N° 165, août 2019

La mosquée Bibiheybat à Bakou


Arash Khalili


La mosquée Bibiheybat se situe dans la banlieue sud de Bakou, capitale de la République d’Azerbaïdjan.

La mosquée Bibiheybat est le lieu sacré le plus important de la République d’Azerbaïdjan. Ce monument est un lieu de culte et une mosquée chiite au bord de la mer Caspienne à quelques kilomètres au sud de Bakou, capitale de la République d’Azerbaïdjan.

La mosquée actuelle a été construite dans les années 1990 et elle représente une version restaurée de la même mosquée construite par les Shervânshâh, souverains locaux d’Arrân [1] au cours de la seconde moitié du XIIIe siècle.

Carte de la République d’Azerbaïdjan

La mosquée construite au XIIIe siècle par l’architecte azéri Mahmoud ibn Saad fut complètement démolie par les Soviétiques en 1936, dans le cadre du projet stalinien de la « politique antireligieuse ». [2]

Selon des récits historiques et religieux, la mosquée Bibiheybat fut érigée sur la tombe d’une descendante de la famille du Prophète, la vénérée Hakimeh, fille du septième Imâm du chiisme duodécimain, l’Imâm Moussâ al-Kazim et sœur du huitième Imâm des chiites, l’Imam Ali ibn Moussâ al-Rezâ.

La nouvelle mosquée de Bibiheybat fut inaugurée en 2008.

Histoire

En Azerbaïdjan, des sources locales indiquent que la mosquée Bibiheybat fut construite sur la tombe de la vénérée Hakimeh, fille du septième Imâm chiite Moussâ al-Kâzim.

L’épitaphe gravée directement sur la pierre tombale indiquait : « Ci-gît la petite-fille du sixième Imâm Ja’far al-Sâdiq, la fille du septième Imâm Moussâ al-Kâzim, la sœur du huitième Imâm Ali ibn Moussâ al-Rezâ. »

Les études menées sur l’ancien mur du côté sud du complexe permettent aux historiens d’estimer que la construction de la mosquée remonterait à la fin du XIIIe siècle. L’architecte du monument, Mahmoud ibn Saad, construisit à la même période la mosquée Mollâ Ahmad dans un quartier du centre historique de Bakou et la forteresse de Nardaran située à une trentaine de kilomètres au nord-est du centre-ville de Bakou. En 1841, l’historien et orientaliste russe Ilyâ Berezin (1818-1896) découvrit un texte en arabe qui donnait d’importantes informations au sujet de la construction de la mosquée Bibiheybat : « Cette grande mosquée a été construite sur ordre du magnifique roi, grand sultan, gardien de l’État et de la religion, assistant de l’Émir des croyants, Abül-Fath Farrukhzâd en 680 de l’hégire. » Cette date correspond à 1281 du calendrier grégorien.

Une miniature de Shojaatnâmeh, œuvre du chroniqueur ottoman Asafi Dal Mehmed Chalabi, montre le pèlerinage de Bibiheybat par Salmân Khân, commandant des troupes ottomanes (1578-1590).

Les Shervânshâh

Les Shervânshâh furent une dynastie locale d’Arrân et de la région de Shervân, situés à l’extrême nord-ouest de l’Iran historique, correspondant aujourd’hui au territoire de la République d’Azerbaïdjan.

L’histoire du premier gouverneur de Shervân remonte probablement à l’époque de la dynastie des Sassanides avant l’islamisation de la Perse. Ce fut l’empereur sassanide Khosro Ier (531-579), alias Anouchiravan (le Juste), qui installa en 532 le premier prince de Shervân après avoir conquis cette région. Selon une tradition locale, le nom même de la province de Shervân serait tiré du surnom de l’empereur sassanide. Les historiens ignorent cependant le nom de ce premier Shervânshâh qui régna jusqu’en 579, ainsi que les noms de ses successeurs à l’exception d’un certain Chahriyâr qui fut encore au pouvoir en 642.

Après avoir conquis l’empire sassanide, les Califes s’établirent dans la région des gouverneurs arabes. Ces derniers semblent avoir permis aux Shervânshâh convertis à l’islam de garder leur pouvoir à condition d’être soumis au califat. Le cinquième calife abbasside, Haroun ar-Rachid (786-809) nomma un gouverneur arabe pour l’Azerbaïdjan, l’Arménie, Arrân, Shervân et Derbet. Ce gouverneur arabe, Yazid ibn Mazyad al-Shaïbani, renversa la dynastie fantoche des Shervânshâh. Il proclama son indépendance du califat abbasside et fonda la dynastie yazidide.

Photographies de l’ancienne mosquée Bibiheybat avant sa démolition complète en 1936.

Les historiens ont longtemps estimé qu’au fur et à mesure, une dynastie locale d’origine iranienne se substitua à la dynastie d’origine arabe. L’orientaliste russe Vladimir Minorsky (1877-1966), spécialiste de la Perse et de la Transcaucasie, nuance ce point de vue et pense qu’il s’agissait plutôt d’une « iranisation » des dynastes d’origine arabe par des unions répétées avec des familles locales revendiquant une origine préislamique et perse et se réclamant de l’empereur sassanide Vahrâm V (420-439). En effet, à partir de cette époque, la dynastie des Shervânshâh réapparaît et on constate une utilisation quasi systématique par les Shervânshâh suivants des noms iraniens (Manouchehr, Ghobâd, Fariborz, Fereydoun) à la place de noms arabes, et la revendication d’une ascendance arsacide ou sassanide.

Pour maintenir leur autonomie, les Shervânshâh devaient devenir en permanence les suzerains des grandes puissances voisines. Ils devinrent tour à tour les vassaux des Seldjoukides (de 1067 à 1120), du Royaume de Géorgie et des Atabeg d’Azerbaïdjan (de 1121 à 1225) des Mongols (de 1225 à 1278), des Ilkhanides (de 1278 à 1340), des Jalayirides de Bagdad (de 1340 à 1382), des Timourides (de 1382 à 1405) des Qara Qoyunlu (de 1405 à 1468), des Aq Qoyunlu (de 1468 à 1502), des Safavides (de 1502 à 1516), de l’Empire ottoman (de 1516 à 1539), des Safavides (de 1539 à 1548), et de l’Empire ottoman (de 1548 à 1551).

Peinture présentant la mosquée Bibiheybat en 1911.

En 1551, les Shervânshâh furent définitivement chassés du trône et leur domaine fut occupé une seconde fois par les Safavides. À partir de 1578, la région est disputée entre la Perse et l’Empire ottoman avant d’être reconquise par les Safavides en 1607 sous le règne de Shâh Abbas Ier.

La décadence de la dynastie safavide permit, comme ailleurs dans la région, à des dynastes locaux de s’établir comme « khâns » (souverains locaux). De 1721 à 1732, ils durent néanmoins reconnaître la suzeraineté de l’Empire russe, puis de nouveau celle de l’Iran entre 1732 et 1747.

Le clan des « Khan Tchoban » fonda en 1747 le Khanat de Shervân qui perdura jusqu’à l’intégration de la région dans l’Empire russe en 1820.

Timbre postal de la République d’Azerbaïdjan datant de 2016, avec le portrait de Mahmoud ibn Saad, architecte du monument initial de la mosquée Bibiheybat construit fin du XIIIe siècle.

Les Safavides

Sous la domination safavide, la mosquée Bibiheybat fut, pendant plus de cent ans, dirigée par quatre générations de sheikhs. Pendant cette période, la mosquée fut financée essentiellement par des privilèges fiscaux. Plusieurs rois safavides comme Tahmâsb Ier (1524-1576), Abbâs Ier (1588-1629), Abbâs II (1642-1666) et Shâh Soltân Hussein (1694-1722) publièrent des décrets selon lesquels les agents gouvernementaux, les propriétaires et la noblesse n’avaient pas le droit de percevoir des impôts sur les fondations et les avoirs appartenant à ce complexe. Shâh Tahmâsb Ier et Shâh Abbâs Ier donnèrent l’ordre de construire de nouvelles annexes et de restaurer le complexe de la mosquée Bibiheybat et des alentours.

En 1547, Shâh Tahmâsb Ier signa un décret dans lequel il confirma la donation du village de Zigh (aujourd’hui, un quartier de Bakou) à la mosquée Bibiheyet sous forme de « Vaqf » (donation en droit islamique) [3].

Démolition complète de la mosquée Bibiheybat en 1936 dans le cadre de la politique antireligieuse de Staline.

À cette époque, des sheikhs influents s’installèrent aux alentours de la mosquée. Petit à petit, la localité où se trouvait la mosquée Bibiheybat fut appelée Shikhlar (littéralement, « quartier des cheikhs »), nom de cette banlieue du sud de Bakou qui a perduré jusqu’à nos jours. Dans le cimetière de la mosquée Bibiheybat fut inhumé Hajji Sheikh Sharif, l’un des célèbres sheikhs de l’époque. Il était venu à Bakou pour diffuser le soufisme et passa le reste de sa vie dans ce lieu de culte.

Pendant les guerres ottomano-safavides de 1578-1590, des troupes ottomanes commandées par un dénommé Salmân Khân assiégèrent la ville de Bakou. Le chroniqueur ottoman, Asafi Dal Mehmed Chalabi, relate dans son Shojaatnâmeh l’histoire de la bataille de Bakou. Pendant le siège de la ville, le commandant des troupes ottomanes, Salmân Khân, vit dans son rêve une dame se présentant sous le nom de Bibiheybet qui lui dit de ne pas attaquer la ville de Bakou. D’après le récit d’Asafi, Salmân Khân décida d’arrêter le siège de Bakou et se rendit à la mosquée Bibiheybat pour y faire un pèlerinage. Le livre d’Asafi Dal Mehmed Chalabi représente une miniature du pèlerinage à la mosquée Bibiheybat par le commandant des troupes ottomanes. Selon les historiens, cette miniature donne certaines informations sur l’architecture et le plan du mausolée à l’époque de la dynastie des Safavides. La mosquée aurait été entourée d’un jardin et le mausolée aurait été initialement situé à l’intérieur d’un bâtiment de forme hexagonale surplombé d’un dôme.

La poétesse azerbaïdjanaise du XIXe siècle, Khourchid-Banou Natavan (1832-1897), en compagnie de ses deux enfants.

L’Empire russe

En 1796, en prenant les khanats de Bakou et Talish, les troupes russes envahirent le Caucase de l’Est. Mais elles furent bientôt chassées par les Iraniens. Pendant la guerre russo-persane de 1804-1813, Bakou fut de nouveau envahi par les Russes en 1806. Le traité de Golestân en 1813 donna à la Russie les provinces de Perse situées au nord de l’Araxe. La ville de Bakou fut annexée et devint la capitale d’un gouvernement russe aux termes du traité de Turkmanchaï de 1828 et du traité de paix conclu à Edirne (Empire ottoman). À partir de cette date, toutes les régions situées au nord de l’Araxe ont été détachées de la Perse.

De nombreux témoignages indiquent la poursuite du pèlerinage de la mosquée Bibiheybat pendant la domination russe tout au long du XIXe siècle. Les documents russes et européens soulignent surtout la croyance des fidèles quant aux caractéristiques miraculeuses du pèlerinage au mausolée.

Le célèbre écrivain français Alexandre Dumas (1802-1870) voyagea l’été 1858 en Russie puis dans le Caucase. Il a publié ses impressions de voyage dans deux recueils, où il relate ses aventures pittoresques dans l’Empire russe puis lors de sa traversée du Caucase, depuis Bakou jusqu’à la mer Noire. Dans son livre intitulé Voyage au Caucase (1858), il parle aussi de la visite de la mosquée Bibiheybat : « La mosquée est le lieu de culte des femmes infertiles. Elles viennent ici à pied et prient. Et en un an, elles deviennent capables de donner naissance… »

Dumas raconte aussi ses rencontres avec la célèbre poétesse azerbaïdjanaise du XIXe siècle, Khourchid-Bânou Nâtavân (1832-1897) [4]. Dumas relate que la poétesse avait fait le pèlerinage au mausolée de Bibiheybat et après avoir eu son premier enfant, elle fit construire une nouvelle route de Bakou à la mosquée Bibiheybat pour faciliter le voyage des pèlerins.

Mausolée de BibiHeybat, sœur du VIIIe Imâm des chiites.

La période soviétique et la destruction de la mosquée

Le 28 mai 1918, la République démocratique d’Azerbaïdjan proclama son indépendance. Dix jours après, la capitale fut transférée à Gandja à la suite de la prise de Bakou par les forces prorusses. La durée de vie de cette première république ne fut que de 23 mois. La République d’Azerbaïdjan fut intégrée à l’Union soviétique en 1922. En 1920, le pays est occupé par l’Armée rouge.

Pendant les années 1920 et 1930, l’Union soviétique mit en place une politique antireligieuse se traduisant souvent par des persécutions et mauvais traitements infligés à des communautés de croyants en raison de leur appartenance religieuse.

La cible principale de la politique antireligieuse des années 1920 et 1930 est l’Église orthodoxe russe (à laquelle sont aussi associées les Églises catholiques orientales), qui rassemble le plus grand nombre de fidèles. Dans les républiques soviétiques à majorité musulmane (au Caucase, en Asie centrale et dans la Fédération de Russie), l’islam fut la cible principale de la politique antireligieuse. En République d’Azerbaïdjan, la mosquée Bibiheybat, revêtant une grande importance pour les croyants, en fut l’une des principales victimes avec la cathédrale Saint-Alexandre-Novesk de Bakou dont la construction s’acheva en 1898.

En septembre 1935, le Comité exécutif central et le Præsidium du Soviet de Bakou adoptèrent une résolution sur les « plaintes des prolétaires » pour interdire les cérémonies religieuses dans les mosquées. La mosquée fut dynamitée en 1936. La plupart des bâtiments du complexe s’effondrèrent après la première explosion et le minaret fut détruit après une troisième explosion, selon les témoignages. Le directeur de la mosquée fut envoyé en Sibérie pour une période de 20 ans. Après la destruction de la mosquée Bibiheybat, une route asphaltée fut construite sur le site. Dans le même temps, la cathédrale Saint-Alexandre-Novest, construite à Bakou par les Russes, fut détruite par le régime soviétique.

Plan du complexe Bibiheybat vers 1920 :
1-ancienne mosquée, 2-sous-sol, 3-arcade, 4-minaret, 5-nouvelle mosquée, 6-entrée, 7-porte du nord, 8-porte du sud, 9-salle de services, 10-13-cimetière, 14-mausolée

La restauration de la mosquée

La République d’Azerbaïdjan proclama son indépendance après l’effondrement du bloc communiste, le 30 août 1991. Après la proclamation de son indépendance, la République d’Azerbaïdjan donna l’ordre de restaurer les mosquées et lieux de cultes détruits pendant la période soviétique. En 1994, l’ancien président azerbaïdjanais Heydar Aliyev (1993-2003) publia le décret de la construction d’une nouvelle mosquée sur les ruines de l’ancienne mosquée de 1936.

Les travaux de la reconstruction commencèrent officiellement en mai 1999 d’après les plans et les dimensions de la mosquée ancienne rétablis en 1980 par les architectes azerbaïdjanais. Ces plans avaient été conçus à partir des remarques des célèbres voyageurs qui avaient visité autrefois la mosquée, surtout un document datant du milieu des années 1920.

Sur le plan technique, les restaurateurs se basèrent sur le palais des khâns de Shaki, une ville située à 325 kilomètres de Bakou, construit en 1797, et ils se sont également inspirés des techniques de construction de la mosquée de Shâh Abbâs Ier, de la dynastie des Safavides, dans la ville de Gandja qui est aujourd’hui la deuxième grande ville de la République d’Azerbaïdjan, après Bakou, la capitale.

La mosquée Bibiheybat se situe à quelques dizaines de mètres de la mer Caspienne.

Aujourd’hui, le nouveau complexe de Bibiheybat occupe un terrain plus vaste que l’ancienne mosquée d’avant 1936. Dans la cour de la mosquée, une vaste enceinte a été aménagée pour les prières collectives de plusieurs milliers de fidèles. Après la fin de la reconstruction, la mosquée et le mausolée de Biniheybat ont été inaugurés le 14 juillet 2008.

L’ancienne mosquée se situait au sud du mausolée. Un minaret de 20 mètres de haut (66 pieds) avait été construit à l’ouest de la mosquée. Plus tard, d’autres espaces avaient été créés au sud du minaret. L’intérieur de la mosquée était riche en ornements différents. Cette mosquée et son minaret furent les parties les plus anciennes du complexe, construites entre 1305 et 1313. Le plan et la forme du minaret correspondaient à l’école architecturale de Shervân et d’Abchéron [5]. Ce type d’architecture était très répandu à Bakou au Moyen Âge.

Notes

[1Arrân est aujourd’hui le nom utilisé en République d’Azerbaïdjan pour désigner le territoire des basses terres du Karabakh (entre les fleuves Koura et Araxe). Historiquement, Arrân désignait au Moyen Âge certaines parties de ce qui est maintenant la République d’Azerbaïdjan ainsi que certaines régions de l’Arménie actuelle.

[2La politique antireligieuse soviétique de 1928 à 1941 est une nouvelle phase de la persécution religieuse en Union soviétique. Cette politique commence en 1929 à la suite de la création d’une nouvelle loi interdisant sévèrement les activités religieuses et appelant à un durcissement des attaques contre la religion afin d’encourager la diffusion de l’athéisme.

[3Neuve-Eglise, Amélie : Le Waqf en islam : une tradition spirituelle et sociale aux horizons illimités, in : La Revue de Téhéran, n° 56, juillet 2010, pp. 5-13. Accessible à : http://www.teheran.ir/spip.php?article1225#gsc.tab=0

[4Khourchid-Banou Natavan (1832-1897) est une poétesse azerbaïdjanaise. Elle naquit dans la famille du dernier khân du Karabagh et fut une descendante de la dynastie iranienne des Qâdjârs. Elle était fine connaisseuse de la littérature persane et lisait les œuvres de Ferdowsi, Nezâmi, Hâfez et Fuzuli.

[5La péninsule d’Abchéron en République d’Azerbaïdjan se trouve sur la côte ouest de la mer Caspienne. La capitale, Bakou, se situe dans cette péninsule.


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