N° 123, février 2016

Sur un tapis d’Ispahan (10)


Kathy Dauthuille


XVI
suivi de
Les noces

L’odalisque est venue

à la rencontre des époux

pour les mener vers leur chambre.

Elle ouvre les grilles de bronze

d’où les eunuques s’éloignent.

Flotte une odeur d’opium

qui se fait sentir fortement

derrière les rideaux d’ambre.

Sur les bas-reliefs des salles,

apparaissent diverses figurines

dont Asmodée, le rejeté,

qui s’envole par une fenêtre.

Des pendeloques cliquettent,

des chuchotements couvrent

de furtifs glissements.

Un déclic savamment caché

actionné par un page roux

fait virer une portière

d’où un sublime paon

surgit en faisant la roue.

Dans la chambre

à la teinte vert d’eau

et entourée d’arcades,

de petites perruches

aux incrustations

de jade et d’émail

délimitent l’espace.

Deux servantes apparaissent

entre deux montants de bois

dont les motifs sont cernés

symétriquement de clous d’or.

Elles tiennent le miroir nuptial

dans lequel les mariés selon la loi

se mirent pour la première fois.

Il est orné de symboles d’argent

protecteurs des enfantements.

Puis les servantes déroulent

le tapis nuptial bleu limpide ;

sur lequel les deux amants

vont se placer lentement.

Il est doux aux pieds

des amoureux gênés

et dégage une fine odeur

d’amandier et de citronnier.

Main dans la main,

se contemplant,

ils écoutent

les sonnailles

des caravanes

lointaines...

Un silence d’émotion

emplit toute l’habitation.

Soudain retentissent

douze cymbales et trompettes,

autant de tambours et de flûtes

qui triomphalement saluent

le flamboyant coucher

comme le sublime lever

de l’astre solaire.

En même temps, les chants

glorifient l’amour et les invités

enclos dans le palais.

– Ainsi, dit Omid,

les événements

se sont passés

dans l’intimité.

Par un sortilège,

tu as pu y assister ;

mais c’est un secret.

– Je suis touché.

A ce point, dit-il,

je n’aurais jamais

pu me l’imaginer.

Distrait, il se caresse le visage

de sa longue et précieuse plume ;

il est passé au travers des âges.

XVII
Le champ
ou
La finalisation

Rostam est maintenant

dans le champ du tapis

où les arbres verdissent.

Le cyprès côtoie

l’amandier de la vie

tendant ses branches

vers le palmier-dattier

présent de toute éternité.

Ce n’est pas un tapis figé

mais un tapis animé

où les éléments sont habités

du souffle de la liberté.

Les musiciens sont assis,

effleurant de leur dos

les lourdes tentures ;

ils tiennent en leurs mains

des coupes de cristal de roche

tout en attendant le signe.

Puis, l’un d’eux se lève,

donnant un verre à Rostam,

il prononce quelques mots :

– Prends la coupe,

et partage avec moi

l’esprit du lieu.

Maintenant, regarde

dans la paume

que je te tends.

– J’y vois une petite lueur.

– Recueille la graine

de ton fabuleux désir

que tu y avais posée.

Car elle engendrera

toutes les moissons

de tes divers souhaits

qui seront réalisés.

– Je partage avec toi

ce qui m’est ici,

gracieusement

et si généreusement

donné avec tant de joie.

– Sais-tu qu’en cet endroit

où ruisselle la lumière,

les entités échevelées

te regardent et sourient

avec grâce et aménité ?

– Merci de m’accueillir,

ô grand sage vénéré,

dans le jardin de l’ةden

où vie et pensées sont liées.

Une forte odeur de citronnier

envahit le cœur de Rostam ;

des flammes vacillent

et parfois s’inclinent

sur les chandeliers ouvragés,

ornés de serpents de métal,

se dressant dans le vent.

Mille et un cèdres pleureurs

encadrent les chemins

des multiples labyrinthes.

Au cœur même et au sein

du jardin des senteurs,

les manuscrits du temps

sont toujours ouverts

pour que le pèlerin

puisse lire et prier

en toute liberté.

Cependant Rostam

a fini son parcours ;

déjà il entrevoit

dans le lointain

les chaînes enneigées

qui succèdent

aux arides plateaux.

S’éloignent alors

les bulbes turquoise

des sanctuaires

et les argiles carminées

des toits en damier.

Tout s’effacera

à deux parasanges

de la ceinture de l’oasis

où s’envolent les anges.

A ce moment-là,

le passeur Omid

s’adresse au voyageur :

– Tu es venu, ô Rostam

pour remettre un présent

et nous l’avons reçu.

Tu as parcouru

avec raison

les quatre saisons

du vaste monde.

Tu t’es désaltéré

à la fontaine

où tu as contemplé

les arbres et les oiseaux.

Tu as écouté le sage,

applaudi le derviche,

et prié avec Aspasie.

Tu as goûté le vin du Vizir,

caressé les effluves de soie

et sans doute échangé

avec les brunes odalisques.

Le Simorgh t’a accueilli

et pour finir

tu sors du tapis.

– Merci, je suis

profondément

reconnaissant.

– Maintenant l’initiation

arrive à sa fin

et Farsâd t’attend ;

suis-moi pour

une dernière visite

qui sera l’aboutissement

de ton laborieux chemin.

– Ami, qui est Farsâd ?

– Farsâd est la conscience du temps

et le marcheur de l’univers.

Son dieu est Ormuzd ;

touché par ta dévotion,

il va te manifester

toute son amitié.

– Tu m’en vois très flatté.

– Maintenant je me retire,

je te laisse à lui,

ma tâche est terminée

c’est à lui qu’appartient

la dernière sentence.

Sur ce, il disparaît

et Rostam, sans un mot

n’a que le temps de s’incliner.

Farsâd est une statue

gigantesque et blanche ;

dont les traits sont sereins.

Son visage altier et constant,

encadré de multiples boucles,

est animé par des yeux perçants.

Alors la grande image parle :

– Combien de tapis

ai-je vu dérouler !

Combien d’années

se sont écoulées !

Combien de jardins de soie

se sont matérialisés !

Et combien de paysages

ont servi de fond

aux fileuses du Vizir !

Mais ta démarche est louable

et certes, elle a touché

le cœur du Divin.

Ton Sceau-cylindre

est arrivé au temple,

les pierres ont parlé.

Vers le soleil doré,

le cadeau a été élevé

pour être honoré.

Irradié de Vie,

il est maintenant adoré.

Certes, ton chemin

se poursuit...

tu es désormais

hors du jardin,

loin des chants

et du paradis,

loin de la fontaine

et du derviche.

Mais chaque fois

que tu le désireras,

viens au centre du tapis ;

tu sais que tu es relié

à tout jamais.

XVIII
Epilogue

Sous une lourde treille,

le tapis est enroulé ;

dans le coffre du Vizir,

il a été aussitôt placé.

Simorgh et Omid,

les gardiens fidèles,

en silence, le veillent.


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