. Deux d’entre eux sont Nasrollâh Mirzâ et Mirzâ Mehdi Khân. Sur cette peinture, on peut voir que l’armée perse a brisé la ligne d’artillerie afghane. Un seul canon tire encore. L’armée perse se compose uniquement de la cavalerie alors que l’armée afghane comprend de la cavalerie et de l’infanterie. Tous les soldats perses portent un casque avec coiffe de maille et certains d’entre eux portent un des canons d’avant-bras. La cavalerie perse comprend deux sections : les combattants de lance et les combattants de sabre. Un cavalier perse tire à l’arc, utilisant la technique sinekesh (tirer la corde jusqu’à la poitrine). Un cavalier afghan tire à l’arc utilisant la technique borutkesh (tirer la corde jusqu’à la moustache). [17] Un guerrier perse tient un poignard dans la main droite et un bouclier dans la main gauche. Un guerrier afghan utilise la même combinaison. Un autre Afghan tire avec un fusil.

Lors de la troisième bataille à Zarghân, dans la province du Fârs, les Afghans perdent totalement contre l’armée de Nâder. C’est dans cette bataille que Nâder lui-même tue le porte-bannière afghan. Les Afghans, en fuite, abattent eux-mêmes Ashraf lors de leur retraite. [18]

Photo 3 : Nâder contre Ashraf dans la bataille de Zarghân

La troisième peinture (photo 3) montre Nâder contre Ashraf lors de la bataille de Zarghân. Nâder est assis sur un cheval de couleur foncée, tenant une petite masse dans la main. Il porte aussi un carquois pour les flèches. Les troupes afghanes fuient devant l’armée perse. Celle-ci se compose de la cavalerie et de l’infanterie, représentée par des mousquetaires et des combattants au sabre. On voit un groupe de mousquetaires persans qui tirent en ligne. Un cavalier perse tire à l’arc, utilisant la technique sinekesh (tirer la corde jusqu’à la poitrine). La majorité des soldats perses portent un casque avec coiffe de maille et certains d’entre eux portent une armure de maille.

Batailles contre les Ottomans

Trois mois avant sa victoire contre les Afghans à Mehmândoust, Nâder a envoyé des lettres au sultan ottoman Ahmad III (1703-1730) pour lui demander de reconnaître Tahmasp comme successeur légitime de son père Shâh Soltân Hosseyn, tué par Ashraf durant l’occupation afghane. Mais les Ottomans tergiversent, ce qui décide Nâder à les attaquer après avoir défait Ashraf et les Afghans. Sa campagne militaire contre les Ottomans dure quelque six mois, du printemps à l’été 1730. Durant cette campagne, il réussit à reprendre tous les territoires persans annexés par les Ottomans durant la décennie précédente et même de nouveaux territoires. Simultanément, alors qu’il bataille, il est informé de l’attaque des Afghans Abdali contre son frère Ebrâhim et du siège de sa ville de résidence. Nâder se précipite pour lui venir en aide et passe les quatorze mois suivants à combattre et vaincre les forces Abdali dirigées par Allâh-Yâr Khân. [19] Tahmâsp, le roi safavide, profite de l’absence de Nâder dans le Khorâssân pour saisir sa propre chance d’attaquer les Ottomans à l’aide de 18 000 soldats qui marchent d’Ispahan à Tabriz et vainquent l’armée ottomane près d’Erevan. En représailles, les Ottomans envoient leur armée dirigée par Ali Pâchâ et Ahmad Pâchâ attaquer Bagdad en Irak. Tahmâsp et son armée se hâtent vers Hamedân pour contrer l’armée ottomane. Cependant, en raison du manque de ravitaillement pour les hommes et les chevaux, les Iraniens perdent la bataille contre l’armée ottomane composée de 160 000 soldats. [20] La campagne est désastreuse pour l’Iran (janvier 1731-janvier 1732) et les Ottomans réoccupent de nouveau une grande partie du territoire qu’ils avaient précédemment perdue contre Nâder. [21] Pour garder les villes et régions iraniennes de Tabriz, Ardalân, Hamedân et Kermânshâh, Tahmâsp est forcé d’offrir le Caucase et le nord de l’Arax aux Ottomans : Tbilissi, Ganja, Yerevan, Daghestan et Nakhchivan. [22]

Quand Nâder découvre que Tahmâsp a renoncé à des territoires importants pour les laisser aux Ottomans, il revient rapidement à Ispahan et prétexte le traité de paix pour détrôner Tahmâsp en août 1732 et le remplacer par son fils de huit mois dont le règne commence sous le nom d’Abbâs III. [23]

Photo 4 : La peinture montre le siège et la prise de Herat.

Nâder est à cheval et des soldats lui ramènent des prisonniers et des

têtes coupées.

Nâder somme ensuite les Ottomans de quitter les territoires occupés. Les Ottomans refusent et immédiatement, l’armée persane attaque et libère Nahâvand, Malâyer, Sanandaj et Kermânshâh. Elle marche ensuite sur Bagdad. Pour passer le fleuve Tigre, Nâder ordonne à ses troupes de construire 1000 grandes barques. Parallèlement, un groupe de 40 plongeurs traverse le fleuve à la nage pour construire un pont. Mais ils tombent aux mains des Ottomans qui en tuent certains pendant que d’autres réussissent à s’échapper. Avec l’aide d’un conseiller militaire autrichien, l’obstacle est ensuite contourné et un pont flottant en bois monté. La nuit tombée, Nâder passe le pont avec 10 000 soldats. De son côté, Ahmad Pâchâ s’avance hors des fortifications ottomanes avec 30 000 soldats ottomans pour affronter l’armée perse. Au même moment, l’artillerie persane attaque la ville. Des Arabes servant dans l’armée perse essayent de construire un pont supplémentaire en attachant ensemble avec de grosses cordes des centaines de barques, mais les forts courants du Tigre cassent les cordes. Les Iraniens ne désespèrent pas et réussissent finalement à construire un deuxième pont en bois que 20 000 soldats empruntent. Parmi eux figurent les mousquetaires, qui assiègent la fortification ottomane en la prenant sous leur feu. A ce moment-là, des espions signalent l’approche de 300 000 janissaires ottomans, venus en renfort pour attaquer l’armée iranienne. Immédiatement, Nâder envoie 12 000 mousquetaires, 30 000 cavaliers de la cavalerie lourde et 20 000 mousquetaires armés de canons lourds pour les affronter. Les deux forces se combattent et dès les premières heures, on fait état de la mort de 20 000 Ottomans et de 30 000 Iraniens. 3000 Iraniens sont de plus faits prisonniers par les Ottomans. L’armée perse, perdant courage, commence à battre en retraite. Le commandant Ghani Khân Afghan reçoit l’ordre de retrait de ses 12 000 soldats afghans qui servent Nâder, mais il recule jusqu’au Tigre et prend la fuite. [24]

La défaite de l’armée persane est due à différents facteurs. Tout d’abord, le commandement de l’armée ottomane manœuvra pour que la bataille ait lieu à Samarra. Cette région étant une zone ensablée, la possibilité de manœuvres de la cavalerie persane décrut fortement. Deuxièmement, l’armée perse n’avait pas accès à l’eau. Troisièmement, les Ottomans purent tirer leur artillerie lourde jusqu’à la fin de la bataille.

Après la défaite de l’armée perse, les soldats reçoivent l’ordre de rejoindre Hamedân et Kermânshâh. Après avoir puni certains de ses commandants, Nâder réorganise son armée. En octobre 1733, l’armée perse attaque de nouveau Bagdad. Cette fois-ci, elle conquiert Karbalâ, Najaf, Soleymaniyeh, Mossoul et Kirkouk et assiège de nouveau Bagdad. Mais des rébellions ayant éclaté en Iran chez les Baloutches et les Arabes, dans le Baloutchistân et le Fârs en décembre 1733, ainsi que le système d’organisation militaro-politique de l’armée forcent Nâder à signer un traité de paix avec Ahmad Pâchâ, gouverneur ottoman de Bagdad. [25] Le but de ce traité, pour Nâder, est de rétablir les dispositions du Traité de Ghasr-e Shirin signé entre les Ottomans et les Safavides en 1639. Il appelle notamment au retour aux frontières prévues par le traité, à un échange de prisonniers, et à la protection ottomane pour tous les pèlerins persans se rendant à La Mecque. Mais le sultan ottoman ne ratifie pas ce traité, ce qui fait persister les conflits, notamment autour du contrôle sur le Caucase. [26]

Photo 5 : La peinture montre la bataille entre Nâder et Othman Pâchâ, le général ottoman. Nâder est à cheval au milieu de ses troupes. Un groupe détaché de son unité de mousquetaires est caché dans les montagnes et tirent sur les Ottomans.

Une autre série de batailles oppose Ottomans et Perses dans le Caucase. L’armée perse attaque Ganja en tirant à l’artillerie, mais les défenseurs de la ville réussissent à colmater les failles dans les murs tout en tirant également de leur côté à l’artillerie et au mortier - jusqu’à ce que Hosseyn Ali Khân, l’un des commandants de Nâder, ait l’idée de donner l’ordre aux soldats de combler une partie du fossé autour de la ville avec des sacs de sable et de construire un pont par-dessus pour permettre aux soldats iraniens de passer. Néanmoins, ceux qui réussissent à traverser ce pont sont repérés par les défenseurs ottomans et abattus à coups de fusil et d’artillerie. Les Persans décident donc de creuser un tunnel tortueux pour se rapprocher du mur de la fortification. Les soldats ottomans commencent alors à tirer des pierres à l’aide de catapultes, sans pour autant réussir à arrêter les Persans. Une fois qu’ils atteignent le mur de fortification, ces derniers creusent un tunnel et placent 3500 man (10 500 kilos) de poudre noire. Cependant, les Ottomans ont également creusé un tunnel et les deux armées s’opposent alors dans un face-à-face sanglant à l’aide de sabres, de poignards et de pistolets. [27] Les Iraniens réussissent malgré tout à faire exploser la poudre noire et à détruire une partie du mur. 3000 (on ne précise pas quoi) des forces spéciales iraniennes entrent dans la fortification en tirant au fusil et aux canons de petit calibre, mais sont néanmoins repoussées par les Ottomans. [28] L’armée perse réussit même à construire un canal artificiel pour détourner le lit du fleuve vers la ville, mais les Ottomans à leur tour détournent l’eau vers le camp des Perses. Le siège dure 8 mois. Par la suite, Nâder nomme Yâr Beig Soltân Arabe Khorâssâni au poste de commandant de division à la place d’Ali Khân Toupchi et ordonne au nouveau commandant de positionner tout autour de la ville assiégée de grands canons, capables de tirer des boulets de 20 et de 30 man (60 et 90 kg). Grâce à ce stratagème, l’armée persane réussit enfin à entrer dans la fortification et à vaincre les Ottomans après de durs combats. Néanmoins, quelques jours après la conquête de Ganja, Abdollâh Pâchâ, le célèbre commandant ottoman, attaque de nouveau la ville avec 120 000 soldats - sans succès puisque les Ottomans perdent 50 000 soldats après une bataille sanglante lors de laquelle Abdollah Pâchâ lui-même est tué. [29] Après cette victoire des Iraniens, les Ottomans acceptent un traité de paix avec les Perses. Ahmad Pâchâ, commandeur ottoman de Bagdad, est choisi pour mener les négociations de paix avec les délégués iraniens. Les Ottomans acceptent de rendre Erevan à l’Iran, mais gardent en échange Kars. [30] La Russie et la Perse signent aussi une alliance défensive en mars 1735 à Ganja. D’après cette alliance, les Russes acceptent de rendre la plupart des territoires iraniens qu’ils ont annexés dans les années 1720. A la suite de cet accord, une confrontation russo-ottomane vient troubler la diplomatie régionale, levant la question du contrôle de la région de la mer Noire et donnant à Nâder un répit militaire sur sa frontière occidentale. [31]

ہ la fin de 1735, Nâder, dont le prestige ne connaît plus de limites grâce à ses conquêtes et victoires militaires, décide de monter lui-même sur le trône. En février 1736, il réunit les grands chefs du royaume safavide dans un vaste campement dans la steppe Moghân et demande à ce conseil improvisé de choisir entre lui ou les Safavides pour régner. La balance penche nettement du côté safavide, mais quand Nâder apprend que le religieux Mollâ Bâshi Mirzâ Abol Hasan (un dirigeant religieux) a fait remarquer que "l’assemblée soutient unanimement la dynastie safavide", il ordonne son arrestation. Le religieux est exécuté par strangulation le lendemain. [32] Ainsi, après plusieurs jours de réunions, l’Assemblée proclame Nâder roi légitime de l’Iran. [33]

Photo 6 : La peinture montre la bataille entre Nâder et Abdollâh Pâchâ, général ottoman. Les Perses ont vaincu l’armée ottomane. Le cadavre d’Abdollâh Pâchâ est sur le terrain aux pieds du cheval de Nâder.

Pour réduire les tensions religieuses causées par l’animosité entre les Safavides chiites et les Ottomans sunnites, Nâder Shâh conçoit un plan. Il annonce notamment que ses sujets doivent abandonner certaines pratiques religieuses instaurées par Shâh Esmâïl Ier (r. 1501-1524), telles que le sabb (le rituel de maudire les trois premiers califes Abou Bakr, Omar et Othman) ou le rafz (déni de leur droit de gouverner la communauté musulmane). Il décrète également que le chiisme duodécimain porterait le nom ja’fari mazhab (Ecole juridique ja’farite) en l’honneur du sixième Imâm Ja’far al-Sâdeq (d.765), et que cette école juridique aurait une autorité centrale. De plus, il demande la reconnaissance officielle de cette école chiite duodécimaine par les quatre écoles juridiques traditionnellement reconnues de l’islam sunnite.

Toutes les personnes présentes dans ces réunions de la steppe de Moghân doivent signer un document attestant leur accord avec les idées de Nâder. Il y ajoute cinq conditions de paix avec l’Empire Ottoman : 1) la reconnaissance de l’école chiite ja’farite en tant que cinquième école juridique orthodoxe de l’islam sunnite, 2) la désignation d’un bureau officiel (rokn) pour un imâm ja’fari dans la cour de la Ka’ba, analogue à ceux des écoles juridiques sunnites [34], 3) la nomination d’un chef de pèlerinage persan (amir al-hajj), 4) l’échange d’ambassadeurs permanents entre Nâder et le sultan ottoman, et 5) l’échange des prisonniers de guerre et l’interdiction de leur vente ou de leur achat. En retour, le nouveau Shâh promet d’interdire les pratiques chiites répréhensibles par les sunnites ottomans. [35]

L’accession au trône et l’ultime défaite des forces afghanes

Après sa montée sur le trône, la principale tâche militaire de Nâder est d’éliminer définitivement les forces afghanes restantes, celles-là mêmes qui ont mis fin à l’existence de la dynastie safavide. A cette fin, l’armée iranienne, composée de 80 000 soldats, marche sur Kandahar en novembre 1736. [36] L’armée compte 16 000 mousquetaires armés de fusils lourds (jazâ’er) et 1700 chameaux montés par des pierriers (shotor zanburak). La bataille commence avec des tirs de fusils, de canons et de flèches. Après avoir franchi les murs des fortifications de Kandahar, les Iraniens font usage de leurs lances et sabres. Après trois heures de combat sans résultats, Nâder envoie des estafettes auprès de son général en chef Amir Arsalân pour lui proposer des renforts, au cas où Amir Arsalân ne pourrait vaincre les Afghans. Vexé, Amir Arsalân réplique en attaquant seul. Ses hommes repoussent les Afghans vers les murs et se retirent uniquement lorsqu’ils sont pris sous le feu intensif des fusils afghans. Cependant, ils réussissent à faire 4700 prisonniers afghans qu’ils emmènent auprès de Nâder Shâh. Ce dernier ordonne d’en exécuter certains. Le deuxième jour, les commandants de Nâder positionnent leurs troupes derrière les tranchées entourant la ville, puis commencent à tirer avec des fusils sur toute personne qui se déplace à l’intérieur des fortifications de la ville. Pendant ce temps, deux grands canons pouvant tirer des boulets de [37] man (186 kg) sont coulés. Avec l’aide de ces deux canons, ils canonnent et détruisent l’une des tours des fortifications nommée la "tour de Mollâ Ali Qaljâi". Mollâ Ali Qaljâi est le commandant afghan qui, à l’aide de 1000 mousquetaires cachés dans la tour, défend Kandahar contre l’armée de Nâder. Il est néanmoins tué lors de la chute de la tour et les soldats iraniens prennent la tour d’assaut. Grâce aux canons, ils prennent également une autre tour de défense, la Chehlzine, défendue par 2000 à 3000 Afghans. La canonnade dure une dizaine de jours. Par la suite, les mousquetaires du Lorestân reçoivent l’ordre de prendre la tour d’assaut. Comme ceux-ci ne réussissent pas, les mousquetaires du Sistân sont envoyés en renfort. Finalement, la tour tombe et les Iraniens, y faisant monter 40 canons, commencent à tirer sur Kandahar. [38] La ville reste assiégée pendant un an, jusqu’à sa destruction sur ordre de Nâder en 1738. La destruction de Kandahar clôture la reconquête des territoires perdus depuis le règne de Shâh Soltân Hosseyn le Safavide. La carrière militaire de Nâder entre également dans une nouvelle phase : l’invasion d’un territoire étranger pour poursuivre ses rêves de conquête du monde. [39] La neuvième peinture (photo 4) montre le siège de Kandahar en 1737.

Photo 7 : La peinture montre le siège de Kandahar. L’artillerie perse tire sur les murailles de la ville.

La campagne indienne

Après la chute de Kandahar, de nombreux Afghans rejoignent l’armée de Nâder lequel, sous couvert de poursuivre les Afghans, se rapproche des frontières de l’est de l’Iran avec l’Inde des Grands Mongols qu’il accuse d’aider et d’abriter les fuyards. Il finit d’ailleurs par attaquer l’Inde, nommant pour le remplacer en Iran son fils Rezâgholi. Durant l’absence de son père parti guerroyer, Rezâgholi, craignant une révolte pro-safavide, ordonne à Mohammad Hassan (le chef de la tribu qâdjâre entre 1726 et 1759) d’exécuter Tahmâsp et ses fils, les derniers prétendants au trône safavide. [40] Quant à Nâder, parti pour la prise de l’Inde, il conquiert en chemin Kaboul après six jours de siège. [41]

Mohammad Shâh, le roi indien, convoque 300 000 soldats armés de 20 000 éléphants de guerre et de 3000 canons pour faire face à l’armée perse. [42] Il choisit la riche Karnâl, au nord de Delhi, pour lieu de bataille en vue de faciliter le ravitaillement, d’où le nom de la fameuse bataille de Karnâl. Mohammad Shâh ordonne également à ses troupes de monter des murs fortifiés autour de son camp.

Photo 8 : La peinture montre la bataille de Karnâl en Inde. L’armée persane combat l’armée indienne. Saâdat Khân est amené captif sur un éléphant.

Pour récolter des informations sur le camp indien, Nâder Shâh envoie en mission d’espionnage et de reconnaissance Nâder Zâd Khân et deux Afghans déguisés en Indiens. Ayant pénétré le camp indien, ces derniers recueillent des informations, et réussissent même une nuit à pénétrer dans la tente de Qamar’oddin Khân, tuant l’un des commandants de Mohammad Shâh et quatre de ses gardes du corps. Ils s’emparent également d’une grande quantité d’or et de bijoux et parviennent à regagner le camp de Nâder Shâh pour lui communiquer le résultat de leurs recherches.42 Lors de la bataille de Karnâl, le 24 février 1739, Mohammad Shâh engage la bataille avec ses troupes armées de 1500 canons, 12 000 mortiers, 12 000 pierriers et 4000 éléphants de guerre. [43] Lui-même est installé sur un éléphant blanc entouré de 20 000 guerriers Rajput.

Nâder Shâh positionne ses troupes sur 72 lignes. La bataille s’engage rapidement et l’armée indienne prend sous un feu lourd le flanc droit de l’armée perse dirigée par Fath Ali Khân, Mohammad Rezâ Khân Afshâr, Mozaffar Ali Bayât, Mohammad Rezâ Beigh Moghaddam et Alimardân Beigh Afshâr. Mais Nâder ordonne à son fils, commandant des unités kurdes, qarachurlus, qâdjâres afshâres, kuklânes, azerbaïdjanaises et irakiennes d’intensifier leurs attaques. L’armée perse peut enfin briser les rangs indiens, et un soldat iranien tue le grand commandant de l’armée indienne Samsâmodowleh Khân avec une lance.

Mohammad Shâh prend peur. On l’aide à descendre de son éléphant et il s’enfuit. Son commandant Sa’âdat Khân ordonne à ses troupes d’effrayer les éléphants de guerre afin qu’ils se dirigent vers l’armée perse. Mais les mousquetaires persans tirent sur les éléphants qui, effrayés, leur tournent le dos et commencent à piétiner les soldats indiens. Un autre soldat iranien blesse Sa’âdat Khân et le fait prisonnier. L’armée perse tue entre 300 et 400 officiers et commandants et entre 20 et 30 000 soldats indiens. [44] Le 20 mars 1739, Nâder Shâh entre dans Delhi et ordonne le pillage et le massacre de trente mille de ses habitants. Il retourne ensuite en Perse au début de mai 1739 avec un butin remarquable : le Trône du Paon, quelques milliers d’Indiennes et de jeunes Indiens, tous pris comme esclaves, ainsi que des milliers d’éléphants, de chevaux et de chameaux portant le butin et le fameux diamant de Kouh-e Nour.

Photo 9 : La peinture montre la bataille entre Nâder et Ilbâres Khân, l’émir de Khwarezm. Nâder est à cheval en face de son armée.

La guerre au Turkestan et au Khwarezm

Nâder Shâh mena sa guerre de conquête suivante au Turkestan. Il demande d’abord qu’on monte un pont sur l’Oxus, assez large pour que deux chameaux chargés puissent le traverser côte à côte. Ce travail est terminé en 45 jours et Nâder ordonne à ses troupes de construire deux fortifications sur chaque rive du fleuve, chacune abritant 5000 soldats. Après ces préparatifs, l’armée persane, sous le commandement de Nâder Shâh, se dirige vers Boukharâ où l’assaut est immédiatement commencé, malgré la fatigue du trajet. Nâder Shâh positionne son armée en flanc droit, flanc gauche, cœur, artillerie, queue et troupes d’embuscade, chacune de ces positions ayant son propre commandant. L’armée perse tire sur les Ouzbeks avec des canons, des mortiers, des obusiers et des pierriers. Les Ouzbeks prennent peur, n’ayant jamais eu à faire face à une telle puissance de feu et nombre d’entre eux prennent la fuite [45] Après cette bataille, 30 000 soldats ouzbeks rejoignent l’armée perse.

Photos 10-11 : Une hache afshâride en acier damas du Musée Nâderi à Mashhad[[Voir Moshtagh Khorasani (2006, Cat. 351).]]

La bataille suivante voit Nâder Shâh faire face à l’armée d’Ilbâres Khân, l’émir-chef de Khwarezm, qui comprend entre autres 30 000 cavaliers ouzbeks et turkmènes. Pour la bataille, l’armée perse traverse l’Oxus et engage le combat. Après un court affrontement entre les deux armées, l’armée de Khwarezm commence à se débander. Plusieurs fois, Ilbârs Khân rassemble son armée, mais il est défait à chaque fois et est finalement contraint de se rendre. En raison des nombreuses atrocités qu’il a commises dans le passé, l’armée perse l’exécute sur-le-champ.

A ce moment et après huit mois de campagne, l’armée perse a parcouru 3000 km, exploit logistique et stratégique de Nâder Shâh, qui ordonne à son armée de se déplacer le long de l’Oxus et de transporter de la nourriture et de l’herbe dans les steppes arides de l’Asie centrale, ce qui leur permet de parcourir ces longues distances. [46]

La campagne militaire au Daghestan

La campagne de guerre suivante de Nâder se déroule au Dâghestân en 1741 et a pour prétexte de punir ceux qui ont tué son frère. Nâder recrute pour l’occasion 150 000 soldats de toutes les régions de l’Iran, mais aussi des guerriers afghans, tatars et ouzbeks. Beaucoup de tribus du Daghestân se rendent sans combat. Mais les Lezghians décident de se défendre. Nâder envoie d’abord 10 000 mousquetaires à cheval conduits par Mir Alam Khân Khazime, Esmâil Beig Minbâshi et Zamân Beig Minbâshi Mashhadi pour combattre les Lezghians. Cependant, ils ne réussissent pas à vaincre les 30 000 mousquetaires Lezghians. Nâder donne alors l’ordre à Rahim Khân l’Ouzbek et sa troupe composée de 10 000 mousquetaires et 11 000 guerriers de différentes tribus de venir en renfort. Ensemble, ils dévastent l’armée Lezghian, tuant 5000 hommes. Le reste des Lezghians se réfugie dans les montagnes. [47] C’est au cours de cette campagne qu’une tentative d’assassinat sur Nâder échoue et Nâder Shâh, suspectant son fils aîné, Rezâgholi Mirzâ, lui fait crever les yeux. [48]

La campagne militaire contre les Ottomans

Parce que les Ottomans n’ont pas accepté la condition la plus importante des cinq conditions de paix proposées par Nâder, c’est-à-dire "la reconnaissance de l’école chiite duodécimaine comme la cinquième école juridique orthodoxe de l’islam sunnite", la guerre entre les Perses et les Ottomans recommence sur la frontière occidentale. Sur le chemin vers la frontière occidentale, l’armée de Nâder conquiert de nombreuses fortifications ottomanes. Par exemple Aligholi Khân, le neveu de Nâder, attaque la fortification de la région de Sanjâr avec 12 000 soldats. Au cours de cette attaque, il place des soldats armés de sabres, de lances et d’arcs derrière les mousquetaires, ce qui assure le succès de son entreprise. [49] En 1743, l’armée perse attaque et assiège Mossoul. Elle fait poser de la poudre noire sous les murs défensifs et les fait exploser, ce qui permet à 40 000 soldats perses de se précipiter dans la ville. Mais 40 000 défenseurs de la ville les attendent et commencent à tirer et à leur jeter des pierres. L’armée perse perd 6000 soldats et Nâder ordonne à ses troupes de se retirer. Quelques jours plus tard, ils commencent à tirer avec 300 mortiers et 300 catapultes sur la ville et tuent de nombreux défenseurs et civils. L’émir de la ville, Ahmad Pâchâ, se rend et apporte beaucoup de nourriture et de cadeaux à Nâder. Celui-ci les accepte et lui fait cadeau en échange de chevaux arabes. [50] Mais en raison de mutineries internes graves en Perse, Nâder est contraint de signer un traité de paix avec les Ottomans le 4 septembre 1746. Il doit retirer ses troupes, car il a besoin d’elles pour réprimer les rébellions.

Photos 12-13 : Une hache afshâride en acier damas du Musée Nâderi à Mashhad[[Moshtagh Khorasani (2006, Cat. 352).]]

La construction de la marine iranienne

ََœ la fin de 1729 et au début de 1730, et de nouveau en 1734, Nâder Shâh tente de persuader les entreprises néerlandaises et anglaises des Indes orientales, réticentes, de le laisser se servir de leurs navires basés à Bandar Abbâs pour intercepter les ennemis en fuite (par exemple, les Afghans ou les rebelles de Mohammad Khân Baloutche, gouverneur de Kohkiluyeh). Mécontent de cette situation, il finit par nommer Mohammad Latif Khân amiral en poste dans le golfe Persique, avec ordre d’acheter des navires néerlandais et anglais et d’établir une base navale militaire à Boushehr. [51] Les Hollandais et les Anglais ne sont pas disposés à vendre leurs navires, mais ils collaborent autrement.

Photo 14 : Une hache afshâride avec une surface ciselée du Musée militaire de Téhéran[[Moshtagh Khorasani (2006, Cat. 354).]]

En 1737, les Iraniens parviennent enfin à négocier l’achat de 30 navires de faible tonnage aux Hollandais et aux Anglais. Des marins arabes et indiens sont engagés et placés sous les ordres de Mohammad Latif Khân. La jeune flottille se lance rapidement dans des opérations de conquêtes et prend notamment Mascate et Oman. Elle prend également Kish et arrête Mohammad Khân Baloutche, envoyé à Ispahan. [52] Mais ces navires ne suffisent pas aux ambitions de Nâder, qui entreprend une stratégie à deux volets. D’une part, il commande 20 navires à la "East Indian Company", navires fabriqués en Inde et livrés aux Iraniens à Bandar Abbâs. D’autre part, il commence à construire des navires en Iran en faisant transporter du bois venu des forêts du littoral de la Mer Caspienne vers Boushehr, dans le sud de l’Iran, processus très ardu. [53] En 1742, Nâder Shâh essaie également de construire une flotte dans la mer Caspienne. [54]

Photos 15-16 : Un bouclier de cuir de la période afshâride du Musée militaire de Bandar Anzali[[Moshtagh Khorasani (2006, Cat. 362).]]

Conclusion

Le 10 juin 1747, le tempérament brutal de Nâder Shâh lui coûte la vie puisqu’il est assassiné à l’âge de 59 ans par ses propres officiers dans le village de Fathâbâd, près de Ghoutchân (province du Khorâssân). [55] Son neveu Ali lui succède sous le nom d’Adel Shâh.

Les raisons du succès militaire de Nâder Shâh pourraient être liées aux facteurs suivants [56] :

1. Bien qu’il soit décrit comme un chef impitoyable et brutal dans les livres d’histoire, Nâder était toujours à l’écoute de ses généraux et chefs militaires et leur demandait souvent conseil.

Photos 17-19 : Un sabre shamshir avec une lame en acier damas attribué à Nâder Shâh du Musée Nâderi à Mashhad[[Moshtagh Khorasani (2006, Cat. 113).]]

2. Il privilégiait des stratégies militaires efficaces.

3. Il essaya de réconcilier le sunnisme et le chiisme, puisqu’il avait besoin de croyants des deux religions dans son armée. Bien que cette réconciliation ait échoué, elle eut quand même une grande importance.

3. Nâder participait personnellement aux batailles et dirigeait de même toutes les affaires militaires. [57] Il fut souvent blessé au combat et perdit plusieurs fois son cheval.

4. Certains théoriciens militaires considèrent que son plus grand atout militaire était sa logistique excellente et la vitesse avec laquelle il réussissait de grands mouvements de troupes, ainsi que ses compétences indéniables de chef.

5. Il utilisait des tactiques et des feintes inattendues et originales : par exemple, lors de la bataille contre les Indiens, quand l’armée indienne attaqua l’armée perse avec les éléphants de guerre, il ordonna à ses troupes de remplir des seaux de cuivre avec du bois et de l’huile, de les accrocher autour du cou des chameaux et de les enflammer. Les chameaux, pris de peur, galopèrent vers les éléphants, qui effrayés, commencèrent à écraser les troupes indiennes et à semer le chaos dans cette armée.

6. Nâder était dur et n’accordait aucun pardon aux déserteurs.

7. Pour les motiver, il partageait le butin avec ses soldats.

8. Il renforça les unités d’artillerie et de mousquetaires, les transformant en forces principales de combat.

9. Il utilisa l’instabilité politique et sociale de l’Iran, générée par les attaques des Ouzbeks dans le nord-est, des Russes au nord et des Ottomans à l’ouest, pour arriver au pouvoir.

Photo 20-21 : Un sabre shamshir avec une lame en acier damas de la période afshâride du Musée Nâderi à Mashhad[[Moshtagh Khorasani (2006, Cat. 114).]]

Références
- Astarâbâdi, Mirzâ Mohammad Mehdi (1991/1370), Târikh-e Jahângoshâ-ye Nâderi [The History of the World Conquest of Nâder] Illustrated Manuscript of 1757, Tehran, Soroush.
- Axworthy, Michael (2012), "NAVY i. Nâder Shâh and the Iranian Navy", Iranica.
- Borumand, Abdolali Borumand (1990), "About this Book", In : Mirzâ Mohammad Mehdi
- Dwyer, Bede and Manouchehr Moshtagh Khorasani (2013). An Analysis of a Persian Archery Manuscript by Kapur Cand, RAMA (Revista de Artes Marciales Asiلticas),Volumen 8(1), 1-12, Enero-Junio.
- Laurence Lockhart (1938). Nadir Shah : A Critical Study Based Mainly Upon Contemporary Sources. London : Luzac & Co.
- Marvi, Mohammad KâzemVazir (1366). آlam آrâ-ye Nâderi [World Ornamentation of Nâderi], 3 Volumes, Second Edition, Tehran : Nashr-e Alam.
- Matoufi, Assadollâh (1999/1378). Târikh-e Tchahâr Hezâr Saleh-ye Artesh-e Irân : Az Tamaddon-e Ilâm Tâ 1320 Khorshidi, Jang-e Irân Va Arâgh [The Four-thousand-year History of the Iranian Military : From the Elamite Civilization to the Year 1320, The Iran and Iraq War]. 2 vols. Tehran : Enteshârat-e Imân.
- Moshtagh Khorasani, Manouchehr (2013a). Persian Archery and Swordsmanship : Historical Martial Arts of Iran. Frankfurt am Main : Niloufar Books.
- Moshtagh Khorasani, Manouchehr (2013b). "Une Analyse Linguistique des Armes dans les Manuscrits Perses". La Revue de Téhéran. No. 88, 8e Année, Mars 2013, pp. 32-53.
- Moshtagh Khorasani, Manouchehr (2009). "L’Escrime Persane". Traduit par Francisco José Luis. La Revue de Téhéran, N. 49, Décembre 2009, 5e Année, pp. 10-19.
- Moshtagh Khorasani, Manouchehr (2006). Arms and Armor from Iran : The Bronze Age to the End of the Qajar Period. Tübingen : Legat Verlag.
- Perry, John (1975). “Forced Migration in Iran during the Seventeenth and Eighteenth Centuries”, Iranian Studies 8, pp. 199-215.
- Sepehri, Djaafar (2008), "L’industrie Navale Iranienne au XVIIIe Siècle, Nâder Shâh et l’Histoire de son Bâtiment de Guerre", Traduit par Babak Ershadi, in Revue de Téhéran, No. 37, Décembre 2008.
- Tucker, Ernest (2006), Nâder Shâh, Encyclopaedia Iranica.

Notes

[1Sepehri (2008).

[2Matoufi (1999/1378, p. 770).

[3Voir Tucker (2006) et Matoufi (:770).

[4Voir Tucker (2006).

[5Voir Tucker (2006).

[6Matoufi (1999/1378, p. 770).

[7Voir Tucker (2006).

[8Voir Matoufi (1999/1378, p. 772).

[9Voir Barumand (1990, p. 6).

[10Voir Moshtagh Khorasani (2013b).

[11Voir Moshtagh Khorasani (2009).

[12Voir Moshtagh Khorasani (2013b).

[13Voir Moshtagh Khorasani (2013a:118-134).

[14Voir Moshtagh Khorasani (2013a:133).

[15Voir Matoufi (1999/1378, p. 774).

[16Voir Tucker (2006).

[17Pour des explications détaillées sur ces techniques, voir Dwyer and Khorasani (2013:19).

[18Voir Matoufi (1999/1378, p. 774).

[19Voir Tucker (2006).

[20Voir Matoufi (1999/1378, p. 775).

[21Voir Tucker (2006).

[22Voir Matoufi (1999/1378, p. 775).

[23Voir Tucker (2006).

[24Voir Matoufi (1999/1378, pp. 776-778).

[25Matoufi (1999/1378, p. 779).

[26Voir Tucker (2006).

[27Astarâbâdi (1991/1370, p. 241).

[28Voir Matoufi (1999/1378, p. 780).

[29Astarâbâdi (1991/1370, p. 401).

[30Voir Matoufi (1999/1378, p. 782).

[31Voir Tucker (2006).

[32Voir Lockhart (1938, p. 99).

[33Tucker (2006).

[34Voir Perry (1993, p. 854).

[35Tucker (2006).

[36Voir Matoufi (1999/1378, p. 783).

[37Voir Matoufi (1999/1378, p. 787).

[38Voir Matoufi (1999/1378, p. 785).

[39Voir Tucker (2006).

[40Voir Tucker (2006).

[41Voir Matoufi (1999/1378, p. 786).

[42Astarâbâdi (1991/1370, p. 320).

[43Voir Marvi (1366, p. 710).

[44Voir Matoufi (1999/1378, p. 788).

[45Marvi (1366, pp. 791, 799-800, 806-8-807).

[46Matoufi (1999/1378, p. 794).

[47Matoufi (1999/1378, p. 793-794).

[48Matoufi (1999/1378, p. 793).

[49Marvi (1966, p. 902).

[50Matoufi (1999/1378, p. 796).

[51Axworthy (2012).

[52Matoufi (1999/1378, p. 798).

[53Matoufi (1999/1378, p. 798-799).

[54Matoufi (1999/1378, p. 799). Pour des informations détaillées sur la construction de la marine iranienne, voir : Sepehri (2008) et Axworthy (2012).

[55Sepehri (2008).

[56Voir Matoufi (1999/1378, pp. 821-822).

[57Voir Matoufi (1999/1378, p. 819).


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