N° 118, septembre 2015

La spirale d’Ormouz(8) *


Gilles Lanneau


Mausolée de Hâfez

23. Le vin

" Hâfez est ivre,

En lui le chant vient du mouvement des mondes."

(Hâfez)

Ils sont retournés à la taverne sacrée, ce lendemain après-midi. Chercher l’ivresse... Les buveurs sont nombreux là où le vin est bon.

…Géhel se poste en retrait, près d’un buisson en fleurs, se pose à même le sol... L’ivresse !... Il n’a jamais aimé le vin. Il ne connaît pas cette gaieté factice qui fait tourner la tête, qui fait divaguer, qui rend amoureux. L’amour, la joie, il les cherche dans la sobriété du cœur. Il l’a pourtant tâté ce vin, quelquefois, par politesse. Il se souvient, amusé, de cette fin de repas où ses amis l’avaient supplié d’arroser son fromage avec un Saint-Emilion. Un mélange sublime, paraissait-il. Il garde en bouche la mémoire de cette pâte vinasseuse, au goût abject, qu’il avait laborieusement mastiquée, puis avait été recracher discrètement dans un lavabo. Ce vin fade des hommes n’était pas sa tasse de thé.

Il s’est soûlé au Vin, pourtant, ce fameux soir d’octobre, vingt ans plus tôt. Son être entier fit résonance au chant divin, tonneau ivre, ballotté dans l’océan cosmique… La musique du Vin. La musique du Verbe, sous la harpe des Poètes. Et en amont des Poètes ? ...Nul ne connaît le Chef d’Orchestre. Par un soir pluvieux d’automne, le chant des sphères emplit Géhel. Et ce corps se souvient, supplie, espère...

Près de son buisson en fleurs, Géhel observe. Ressent. Mélange de paix, d’émotion douce, d’une pointe infime de mélancolie. Un jeune homme est à genou près du tombeau, le front et la main droite posés sur le marbre. Dans la main gauche, un livre - de poèmes, sûrement. Sur ses lèvres, un murmure imperceptible. A ses côtés, quelques demoiselles, un couple âgé, immobiles, droits, les yeux perdus. Eux aussi murmurent en silence... Le poète leur répond, dans le même langage.

Au mausolée d’Hâfez, dans la Perse immortelle, le Verbe crée... Au cœur du désert, à la tombée du jour, une étincelle luira plus fort dans le seau d’une petite nomade. A l’orée du ciel, une nouvelle étoile.

Statue de Khâdjou-ye Kermâni

24. L’enfant-poète

Un écran d’arbustes le cache. Attenant au jardin du mausolée, un autre jardin, plus petit, un peu désordonné. Au fond se trouve un pavillon. La porte est entrouverte.

…Une exposition se prépare. Les tableaux sont posés contre les murs, provisoirement. Deux jeunes enseignants, un homme, une femme, s’affairent dans la salle. Les tableaux sont l’œuvre de leurs élèves ; il est facile d’en deviner le thème.

Le bleu domine. Bleu ciel, bleu nuit, bleu océan. Bleu écrin. Au centre du bleu, le tombeau en marbre sous sa coupole émaillée, naissant d’un livre, ou d’une rose, ou d’une coquille ouverte. Ou flottant dans l’espace, planète insolite. Les artistes sont néophytes, on le devine aux traits trop précis, à leur manque de souplesse. Des adolescents, probablement.

Un tableau se distingue. Par la taille d’abord ; le ciel est immense, il lui fallait beaucoup d’espace. Par l’originalité. Le tombeau a disparu. A sa place, sur une prairie teintée d’or en son milieu par un soleil invisible, un enfant nu, la taille ceinte d’une écharpe de brume. Il semble tourner sur lui-même, une jambe droite, l’autre un peu fléchie. Les bras suivent le mouvement, balanciers souples, une main vers le sol, une main vers le ciel. Derviche juvénile, vêtu d’azur et de brume. Ses cheveux dansent, de longues mèches s’envolent vers le ciel, en tourbillonnant. A chaque extrémité, une planète, ou une étoile. Sur la Terre qui danse, un enfant danse, ses cheveux dansent, aspirés par la danse des sphères. L’enfant est le Poète, bien sûr. De sa main tournée vers le ciel, un nouvel astre s’élève. Il a la blancheur limpide de l’enfance.

Demain, l’astre nouveau aura grimpé dans le ciel, aura rejoint ses congénères. Dans le tournoiement de sa danse, d’autres cheveux en boucle seront happés... Et la boucle sera bouclée ; elle tournera dans l’éternité.

…Un enfant enfantant l’Univers !... Géhel pense au Shiva dansant. Nataraja, le grand Seigneur du Monde, créant le Verbe, créant le Feu, créant la Forme… Aujourd’hui, il lui préfère l’Enfant-Poète.

Jardin de Haft-tanân où sept derviches se sont terrés

25. Le figuier

Il fallait prendre de la hauteur, après Hâfez. Géhel est monté sur Gahvarch Deed, un petit sommet dominant Shirâz. Emelle l’attend sur un banc, sous le buste de Kermâni - un autre poète - taillé dans un rocher. De là, elle peut suivre son acrobate de mari grimpant par un raccourci.

…L’acrobate se fait père tranquille, musarde, à l’approche du sommet, se pose sur un muret, près d’un belvédère. Shirâz bourdonne à ses pieds. Sur sa gauche, la montagne se prolonge en une longue échine aride, plongeant dans la cité. Juste sous la crête, au loin, un bouquet d’arbres autour d’une bâtisse délabrée. Une verdure insolite au milieu des cailloux stériles. La bâtisse est un ermitage ancien, sobre, avec de jolies voûtes. Le rendez-vous nocturne des derviches citadins. Géhel connaît le lieu ; il s’y est rendu deux ans plus tôt, depuis le belvédère, et n’y trouva pas âme qui vive. ہ l’intérieur, un escalier abrupt taillé à même le roc s’enfonçait dans un trou noir. Il n’osa pas descendre les marches.

Géhel se lève, se dirige vers la minuscule oasis... Puis s’arrête quelques minutes, hésite, fait demi-tour. Les derviches se sont terrés dans la montagne, de quel droit irait-il troubler leur quiétude ?

Il descend à toute allure le chemin en escalier face à la ville… pile net dans un tournant. Sous un rocher massif, s’en extirpant durement, un buisson trapu l’interpelle. Un figuier, nanisé à l’extrême - quelques dizaines de centimètres - au bois noueux, au feuillage terne. Les feuilles semblent pétrifiées, noyées dans une gangue minérale que la sève abreuverait au compte-goutte. Un fossile vivant, obstiné, pathétique... Dans le désert féroce, Géhel est ce figuier, écrasé par son passé, ses pensées, ses regrets. Le soleil le brûle, le cuit, l’endurcit ; sa lumière le rend fou. La pluie tarde, elle fuit les sols ingrats. Il est seul, il rêve de la forêt, de ses oiseaux, de l’eau qui chante. Il a conscience de son impuissance... De sa vanité. Lui qui croyait toucher les étoiles !

…Il a retrouvé Emelle sous son poète. Ils redescendent la rue Hâfez vers le centre-ville, en longeant de jolis parcs arborés. Géhel pense au figuier, près du sommet... A l’extrémité de la rue, une coupole en bulbe étincelle sous les rayons obliques.

Emâmzâdeh-ye Ali ! Le sanctuaire les invite. Ils se dépêchent pour aller tenter quelques photos, avant la disparition du soleil... Dans la cour, il y a de belles pierres tombales, de facture ancienne, au milieu des rosiers en fleurs, des plantes en pots. De grands cyprès s’élancent vers le ciel. Eux, au moins, ont la nourriture au pied. Et l’eau du Jardinier... La lumière du couchant est entrée à l’intérieur, il y a très longtemps, s’y est attachée. Elle resplendit encore, fascinante, dans le jeu des miroirs en mosaïque tapissant les murs. Dans chaque éclat du Soleil, un sourire à ses amoureux.

Emâmzâdeh ‘Ali Ibn Hamzeh

Ils ont dîné au restaurant "Soufi", ce soir - un clin d’œil aux derviches !- un des meilleurs de Shirâz. « La classe », comme d’habitude. Au retour, Géhel s’est fait déposer à la Porte du Coran, en limite de la ville. Le monument en forme d’arche, joliment ouvragé, voyait jadis passer les caravanes en provenance d’Ispahan.

…Géhel traverse le grand boulevard remplaçant la piste antique, puis un jardin public.

Face à lui, le chemin en escalier menant à Gahvarch Deed. Chemin balisé, le soir. Des lampadaires jalonnent le parcours, jusqu’au belvédère. La montée est un plaisir, dans la fraîcheur nocturne. A mi-distance, sous son rocher, le figuier veille. Il semble l’observer, un sourire de connivence tracé par un jeu d’ombre.

Au sommet, Géhel s’écarte du belvédère et de son éclairage tapageur, se pose sur une pierre. Il contemple les lumières factices de la cité, en pâles répliques des luminaires célestes. Au loin, sur la même montagne, des hommes prient, ou dansent. Enfants-Poètes, enfantant l’Univers.

…Assis à même le sol, sur la montagne aux derviches... Assis sur son banc à Golestân-e Shohadâ. Simultanément. Au futur, au présent... Géhel observe, comprend.

Il est ce figuier solitaire, grimpé vers le sommet. Le rocher pèse sur sa frêle existence. En apparence. En profondeur, des racines poussent, perforent, fissurent. Le ciel verse la pluie, le feu, le gel. Le rocher se meurt ; bientôt il rejoindra le sable du désert. Demain, alors, l’arbre de vie touchera au ciel. Lui aussi sera Enfant-Poète.
*Ces chapitres sont mis à la disposition de La Revue de Téhéran par son auteur.


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