N° 118, septembre 2015

Mona Hatoum
Centre Pompidou, Paris, 24 juin – 28 septembre 2015
« Le monde entier est devenu une terre étrangère »


Jean-Pierre Brigaudiot


La blessure

Le travail de Mona Hatoum est typique des pratiques d’un certain nombre d’artistes de sa génération, pratiques où se conjuguent performance, vidéo, installation, dessin, photo… c’est-à-dire une pluralité de médias. Ainsi la lecture, l’appréhension, l’appréciation de l’œuvre dans sa globalité, se font en un emboîtement et chevauchement d’échos du monde tel que l’artiste les donne, les exprime, les décrit, selon le ou les médias mis en œuvre. Autre caractéristique de ces pratiques artistiques, celle de placer l’artiste, sa vie, son corps, au centre de l’œuvre, en tant qu’être souffrant, exprimant autant que faire se peut ses difficultés existentielles. Cela implique une vision de l’artiste dont la vie et l’œuvre se fondent, ici avec Mona Hatoum, sur une vie marquée par la perte et le déracinement.

Mona Hatoum, Nature Morte aux Grenades

Cela implique également une fusion ou confusion de l’art et de la vie, comme Josef Beuys l’avait défini il y a longtemps. Globalement, l’œuvre de Mona Hatoun navigue entre quelques repères que sont par exemple le Minimal Art, le Surréalisme, notamment avec la manière de traiter et détourner/transformer certains objets, l’art optique et cinétique, une forme de Land Art décalé, l’Art conceptuel (ici le savoir-faire laisse la place à l’expression psychologique, sociale et politique), la performance et la vidéo expérimentale où l’artiste s’expose, se scrute et s’autoanalyse, et enfin un art sociologique plus ou moins politisé. L’histoire de Mona Hatoum est l’histoire des déracinés de force, pour elle par la force de la guerre, celle qui ne finit jamais, entre la Palestine et Israël, celle qui n’en finit point non plus, guerre civile, guerre tout court au Liban dont les enjeux se révélèrent peu à peu bien davantage que locaux. L’artiste est une artiste mondialisée, comme il se fait souvent aujourd’hui, itinérante, installée ici et là, entre Londres et Berlin, mais surtout désinstallée, exilée et définitivement blessée par ce qu’elle a vécu, par la perte de sa patrie ou de ses patries devenues invivables. Née en 1952 de parents palestiniens, installée au Liban, elle devra rester en Angleterre, en 1975, pour échapper à la guerre civile du Liban. Elle vit principalement entre Londres et Berlin ou dans d’autres villes où la conduisent ses expositions.

Mona Hatoum, Twelve Windows, 2012-2013

L’exposition

L’exposition présentée par le Centre Pompidou, dont la commissaire est Christine Van Assche, qui fut responsable du Service des œuvres nouveaux médias et qui connait fort bien ce type de pratique, comme elle connait bien l’œuvre de Mona Hatoum. L’accrochage et l’installation des œuvres, plus d’une centaine, sont bien aérés et la déambulation se fait aisément ; une telle exposition n’attire pas les foules. Il existe néanmoins une indéniable difficulté concernant l’accès à certaines œuvres, parmi lesquelles les vidéos dont la qualité et la lisibilité correspondent à une période encore pionnière de cet art. Les cartels sont très peu loquaces, ce qui n’aide évidemment pas le visiteur à comprendre ce dont il s’agit, notamment lorsqu’il se confronte à l’une de ces vidéos « minimaliste », en noir et blanc, dénuée de scénario et de parti pris esthétique : pas d’histoire contée et ça ne prétend pas être beau ! Ce choix d’une information plus que chiche laisse peu ou prou entendre que l’exposition est une affaire de spécialistes ou tout du moins de public déjà informé. Néanmoins, cette exposition récapitule la démarche de Mona Hatoum, avec des pièces notoires et marquantes, avec des installations monumentales et, en alternance, de petites pièces, petites vidéos de ses performances, photos et dessins en tant que projets d’œuvres, qui tiennent ici plus ou moins lieu de documentation sur le travail de l’artiste et en ce sens compensent l’absence de textes muraux ou de cartels.

Mona Hatoum, Roadworks, 1985. Performance

Les œuvres

L’exposition qui récapitule l’œuvre de Mona Hatoum laisse un peu perplexe tant certaines œuvres croisent des œuvres d’autres artistes de périodes de l’art moderne et contemporain. Dans le même registre de l’être souffrant, d’un art investi par le pathos, l’œuvre de Bruce Nauman est certes plus puissante, plus radicale et violente, notamment quant à sa pratique vidéo. [1] Il y a d’autre part Eva Hesse, et il est difficile de voir cette exposition sans, peu ou prou, penser à cette artiste. Les objets détournés que présente Mona Hatoum renvoient quelquefois clairement à des pratiques chères au Surréalisme. Ce rapport à d’autres œuvres, à d’autres artistes, à d’autres mouvements artistiques conduit certainement à rendre difficile une appréciation du travail de Mona Hatoum, en lui-même.

Mona Hatoum, Undercurrent (red), 2008.

-La géographie revient maintes fois dans l’œuvre de Mona Hatoum, présence récurrente. Petits dessins de cartes géographiques ou installations et objets de grandes dimensions qui signifient explicitement cette question du déplacement et du déracinement, et de la migration forcée. Le rapport avec certains aspects du Land Art est sans doute essentiellement formel et fondé sur la géographie qui, en tant qu’outil de description de la planète et des territoires, a sa propre esthétique. Cependant, tant et tant a été dit et exprimé sur cette base de la représentation du territoire, dans une optique écologique, par exemple, ou encore pour dire le monde, notre monde. On trouve donc la géographie utilisée par Mona Hatoum dans certaines de ses installations et constructions, comme dans les tissages qu’elle a fait réaliser. Avec Mona Hatoum l’usage de la géographie, même si elle est peu inventive ou déjà vue (par exemple avec les tapis d’Alighiero e Boetti, faits en Afghanistan dès 1971), est pertinente en ce sens qu’à son origine, cette représentation du territoire appelée géo-graphie (ce qui signifie dessin de la terre) avait des fins militaires et de domination.

Mona Hatoum, Light Sentence, 1992

Et cela est toujours présent, les guerres ont en effet le plus souvent des objectifs territoriaux, dont celle entre la Palestine et Israël, dont celle du Liban qui hante Mona Hatoum, et celle de la Russie contre l’Ukraine, et d’autres encore en gestation entre la Chine et ses voisins… pour quelques lopins de territoires. Dans la catégorie du Land art et de ses périphéries, il y a cette œuvre faite d’un empilement de sacs de sable, ceux dont l’usage est la protection des soldats, mais ici ces sacs sont traversés par l’herbe, symbole d’une possible résurrection, l’une des rares œuvres à dégager un certain optimisme.

-Les objets détournés, cages définitivement fermées, râpe de cuisine, grenades militaires installées dans une petite armoire vitrée, berceau de bébé devenu terrifiant... Les modifications, sorties du contexte d’usage et d’échelle habituelle, rendent ou devraient rendre ces objets plus ou moins inquiétants, en tout cas, dès lors qu’on se prête au jeu onirique proposé. Ces objets recèlent en effet en eux-mêmes un rapport onirique et peut-être même paranoïaque au monde : rapportant cela au parcours de Mona Hatoum, on saisit l’un des sens de ces opérations, qui est celui d’un banal et quotidien que la guerre peut rendre soudainement hostile et menaçant.

Mona Hatoum, Cellules, 2012-2013, acier doux et verre soufflé en huit parties, 170 cm, profondeur et largeur variables. Photo : Florian Kleinefenn

Il arrive à Mona Hatoum de reprendre explicitement des œuvres d’autres artistes, par exemple avec le Pénétrable de Soto, un artiste formaliste de l’art cinétique et de l’art optique, et le travail de Mona Hatoum intitulé Impénétrable en fait un objet/installation dur, sombre, dénué de tout ce chatoiement propre aux travaux de Soto.

-Les vidéos et les performances vidéo sont pour la plupart d’une qualité propre à la vidéo expérimentale, sinon au cinéma expérimental en Super 8, et elles se présentent le plus souvent sans narration, extrêmement dépouillées, sans fiction, où l’artiste s’expose volontiers elle-même en des jeux pas très innocents, même lorsqu’ils se présentent comme des gags. Vidéos où elle donne à voir un univers sans joie, dont il se dégage une réelle tristesse. La vidéo « Corps étranger », sans doute la plus singulière, projetée dans un espace spécifiquement construit, explore cette question du danger, de la menace, fondée sur une référence à la vidéosurveillance via l’imagerie médicale, celle qui scrute le corps et ses entrailles.

Mona Hatoum, Grater divide, 2002, acier doux, 204x3,5cm, largeur variable. Photo : Iain Dickens


-La photo est utilisée par Mona Hatoum comme le fut le carnet d’artiste autrefois. Donc cette photo a un caractère documentaire plus qu’esthétique ; ici elle explique, décrit, annonce les œuvres, installations ou vidéos - ce qui dans l’exposition remplace les cartels.

-Un certain nombre d’œuvres font appel au tapis, un tapis qui inclut la géographie et la représentation territoriale, ou se fait installation : on est dans une logique des origines culturelles et traditionnelles de Mona Hatoum. Evidemment, ce n’est pas Mona Hatoum qui réalise ces tapis, elle les commande, comme l’ont fait d’autres artistes ici et là. Posture artistique symptomatique d’une époque, d’une tendance, celle de l’art conceptuel, où l’artiste « pense » l’œuvre et la donne à réaliser.

Un sentiment de déjà-beaucoup vu

Ce sentiment d’avoir déjà vu des œuvres, des démarches des postures proches de ce que montre cette exposition persiste au-delà de la visite. Ce n’est pas la question de la sincérité de la démarche de Mona Hatoum qui se pose, ce serait plutôt vers les choix des institutions culturelles qu’il faut se tourner. Mona Hatoum, comme bien d’autres artistes appartenant aux « minorités » telles que les ont définies les Etats-Unis dans le contexte du « politiquement correct », fonde son œuvre sur un vécu en tant que blessure définitivement béante. Fonction thérapeutique de l’œuvre, peut-être. Il est indéniable que ces institutions et industries culturelles, dont le Centre Pompidou, promeuvent et même produisent des formes d’art auxquelles le visiteur assidu peut s’attendre puisque les décisions reviennent finalement aux mêmes conservateurs et commissaires et finalement à une même pensée, qui, si elle n’est pas unique, définit l’art contemporain. Ici est peut-être le problème de l’art contemporain, celui qui est promu avant décantation, avant même sa production, puisque le musée d’art contemporain, tout à la fois, commande, expose, acquiert cet art, triple jeu et même davantage puisque de ces actions découle une définition de ce qu’est l’art, définition qui semble un peu figée !

Notes

[1Voir l’article « Bruce Nauman », n°116, La Revue de Téhéran, du même auteur.


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