N° 118, septembre 2015

La cérémonie du Zâr


Traduction et adaptation :
Roshanak Dânâei

Maria Sabâye Moghaddam


Dans les régions côtières du sud de l’Iran, notamment dans la province de Hormozgân et sur l’île de Qeshm, les gens croient en l’existence de vents belliqueux et pacifiques, ou encore croyants et infidèles. Les vents belliqueux, dont le Zâr fait partie, sont considérés comme les plus dangereux. De nombreuses variétés de Zâr sont connues, dont Maturi, Dingemâru, Omagâreh, Bumaryom, Pepe, Babur, Bibi et Namroud. Ces vents sont considérés comme dangereux, provoquant divers inconforts et maladies. Ils sont réputés pour toucher en majorité les pauvres et les démunis. Ceux qui sont atteints par le Zâr peuvent transmettre leurs maux par contagion aux autres. Selon la croyance populaire, on ne peut pas se débarrasser du Zâr, mais on peut essayer de se concilier avec lui afin qu’il laisse la victime tranquille. Ces croyances se retrouvent dans de nombreuses régions du sud et du sud-ouest de l’Iran, y compris le Baloutchistan, où les vents néfastes sont généralement appelés Gowat.

Des cérémonies spéciales sont organisées pour pacifier le Zâr et soulager les douleurs de ceux qui en sont affectés. Ces cérémonies, organisées par un chef, réunissent les personnes atteintes et d’autres auparavant touchées par ce vent. On y brûle de l’encens, et on y récite des incantations rythmées. Ces cérémonies ont néanmoins subi certains changements avec le passage du temps. L’écrivain et chercheur Gholâm-Hossein Sâedi a étudié ces cérémonies, encore pratiquées au début des années 1960 le long de la côte du golfe Persique, de Boushehr à Bandar-e Lengeh. En revanche, aujourd’hui, la cérémonie du Zâr n’est plus pratiquée dans de nombreux endroits dont Boushehr, mais continue à être activement observée dans l’île de Qeshm ou encore, plus marginalement, à Bandar Abbâs.

Cérémonie du Zâr, village de Salakh, île de Qeshm.
Photos : Mehrdâd Oskouyi

Au sein de l’île de Qeshm, les rituels de la cérémonie du Zâr comportent deux phases : la séparation et l’incorporation. La phase de séparation commence avec une personne qui se plaint de ressentir un sentiment d’inconfort auprès d’un(e) chef appelé bâbâ zâr (papa Zâr) ou mâmân zâr (maman Zâr). Certains chefs qui ont déjà été possédés par le Zâr et ont réussi à le contrôler peuvent ainsi aider les autres à le maîtriser. Certains d’entre eux croient que la personne affectée doit rechercher d’abord l’aide d’un médecin, tandis que d’autres s’y opposent car ils estiment que les prescriptions d’un médecin vont contribuer à agiter davantage le Zâr. S’il opte pour un recours auprès de bâbâ ou mâmân Zâr, la personne affectée doit se préparer à rester isolée pendant sept jours. Durant cette période, seul bâbâ ou mâmân Zâr peut lui rendre visite et lui appliquer des traitements spécifiques, dont des frictions à base d’herbes aromatiques et d’épices. Après la fin de cette période d’isolation, le corps du malade est lavé, et il se prépare pour entrer dans la phase d’incorporation. Durant cette phase, un membre du groupe informe les gens de la cérémonie à venir. Tous les membres du groupe doivent y être présents, car ne pas assister à la cérémonie est considéré comme un péché. Des personnes extérieures à la famille peuvent également y assister. On se rassemble alors en cercle autour du malade et on étale un morceau de tissu par terre en y mettant des œufs, des dattes et des herbes aromatiques. Puis la tête du patient est recouverte d’un morceau de tissu blanc pour le dissimuler des regards étrangers. Un plateau sur lequel est disposé un mélange d’herbes aromatiques est déposé sur du charbon de bois et passe de main en main. Le chef de la cérémonie se met alors à jouer du tambour, accompagné par d’autres musiciens. Ensuite, bâbâ ou mâmân Zâr commence à chanter des incantations. Elles peuvent être chantées en différents dialectes, ou prendre la forme de sons mélodiques purs ne contenant pas de mots perceptibles. Pendant le chant, le Zâr se fait connaître au moyen d’un signe perçu par la personne possédée qui ressent alors une forte envie de bouger. Le chef de la cérémonie connaît généralement bien les différents Zârs et la musique - composée de battements spécifiques de tambour - qui leur correspondent. Ainsi, si le malade ne réagit pas au morceau de musique, les musiciens changeront de mélodie jusqu’à ce qu’ils constatent une réaction qui aide le guérisseur à identifier l’esprit envahisseur. Cette réaction consiste souvent en un pivotement de la partie supérieure du corps, des mouvements verticaux de la tête, et des mouvements d’épaules. Lorsque le Zâr est identifié, le guérisseur entame une conversation avec lui et essaie de savoir ce que veut l’esprit pour qu’il cesse ensuite d’importuner le malade.

La langue avec laquelle bâbâ Zâr ou mâmân Zâr communique avec le Zâr est souvent une langue inconnue, sorte de combinaison des langues persane, arabe, swahili et indienne. Le Zâr exprime alors ses exigences qui peuvent consister simplement en quelques prières, ou en quelque chose de plus important, par exemple un sacrifice. Mâmân ou bâbâ Zâr attache alors un morceau de tissu autour du bras du patient ; sorte de contrat signifiant qu’il garantit que les exigences du Zâr seront réalisées. On croit que si les souhaits du Zâr ne sont pas exaucés, il reviendra et créera encore plus de problèmes pour la personne affectée. Si les exigences du Zâr sont simples, elles sont rapidement réalisées lors d’une cérémonie accompagnée de musique, de nourriture et de l’offrande que le Zâr a demandée. Cependant, dans le cas où les exigences du Zâr ne peuvent être facilement obtenues, elles seront satisfaites plus tard, lors d’une autre cérémonie. Si le Zâr demande par exemple un sacrifice, il y aura une cérémonie durant laquelle un animal monté par le malade sera emmené pour être sacrifié. ہ ce stade, la phase d’incorporation est terminée. On continue parfois ces cérémonies jusqu’à sept jours après la phase d’isolation.

Les membres du groupe y participant doivent également respecter certaines règles concernant leurs tenues, qui doivent toujours être propres et de couleur blanche. Il leur est également interdit de toucher à des cadavres (animal ou humain), de consommer de l’alcool, et de vendre l’objet demandé par le Zâr.

Des similitudes entre les croyances et les rituels associés au Zâr en Iran et dans plusieurs pays africains suggèrent l’existence d’une origine commune de cette croyance et de sa pratique dans ces pays. Il semblerait ainsi que cette croyance et les pratiques qui lui sont liées sont nées en Afrique et se sont propagées dans les ports du sud-ouest de l’Iran. Au tournant du XXe siècle, les chercheurs ont avancé l’idée selon laquelle la cérémonie du Zâr pourrait avoir une origine abyssine ou éthiopienne, bien que certaines théories défendent l’idée d’une origine persane. Dans l’ouvrage intitulé Le culte du Zâr dans le sud de l’Iran, nous pouvons lire que zâr est un terme persan ayant été utilisé pour désigner le culte du Zâr lorsqu’il a été introduit dans le sud de l’Iran par les marins africains de la côte sud-est de l’Afrique au XVIe siècle. Selon Mirzâi Asl dans un article intitulé « Présence africaine en Iran : identité et reconstruction dans les XIXe et XXe siècles » [1], des Africains ont été amenés en Iran lors des activités liées à la traite des esclaves au XIXe siècle. Désireux de conserver leur héritage africain, ils se sont mis à reconstruire leur identité dans leur nouveau pays. L’opposition du gouvernement à ces pratiques a contraint les adeptes à réduire l’envergure des cérémonies ou à les pratiquer en secret. Cela a abouti à la disparition progressive de cette tradition dans de nombreuses régions, y compris à Boushehr. En outre, le développement de la médecine moderne a conduit les gens à attribuer des causes "naturelles" à des maux auparavant attribués au Zâr. Cependant, malgré cela, les croyances au Zâr et ses pratiques continuent à exister en Iran, dans certaines parties du Moyen-Orient et en Afrique.

Notes

[1in : Revue française d’histoire d’Outre-Mer.


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