N° 123, février 2016

Les grands traducteurs iraniens du français : Mohammad Ali Foroughi


Saïdeh Bogheiri


Mohammad Ali Foroughi Dardashti, dit Zokâ-ol-Molk II, est né en 1877 à Téhéran. Appartenant à une famille commerçante notable, son père, Mohammad Hossein Foroughi Esfahâni (Zokâ-ol- Molk I), est l’un des grands écrivains de l’époque nasséride qui, connaissant bien l’arabe et le français, fait partie des premières personnes à l’origine de la présentation de la littérature française en Iran.

Zokâ-ol-Molk I est le fondateur du journal Tarbiat à l’époque de Mozaffareddin Shâh Qâdjâr, où l’affaiblissement de la dictature nasséride donne un certain temps libre cours à l’expression des journalistes et gens de lettres. En tant que traducteur, Mohammad Ali collabore avec son père, qui le pousse également à entamer des études de médecine à l’Ecole Dâr-ol-Fonoun. Il délaisse cependant bientôt cette discipline, autant par absence d’intérêt que par manque de moyens.

Se tournant vers la littérature, il s’inscrit aux lycées Marvi et Sepahsâlâr, où il apprend la philosophie, le français, l’anglais et les littératures étrangères. S’initiant de près à la philosophie européenne, il entreprend parallèlement de suivre des cours de peinture auprès du maître Kamâl-ol-Molk, auquel il donne des cours de français en échange.

Ancien fonctionnaire et traducteur du ministère de la Presse (Entebâât) ainsi que directeur du Bureau royal de traduction et interprète royal à l’époque nasséride, son père le fait engager au Bureau de traduction. Alors, Mohammad Ali, connaissant déjà le français, l’anglais, l’arabe et le russe, se met à travailler à titre de traducteur de français et d’anglais du ministère de la Presse dès 1894. Cependant, la rareté des ouvrages et des moyens, qui l’empêche d’améliorer le niveau scientifique du bureau, le décourage une nouvelle fois. Ceci le pousse à abandonner son poste pour rejoindre l’une des écoles nationales (madâres-e melli) nouvellement fondées sous le règne de Mozaffareddin Shâh.

Il enseigne d’abord l’histoire, la physique et le français dans les écoles Adab, Elmieh et Dâr-ol-Fonoun avant d’être engagé par l’Ecole des Sciences Politiques de Téhéran. En 1907, en récompense de ses efforts, le Shâh lui décerne le titre de Zokâ-ol-Molk (sage du pays), anciennement attribué à son père, décédé cette année-là. Désormais, Foroughi a les mains plus libres pour développer l’université moderne iranienne en droit, philosophie, sciences politiques et littérature. Dans les années qui suivent, il forme un grand nombre de futurs politiciens iraniens dans cette école qui deviendra plus tard la Faculté de Droit de l’Université de Téhéran.

Tout en menant son enseignement, Foroughi continue d’écrire pour le journal Tarbiat afin de diffuser la pensée de son père. A cela s’ajoute la rédaction des manuels d’études après son entrée à l’Ecole des Sciences Politiques, de sorte que la moitié des premiers manuels iraniens de politique et de droit ont été rédigés ou traduits par son père et lui. Ce sont des ouvrages clés, ayant permis à la Perse qâdjâre de se moderniser et de s’initier aux pensées économiques et politiques modernes de l’époque. Les néologismes et termes spécifiques employés par Foroughi pendant la traduction et la rédaction de ces ouvrages sont aujourd’hui des mots courants du vocabulaire persan.

Mohammad Ali Foroughi

Ses efforts pour la modernisation du persan aboutissent à l’établissement, conjointement avec Ali Asghar Hekmat, de l’Académie de la Langue Persane en 1935, dont Foroughi fut le premier directeur. Prônant un langage fluide et naturel, Foroughi travaille pour la simplification progressive de la langue/écriture persane. Il est également l’un des membres fondateurs de l’Association de la Société de la Culture (anjoman-e sherkat-e farhang) en 1909. De nombreux diplômés de l’Ecole politique en sont alors membres, et cette association a un impact fort dans le développement de la vie culturelle moderne en Iran. C’est notamment grâce aux activités de cette association que l’Université de Téhéran est fondée. Elle est également à l’origine d’un vaste mouvement de traduction et d’adaptation d’ouvrages scientifiques étrangers, qui permettent l’implantation des sciences modernes en Iran. La vie littéraire n’est pas oubliée par cette association, avec entre autres des mises en scène de pièces mondialement connues, telles que celles de Molière.

Foroughi aime écrire. Sa plume belle et fluide en fait foi. Pourtant, son entrée précoce dans une vie politique tourmentée limite en partie cette ambition. D’abord élu député au Parlement comme représentant la capitale, il est ensuite successivement Président du Parlement, Vice-président du Parlement, Ministre des Finances, Ministre de la Justice, Président de la Cour de Cassation, Membre de la Délégation Iranienne durant la Conférence de Paix à Paris en 1919, Ministre des Affaires Etrangères, Premier ministre de Rezâ Shâh Pahlavi, Ministre de la Défense, Représentant de l’Iran à la Société des Nations, Ministre Plénipotentiaire de l’Iran en Turquie et Ministre de l’Economie nationale.

Peu avant l’établissement de l’Académie iranienne des Lettres en 1935, Foroughi est de nouveau nommé Premier ministre, et ce jusqu’à la fin des troubles de Mashhad. Puis il vit en reclus jusqu’en septembre 1941, profitant de ce répit pour se consacrer à ses recherches. On pourrait considérer cette période comme les années les plus prolifiques de sa vie, selon le témoignage de Modjtabâ Minavi : Foroughi répète inlassablement vouloir demeurer en paix en démissionnant de ses charges, préférant le calme et l’isolement. Il aime alors se plonger dans la lecture, la traduction et la correction des textes littéraires anciens. Ses dernières recherches mènent à la rédaction de sa monumentale Seyr-e Hekmat dar Oroupâ (Le cheminement de la sagesse en Europe) qui retrace l’histoire de la philosophie occidentale.

Au cours de la Conférence de Paix de Paris, les pays européens refusent de rembourser l’Iran pour les lourds dommages qu’ils lui ont infligés durant la Grande Guerre. Toutefois, profitant de son séjour de deux ans en Europe, Foroughi s’évertue à présenter la riche culture iranienne aux cercles franco-allemands.

Avec l’attaque de l’Iran par les Alliés en septembre 1941, Foroughi est nommé une dernière fois Premier ministre par Rezâ Shâh, juste avec la destitution forcée de ce dernier. Obligé d’accepter cette responsabilité à un moment critique de l’histoire contemporaine du pays, Foroughi réussit à prévenir une division du territoire national fomenté par les Britanniques et les Soviétiques, alors en pleine guerre contre l’Allemagne hitlérienne, en acceptant de signer une convention tripartite en 1942, qui fait de l’Iran un des pays alliés contre les nazis. Suite à cet accord, il se retire de la vie politique, mais il est de nouveau rappelé et nommé ministre de la couronne, puis devient ministre plénipotentiaire de l’Iran à Washington.

Foroughi continue de mener ses recherches jusqu’à ses derniers jours. Il meurt en 1943, emporté par une crise cardiaque. Il repose aujourd’hui dans le vieux cimetière d’Ebn-e Babouyeh, à Rey, au sud de Téhéran.

Bibliographie :
- Ariânpour, Yahyâ, Az Sabâ tâ Nimâ (De Sabâ à Nimâ), Téhéran, éd. Zavvâr, 1993.
- Vâredi, Ahmad, Mohammad Ali Foroughi Zokâ-ol-Molk, trad. par Azarang, Abdol Hossein, Téhéran, éd. Nâmak, 2012.
- Fa.Wikipedia.org/ wiki/محمد علی فروغی


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