N° 165, août 2019

L’histoire politique du Hajj des Iraniens


Babak Ershadi


Depuis le début de l’islamisation de la Perse à partir du VIIe siècle jusqu’à l’époque contemporaine, la participation des Iraniens à la cérémonie annuelle du Hajj a toujours subi l’influence des événements politiques, des rapports de force, des alliances ou des conflits de toutes sortes.

Dès le Moyen Âge, les pèlerins venus de différents pays se réunissaient traditionnellement dans les capitales de la Syrie, de l’Égypte et de l’Irak pour aller à pied, à cheval ou en caravanes de chameaux vers La Mecque au Hedjaz. Leur itinéraire croisant souvent celui des marchands. Pour les pèlerins iraniens, le chemin habituel était celui de l’Irak, mais il leur arrivait parfois, pour des raisons de sécurité, de prendre la route de la Syrie ou même celui de l’Égypte. Les routes de pèlerinage passaient par les territoires dominés par des souverains différents. La sécurité des pèlerins dépendait donc des relations amicales ou hostiles parmi les différents pouvoirs politiques.

Le califat des Rashidoun (632-661)

De 632 à 661, c’est-à-dire de la mort du Prophète au martyr de l’Imâm Ali, la communauté musulmane fut dirigée tour à tour par les quatre premiers califes, dits Rashidoun [1]
. Dès la période du premier calife, Abou Bakr (632-634), la communauté musulmane s’intéressa à son développement territorial, mais ce fut pendant les dix ans du règne du deuxième calife, Omar ibn al-Khattâb (634-644) que les musulmans réussirent à conquérir de très vastes territoires en dehors de la péninsule arabique. Les troupes musulmanes conquirent la Perse sassanide et installèrent leur gouvernement sur l’Empire perse depuis la Mésopotamie (actuel Irak) qui était à l’époque l’une des provinces les plus importantes de l’empire. Pendant la même période, les musulmans conquirent aussi l’Égypte, la Palestine, la Syrie, l’Afrique du Nord, l’Arménie et les deux tiers de l’Empire romain d’Orient.

Sous le troisième calife, Othmân ibn Affân (644-656), toute la Perse fut dominée par les Arabes musulmans qui mirent définitivement fin à l’administration politique et sociale des Sassanides, mais cela ne signifia pas pour autant que les populations de l’Empire déchu se convertissaient tout de suite à l’islam. La majorité de la population de Perse était non musulmane pendant le califat des Rashidoun.

Les Omeyyades (661-750)

L’islamisation massive de la Perse commença sous les Omeyyades, première dynastie arabe de califes. Les Omeyyades firent du califat islamique une institution dynastique et héréditaire, contrairement au califat des Rashidoun. Si ces derniers étaient connus pour leur tolérance envers les populations des territoires conquis, les Omeyyades établirent un système de discrimination politique, social et ethnique en Perse et ailleurs. Les Iraniens, même les convertis, n’avaient guère de place dans l’administration politique, économique ou militaire. Par conséquent, ils n’eurent pas non plus de responsabilité dans la gestion des lieux saints islamiques du Hedjaz surtout à La Mecque et à Médine.

Pendant les dernières années du règne de la dynastie omeyyade affaiblie par les conflits internes, les kharidjites [2] qui s’étaient soulevés notamment en Irak insécurisèrent les routes du pèlerinage vers La Mecque et Médine. La tenue du pèlerinage annuel du Hajj fut donc perturbée durant les dernières années du règne des Omeyyades.

Les Abbassides (750-1258)

Au moment où le calife omeyyade Marwan II (744-750) eut prévu de rétablir l’ordre en Irak à la suite d’un soulèvement kharidjite, un nouveau mouvement bien plus sérieux, mené par les Abbassides, menaça la dynastie des Omeyyades. Vers 746 (nord-est de la Perse) un mouvement assez hétéroclite apparut dans le Khorâssân, dirigé par Abou Moslem al-Khorâssâni (718-755). Fils d’un zoroastrien persan, Abou Moslem (surnommé Behzâdân par les Abbassides) se convertit à l’Islam sous les Omeyyades. Lors d’un pèlerinage à La Mecque, il y rencontra l’imam des Abbassides, Ibrâhim ben Mohammad et devint plus tard ami d’Abou al-Abbas al-Saffâh, futur premier calife abbasside (750-754). Les Abbassides l’envoyèrent au Khorâssân pour organiser un mouvement contre les Omeyyades. Il entama ce mouvement vers 746 en bénéficiant du soutien non seulement des Abbassides, mais aussi des chiites, des zoroastriens, des mazdakites et même des chrétiens et des juifs. Soutenus par Abou Moslem et les troupes venues du Khorâssân, les Abbassides finirent par renverser le califat omeyyade après la bataille du Grand Zab [3] en 750.

Après avoir établi leur dynastie, les Abbassides essayèrent de gagner la confiance des habitants de tous les territoires de leur nouveau califat (dynastique et héréditaire sur le modèle omeyyade). La route des pèlerins iraniens se rendant à La Mecque et à Médine pour la cérémonie annuelle du Hajj passa pendant tout le Moyen Âge par l’Irak. Les Abbassides, dont la capitale Bagdad se trouvait sur cette route, accordèrent une attention particulière à l’organisation du voyage des pèlerins pour obtenir leur soutien politique au califat. Les Abbassides aidaient les caravanes des pèlerins surtout quand elles traversaient l’Irak. Les chefs de caravanes étaient chargés d’apporter des cadeaux aux pauvres et aux nécessiteux qui vivaient à La Mecque et à Médine, mais aussi des offrandes à la Kaaba. Sur ordre des califes, ces caravanes apportaient chaque année une nouvelle tapisserie pour la Kaaba, appelée traditionnellement « Kiswa » (habillement). Les califes abbassides consacraient une somme considérable chaque année à l’organisation du Hajj et du voyage des pèlerins. À La Mecque et à Médine, les agents du califat distribuaient des vivres aux nécessiteux pendant la cérémonie et ils distribuaient aussi de l’argent aux chefs de tribus bédouins dans les déserts d’Arabie, de Syrie et d’Irak pour les dissuader d’attaquer et de piller les caravanes des pèlerins.

Étant donné l’éloignement de la Perse avec le Hedjaz, la présence des Iraniens musulmans au Hedjaz dépendait directement de la politique des Abbassides. Contrairement à l’époque des Omeyyades, les Iraniens qui avaient d’ailleurs contribué grandement au renversement de leur dynastie, obtinrent des postes importants à la cour des califes abbassides.

Abou Moslem al-Khorâssâni fut le premier musulman d’origine iranienne qui obtint un poste important au Hedjaz sous le premier calife abbasside, Abou al-Abbâs al-Saffâh, avant d’être assassiné en 755 sur ordre du deuxième calife, al-Mansour (754-775). En 753, Abou Moslem prit la route du Hedjaz pour participer au Hajj. Sur la route du pèlerinage, il fit forer de nouveaux puits d’eau, distribua des vivres et des provisions aux tribus bédouines et fit reconstruire la route caravanière à différents endroits.

Les Barmécides : Les Barmécides (ou Barmakides) étaient une famille de la noblesse persane originaire de Balkh (nord de l’Afghanistan). Les membres de cette famille de religieux bouddhistes4 se convertirent d’abord au zoroastrisme puis à l’islam. Les Barmécides les plus célèbres sont ceux qui devinrent vizirs des premiers califes abbassides. Grands mécènes, les Barmécides sont considérés comme les principaux promoteurs de l’âge de Bagdad.

À l’époque de la préparation du mouvement anti-omeyyade au Khorâssân, Khalid se rapprocha d’Abou Moslem al-Khorâssâni et joua un rôle important dans la fondation de la dynastie des Abbassides. Avant même l’établissement de la dynastie des Abbassides, il noua des liens très proches avec al-Saffâh qui allait devenir le premier calife abbasside. Sous le calife al-Mansour, Khâlid fut nommé gouverneur du Fârs (sud de la Perse) et devint, en 765, gouverneur du Tabarestân [4]. Khalid participa ensuite à la fondation de Bagdad. Étant d’origine iranienne, il protesta sans succès contre l’utilisation de matériaux de Ctésiphon [5], ancienne capitale sassanide, pour construire la nouvelle ville. Vers 765, Khâlid perdit la faveur du calife al-Mansour en raison de machinations politiques et fut condamné à payer une lourde amende pour parjure. Il « fut pardonné à la suite des soulèvements kurdes à Mossoul (nord de l’Irak) et al-Mansour le nomma gouverneur de Mossoul, poste qu’il occupa jusqu’à la mort du calife d’Al-Mansour en 775. Vers la même époque, son fils Yahyâ fut nommé gouverneur de l’Azerbaïdjan (nord-ouest de la Perse).

Yahyâ fils de Khâlid eut des relations très proches avec le troisième calife abbasside al-Mahdi (775-785) et sa puissante épouse al-Khayzuran bint Atta. Al-Mahdi lui confia, pendant cinq ans, l’éducation de ses deux fils futurs califes : al-Hâdi (785-786) et Hâroun ar-Rashid (786-809). Yahyâ devint le grand vizir au début du règne de Hâroun ar-Rashid. Pendant les premières années de son règne, ce fut Yahyâ et ses quatre fils qui contrôlèrent réellement le pouvoir avec le soutien de la mère du calife, al-Khayzuran.

Le fils aîné de Yahyâ Fazl fut gouverneur du Khorâssân. Il était le frère de lait de Hâroun al-Rashid. Le célèbre Ja’far Barmécide des Mille et une nuits fut vizir et le compagnon préféré de Hâroun. Le troisième fils de Yahyâ fut Moussâ nommé gouverneur de Damas, et enfin le cadet fut Mohammad qui avait un rang d’émir. Yahyâ et sa famille établirent à la cour de Hâroun un vaste système administratif inspiré du système sassanide. Plus tard, le calife Hâroun ar-Rashid qui craignait le pouvoir grandissant des Barmécides, fit emprisonner ou massacrer un grand nombre des membres de la puissante famille iranienne.

Vers la fin de sa vie, Yahyâ Barmécide demanda à Hâroun l’autorisation de faire le pèlerinage du Hajj et de rester pendant un an à La Mecque. Pendant son séjour au Hedjaz, Yahya établit un nouveau système fiscal pour les habitants de La Mecque et de Médine. Il fit construire un grand jardin à Fakh (aujourd’hui Wâdi al-Zâher) à quelque six kilomètres au nord de La Mecque historique. Il fit creuser aussi des puits d’eau pour les caravanes des pèlerins autour de La Mecque.

Les Tâhirides (820-872)

Au IXe siècle, un conflit de succession entre le calife al-Amin et son frère al-Mamoun, les deux fils de Hâroun ar-Rashid affaiblit le califat abbasside. Les armées d’al-Mamoun venues du Khorâssân et conduites par Tâhir ibn Hossein l’emportèrent sur celles du calife al-Amin et ce dernier fut tué par Tâhir à Bagdad en 813. Al-Mamoun devint calife et pour remercier Tâhir, il nomma Tâhir ibn Hossein gouverneur du Khorâssân en 821. Un an plus tard, Tâhir omit de citer le calife al-Mamoun dans la prière du vendredi et déclara ainsi son indépendance en tant qu’émir du Khorâssân. Un agent du calife assassina Tâhir le soir même.

Al-Mamoun et les autres califes qui lui succédèrent n’eurent pas le pouvoir nécessaire pour gouverner directement les territoires qui se trouvaient sous le contrôle des descendants de Tâhir, et ils se virent obligés de confirmer les Tâhirides à leurs postes sans pouvoir s’ingérer dans leurs affaires.

Les Tâhirides régnaient sur une grande partie de la Perse sans renier officiellement leur allégeance aux califes de Bagdad. Ils sont parfois considérés comme les premiers instaurateurs d’un État indépendant en Perse après la conquête arabe de 651, même s’ils n’étaient pas d’origine iranienne.

Les Tâhirides accomplirent de grandes réformes administratives et encouragèrent les paysans. Les califes de Bagdad attribuèrent à chacun des souverains tâhirides le titre honorifique d’« administrateur des deux saintes mosquées » faisant référence aux deux grandes mosquées de La Mecque et de Médine. Mais en réalité, les Tâhirides n’eurent aucune influence réelle au Hedjaz. Cependant, ils envoyaient des offrandes et faisaient distribuer des biens parmi les habitants et les pèlerins de La Mecque et de Médine pendant la cérémonie du Hajj.

Les Sadjides (889-901)

Mohammad ibn Abel-Sadj, alias Afshin [6], fut au service des califes abbassides en Azerbaïdjan (nord-ouest de la Perse). Son père Abel-Sadj Divdâd fut le gardien des routes caravanières de La Mecque et de Médine sous le calife abbasside al-Mou’tasim (833-842). Plus tard, Afshin obtint ce poste à son tour et fit la guerre contre les bandits qui attaquaient régulièrement les caravanes des pèlerins. Sous le calife al-Mou’tazz (866-869), Afshin fut nommé gouverneur de l’Azerbaïdjan, d’Arrân et du Caucase (Arménie, une partie de la Géorgie et du Daghestan). Vers 889 et 890, il profita de la faiblesse du califat abbasside pour proclamer son autonomie. Originaires d’Asie centrale et d’ascendance sogdienne [7], les Sadjides dont la capitale était à Marâgheh (sud de Tabriz) régnèrent jusqu’en l’an 901.

Les Saffarides (861-1003)

Yaqoub ibn Layth (de son vrai nom Radman, fils de Mâhak) fonda un éphémère empire de 861 à 1003 dans les régions orientales de la Perse au Sistan (incluant également le Pakistan et l’Afghanistan actuels). Les bonnes relations entre les Saffarides et les Abbassides pendant les premières années du règne de Yaqoub ibn Layth devinrent conflictuelles plus tard. Dès 875, Yaqoub entama une vaste campagne vers l’ouest, c’est-à-dire vers les régions iraniennes où régnaient les représentants des Abbassides. Il conquit d’abord le Fârs, puis le Khouzestân. En mars 876, à la tête d’une armée de 10 000 hommes, Yaqoub entra en Irak et progressa vers Bagdad pour en finir avec le califat des Abbassides. Son armée arriva à une localité à quelque cinquante kilomètres de Bagdad où eut lieu une bataille entre les troupes de Yaqoub et les armées des Abbassides profitant d’une supériorité numérique écrasante. Après sa défaite devant les troupes abbassides, Yaqoub dût se retirer vers le Sistân et mourut trois ans plus tard en 879, laissant son vaste empire à son frère Amr ibn Layth (879-901).

Après la mort de Yaqoub, le calife abbasside al-Mou’tamid (870-892) voulut renouer avec les Saffarides et attribua à Amr ibn Layth le titre honorifique d’« administrateur des deux saintes mosquées » à La Mecque et à Médine de 879 à 884. Mais les troubles qui eurent lieu dans les deux villes saintes en 884 entraînèrent la suspension du Hajj de cette année et même de la tenue de la prière du vendredi à La Mecque et à Médine. Le calife al-Mou’tamid considéra les agents des Saffarides comme responsables de ces troubles. À Bagdad et devant la foule des pèlerins venus du Khorâssân, le calife annonça qu’il reprenait le titre d’« administrateur des deux saintes mosquées » et donna l’ordre aux imams de maudire Amr ibn Layth aux minbars des mosquées.

Le fondateur de la dynastie des Saffarides, Yaqoub ibn Layth, avait créé dans sa capitale, Razandj (autrefois, Zarang)9, un grand bazar dont les revenus montaient quotidiennement à quelque mille dirhams. Selon certains historiens anciens, cette somme aurait été consacrée par les Saffarides à la grande mosquée du vendredi de Zarandj et à la grande mosquée de La Mecque.

Les Bouyides (932-1055)

Près de 500 ans avant les Safavides, les Bouyides, originaires du nord de l’Iran, furent les premiers à fonder une dynastie chiite en Perse et en Irak. Les trois fils de Bouyeh, dont la famille s’était convertie récemment à l’islam, se partagèrent le pouvoir : Ali Imâd o-Dowleh gouvernait à Shirâz dans la province de Fârs, Hassan Rokn o-Dowleh fut le premier émir bouyide d’Ispahan et Ahmad Mo’ez o-Doleh gouvernait à Rey (sud de Téhéran). En 945, les trois frères allièrent leurs forces pour occuper Bagdad, capitale des califes abbassides. Dans la campagne de Bagdad, ce fut le cadet Ahmad qui commandait les troupes des Bouyides. Après la prise de Bagdad, il devint l’« émir des émirs » et prit les pleins pouvoirs dans la capitale des Abbassides, bien que le frère aîné Ali Imâd o-Dowleh garda sa prééminence au sein de la famille. Ce fut le début du protectorat chiite des Bouyides sur les califes sunnites de la dynastie des Abbassides. Conscients du fait que les chiites étaient minoritaires au sein du monde musulman, les Bouyides décidèrent de ne pas fonder un Etat chiite pour remplacer le califat abbasside, et se contentèrent du « protectorat » et de l’influence politique et militaire. Le règne des Bouyides fut également une période d’éclosion intellectuelle et scientifique importante en Perse et en Irak. Pendant leur règne sur Bagdad, les Bouyides rivalisèrent avec les Ikhchidides en ce qui concerne la présence et l’influence sur les lieux saints islamiques à La Mecque et à Médine.

Les Ikhchidides, originaire de Ferghana (aujourd’hui en Ouzbékistan) furent les membres d’une dynastie de gouverneurs autonomes dirigeant l’Égypte sous l’autorité des Abbassides de 935 à 969, qui diffusèrent leur influence sur le Levant (aujourd’hui, Liban, Syrie, Palestine et Jordanie) et le Hedjaz.

En 953, le souverain bouyide, Ahmad Mo’ez o-Dowleh, envoya deux caravanes de pèlerins d’Irak au Hedjaz pour le Hajj. Ces deux caravanes étaient accompagnées d’une troupe bouyide chargée d’assurer leur sécurité. Près de La Mecque, les troupes bouyides eurent un accrochage avec une armée ikhchidide qui accompagnait la caravane des pèlerins venus d’Égypte. Les Bouyides l’emportèrent sur leurs adversaires et entrèrent dans la ville sainte.

L’année suivante, le même incident eut lieu entre les caravanes venues d’Irak et d’Égypte. Les Bouyides l’emportèrent de nouveau. Les noms des trois frères bouyides furent cités dans les sermons à La Mecque avant le nom des émirs ikhchidides. Les Bouyides firent rénover les routes caravanières entre l’Irak et les deux villes de La Mecque et Médine au Hedjaz. La dynastie des Bouyides fut plus tard affaiblie par les Ghaznévides et renversée par les Seldjoukides en 1055.

Quartier des Hachémites à Médine, avant sa démolition par les wahhabites.

Les Ghaznévides (962-1187)

Les Ghaznévides, dynastie sunnite, d’origine turque, régnèrent du milieu du Xe siècle à la fin du XIIe siècle sur un empire s’étendant sur le Khorâssân, Ghazni (actuel Afghanistan) et le Panjab (Pakistan).

Ils mirent fin au règne des Samanides [8]
sur le grand Khorâssân et affaiblirent considérablement les Bouyides dans leur grande rivalité pour le contrôle des territoires occidentaux de la Perse, étant donné que les Ghaznévides sunnites étaient soutenus par le califat des Abbassides.

Hassan ibn Mohammad Mikali, alias « Hassanak le Vizir » fut le grand vizir influent du sultan Mahmoud de Ghazni de 1024 jusqu’à la mort du sultan en 1030. Plus tard, Hassanak tomba en disgrâce sous le règne de Massoud de Ghazni (1030-1041) qui l’accusait de déloyauté et de conspiration.

Hassanak était issu de la famille Mikali dont les origines remontaient aux Sassanides et à Divashtich (706-722), roi sogdien de la Transoxiane à l’époque de la conquête musulmane.

En 1023, un an avant qu’il soit nommé grand vizir par le sultan Mahmoud de Ghazni, il partit pour le Hajj. En rentrant du pèlerinage de La Mecque, il décida de ne pas prendre la route habituelle de l’Irak en raison de l’insécurité sur les routes caravanières et se rendit en Égypte. Au Caire, Hassanak rencontra le calife fatimide Abou Hassan az-Zahir (1021-1036). Le calife fatimide réserva un accueil spécial à Hassanak et le traita avec beaucoup d’honneur. Avant de quitter l’Égypte, Hassanak reçut des cadeaux précieux du calife fatimide pour lui ainsi que pour le sultan Mahmoud de Ghazni.

Issus de la branche religieuse chiite des Ismaéliens pour laquelle le calife des musulmans devait être choisi parmi les descendants de l’Imam Ali, cousin et gendre du Prophète, les Fatimides (d’ascendance alide
 [9]) considéraient les Abbassides sunnites comme des usurpateurs du califat. Les relations entre les Fatimides du Caire et les Abbassides de Bagdad étaient donc conflictuelles.

Tombeau de la vénérée Khadija, épouse du Prophète dans le cimetière de Jannat al-Mualla à La Mecque, avant sa destruction par les wahhabites.

Après le retour de Hassanak à Ghazni, le sultan Mahmoud reçut une lettre du calife abbasside al-Qadir (991-1031) dans laquelle ce dernier accusait Hassanak d’être un dissident qarmate
 [10] en raison de sa rencontre avec le calife fatimide au Caire. Al-Qadir demanda au sultan Mahmoud d’extrader Hassanak à Bagdad ou de l’exécuter à Ghazni. Le célèbre écrivain et historien iranien, Abolfazl Beyhaghi (995-1077), secrétaire à la cour des Ghaznévides, écrit que le sultan Mahmoud, ayant une confiance totale en Hassanak, rejeta la demande du calife abbasside. Dans son Histoire de Beyhaghi, un chef-d’œuvre de la littérature classique iranienne, l’historien cite en ces termes le sultan Mahmoud : « A ce calife qui est devenu idiot, il faut écrire une lettre pour lui rappeler que je cherche partout dans le monde les Qarmates et je les fais exécuter. Si un jour, je découvre que Hassanak est devenu qarmate, l’émir des croyants à Bagdad entendra le sort que je lui réserve en tant que qarmate. Mais Hassanak, je le connais, car c’est moi qui l’ai élevé. Il est pour moi comme mes fils et mes frères. S’il est qarmate, je le suis aussi. »

Un an plus tard, le sultan Mahmoud désigna Hassanak comme son vizir, succédant ainsi à l’ancien vizir disgracié, Ahmad Meymandi, qui était un ennemi de Hassanak.

Hassanak fut le grand vizir jusqu’à la mort du sultan Mahmoud en 1030. Une guerre civile éclata entre les deux fils du sultan ghaznévide. Dans cette guerre de succession, Hassanak prit parti pour le fils aîné, successeur légitime du sultan. Mais ce fut finalement le frère cadet, Massoud de Ghazi qui gagna la guerre. Après la prise de Ghazni, la capitale, Massoud fit arrêter Hassanak et donna l’ordre de l’emprisonner à Balkh. Ancien ennemi de Hassanak et ancien vizir disgracié du sultan Mahmoud, Ahmad Meymandi redevint grand vizir. Sur ordre du sultan Massoud, Meymandi organisa le procès de Hassanak accusé de déloyauté et d’apostat. Hassanak fut exécuté le 14 février 1032. L’historien Abolfazl Beyhaghi qui avait été, dans sa jeunesse, un assistant de Hassanak le Vizir, décrit les détails du procès et de l’exécution du malheureux vizir dans un chapitre de son œuvre d’histoire. L’« Histoire de la pendaison de Hassanak le Vizir » compte parmi les plus belles pages de la littérature classique iranienne.

Une photo ancienne de la Kaaba à La Mecque datant de 1905. En haut à gauche : la Forteresse d’Ajyad construite sous l’Empire ottoman sur une colline. La forteresse a été rasée en 2002 pour permettre la construction d’un hôtel.

Les Seldjoukides (1038-1187)

Les Seldjoukides furent les membres d’une tribu du Turkestan. Les différentes branches de cette tribu fondèrent un grand empire d’abord en Perse (1038-1187), puis en Irak actuel (1118-1194), en Syrie (1078-1117) et en Asie Mineure (1074-1307).

En 1038, un petit-fils de Seldjouk, Tugrul Bey se proclama sultan à Neyshâbour (Khorâssân), territoire gouverné auparavant par les Ghaznévides. Il s’empara de Bagdad en 1055 et libéra le calife abbasside du protectorat chiite de la dynastie des Bouyides. Les Seldjoukides étant de fervents protecteurs du sunnisme, le calife abbasside al-Qa’im (1031-1075) confirma le titre de « sultan » pour Tugrul Bey (1038-1072).

Le deuxième sultan seldjoukide, Mohammad ibn Dâvoud Tchaghri, alias Alp Arslan (Lion héroïque, en turc) poursuivit les expéditions vers l’ouest et conquit l’Arménie et la Géorgie en 1064. Dès 1068, les Seldjoukides se mirent à envahir les territoires de l’Empire byzantin en Asie Mineure. Après trois batailles successives, l’armée byzantine réussit à repousser les Seldjoukides au-delà de l’Euphrate. La quatrième bataille fut décisive.

La bataille de Manzikert (1071) : L’empereur byzantin Romain IV Diogène (1068-1071) partit encore en campagne à la tête d’une armée de 60 000 hommes et se dirigea vers l’Arménie. À Manzikert (aujourd’hui Malazgirt, en Turquie), près de la rivière Murat Nehri (au nord du lac de Van), l’armée byzantine se retrouva face aux Seldjoukides d’Alp Arslan. Le sultan seldjoukide proposa une paix sous conditions à l’empereur byzantin, mais l’empereur rejeta sa proposition. La grande armée byzantine comprenait un grand nombre de mercenaires francs et normands, mais aussi des mercenaires turcophones Coumans [11]. La bataille de Manzikert eut lieu le 26 août 1071. Malgré la supériorité numérique des armées byzantines, les Seldjoukides s’imposèrent dès les premières heures de la bataille, car les mercenaires coumans firent immédiatement défection en faveur du sultan et les mercenaires francs et normands s’enfuirent. Ainsi, l’armée byzantine fut très vite écrasée et l’empereur Romain IV fut capturé et relâché quelques jours plus tard.

Une grande caravane de pèlerins, représentation ottomane du début du XXe siècle.

L’empereur et le sultan

À l’issue de la bataille de Manzikert, l’empereur Romain IV fut capturé et conduit auprès du sultan vainqueur Alp Arslan qui se comporta avec respect et générosité envers le captif. Alp Arslan libéra Romain IV quelques jours après la bataille, après de longues discussions pour rétablir la paix.

Un ancien document médiéval relate la dernière conversation entre le sultan et l’empereur : « Que feriez-vous de moi si je vous étais présenté en tant que prisonnier ? », demande le sultan. Romain IV lui répondit : « Peut-être vous tuerais-je ou vous exhiberais-je dans les rues de Constantinople. » Alp Arslan dit : « Un bien plus cruel châtiment vous attend. Je vous pardonne et vous rends votre liberté. »

Après sa libération, Romain IV apprit qu’un coup d’État à Constantinople avait mis fin à son règne alors qu’il était toujours en captivité. L’ancien empereur se retira à Adana avec ses partisans. Un an plus tard, une troupe venue de Constantinople le captura. Sur le chemin de Constantinople, le commandant de la troupe byzantine reçut l’ordre d’aveugler l’ex-empereur. Arrivé à Constantinople, il fut exilé sur l’île de Proti où il mourut, succombant à ses blessures.

La victoire de Manzikert devint le point de départ de la montée en puissance des Turcs en Anatolie. Cependant, Alp Arslan n’avait pas réellement de projet de conquête contre l’Empire byzantin. Son objectif principal consistait à détruire le califat fatimide du Caire. Il prolongea ainsi la politique de son père visant à assurer la défense de l’orthodoxie sunnite et du califat abbasside, duquel le sultan tenait la consécration de son pouvoir.

Alp Arslan et ses successeurs établirent des relations très étroites avec les notables du Hedjaz où ils prirent de nombreuses mesures pour renforcer leur influence. Les Seldjoukides acceptaient souvent de payer les tribus bédouines pour les dissuader d’attaquer les caravanes des pèlerins du Hajj. Dans de nombreux cas, ils s’engageaient aussi à dédommager les pèlerins de La Mecque et de Médine s’ils étaient pillés par les bandits sur les routes caravanières.

Les Seldjoukides annulèrent les nombreux impôts et taxes qui étaient souvent imposés aux pèlerins par les gouverneurs locaux de différentes régions pendant leur long voyage vers le Hedjaz. Les sultans seldjoukides prirent de nouvelles mesures fiscales qui leur permettaient d’exonérer l’émir du Hedjaz des impôts dus au calife abbasside. En outre, ils accordaient assez régulièrement des aides financières à l’émir de La Mecque et de Médine.

Les Seldjoukides se chargèrent aussi de la reconstruction des routes caravanières et des caravansérails pour faciliter le voyage des pèlerins et entreprirent un projet pour transférer de l’eau d’Arafat à La Mecque.

Une représentation ancienne de la grande mosquée de La Mecque.

Les Ilkhanides (1256-1335)

Les trois grandes vagues de l’invasion mongole ravagèrent la Perse de 1219 à 1258. La première invasion fut dirigée par le grand khân de l’Empire mongol, Gengis Khân (1206-1227), entre 1219 et 1221. La deuxième grande invasion mongole eut lieu dès 1229, menée par Ögedeï Khân, troisième fils de Gengis Khân, et la troisième grande invasion fut dirigée par Hulagu Khân de 1254 à 1258.

L’invasion mongole qui dura pendant une quarantaine d’années avec une violence inimaginable fut un des fléaux qui dévasta la Perse. Les Mongols mirent fin au puissant empire des Khârezm-Shâhs qui régna de 1077 à 1231 sur le Khârezm (actuel Ouzbékistan), la Transoxiane et la Perse, mais aussi aux dynasties des Atabegs (héritiers de l’Empire Seldjoukide se partageant le Fârs, l’Azerbaïdjan et le Lorestân), au règne des ismaéliens à Alamout et enfin à la dynastie califale des Abbassides à Bagdad. La dynastie mongole des Ilkhanides fut fondée par Hulagu Khân, un petit-fils de Gengis Khân et frère de Kubilaï Khân (fondateur de la dynastie mongole Yuan en Chine).

De confession chamanique ou bouddhiste au départ, les souverains mongols se convertirent progressivement à l’islam. Le septième souverain ilkhanide, Ghâzân Khân (1295-1304) fut le premier khan mongol à se convertir à l’islam dès son intronisation en 1295. Il se convertit au sunnisme hanafite. Son successeur fut son frère Uljaïtu, alias Mohammad Khodâbandeh, (1304-1316) qui se convertit au chiisme pendant son règne. Il fut le premier, deux cents ans avant les Safavides, à faire du chiisme duodécimain la religion d’État en Perse pendant une très courte période.

Pendant l’invasion mongole de la Perse, les relations avec le Hedjaz et le pèlerinage du Hajj furent pratiquement interrompus. Bouddhistes, chamanistes ou même chrétiens, les premiers souverains ilkhanides allaient jusqu’à interdire complètement le voyage des pèlerins pour La Mecque et Médine. Selon les documents historiques, seul en 1242 et en 1252, des caravanes de pèlerins eurent la chance de se rendre au Hedjaz pour le Hajj. Les Iraniens musulmans durent donc attendre la conversion des Mongols à l’islam pour pouvoir reprendre le pèlerinage du Hajj en toute sécurité.

Le premier souverain ilkhanide musulman, Ghâzân Khân, rétablit le départ annuel des caravanes de pèlerins vers le Hedjaz. Il assura la sécurité des routes caravanières et envoya des aides financières aux notables et aux émirs du Hedjaz.

Le neuvième et dernier khân mongol, Abou-Saïd Bahâdor (1316-1335) essaya d’établir de bonnes relations avec les Mamelouks d’Égypte qui contrôlaient à l’époque le Hedjaz, ce qui lui permit d’organiser le départ des pèlerins du Hajj régulièrement tous les ans. Pendant cette période, les caravanes des pèlerins de la Perse portaient à la fois les drapeaux des Ilkhanides et des Mamelouks. Le sultan mamelouk d’Égypte envoya une délégation en Perse pour consolider les relations avec les Ilkhanides. Plus tard, il adressa une lettre à l’émir chérifien du Hedjaz pour lui demander de rendre tous les services possibles aux pèlerins venus de la Perse pendant la cérémonie du Hajj. En échange, les Ilkhanides durent construire à La Mecque et à Médine des hammams et des écoles. Le célèbre explorateur et géographe du XIVe siècle, Ibn Battûta (1304-1377) relate que les offres du sultan Abou-Saïd Bahâdor aux pauvres et aux nécessiteux de La Mecque étaient si abondantes que pendant le Hajj, le prix de l’or dans la ville sainte chutait considérablement.

Miniature persane montrant la bataille de Tamerlan contre le roi d’Égypte, Musée du Palais du Golestân à Téhéran.

Les Timourides (1370-1507)

Vers la fin du XIVe siècle, un nouveau pouvoir turco-mongol apparut en Asie centrale : la dynastie des Timourides, tirant son nom de son fondateur, Tamerlan, qui gouverna de 1370 à 1405. Grand conquérant, Tamerlan construisit un immense empire à partir de 1370, grâce à ses attaques successives contre l’Iran, l’Irak et la Syrie. Son vaste royaume s’étendait du Caucase à l’ouest à l’Asie centrale à l’est. D’après les historiens, le projet de Tamerlan était alimenté par deux grandes ambitions, l’une impériale et l’autre religieuse.

Tamerlan était issu d’une tribu turque, autrefois alliée de Gengis Khân. Il n’était pas d’origine mongole, mais il se référait à son mariage avec une princesse mongole pour prétendre qu’il était le gendre et héritier légitime du grand khân mongol. Malgré sa prétention gengiskhanide, Tamerlan fonda un système politique turc n’ayant rien à voir avec le système ni de Gengis Khân ni des Ilkhanides.

Le mouvement de la conquête mené par Tamerlan eut également un aspect religieux, d’après les historiens. En effet, Tamerlan prétendait être en quelque sorte héritier du premier califat de l’islam, c’est-à-dire celui des Rashidoun (632-661). Musulman sunnite de confession hanafite, Tamerlan se voulait, ou se prétendait, un prosélyte ardent ayant pour but de se battre contre tout ce qu’il considérait à tort et à travers comme de l’hérésie (notamment le chiisme). Tamerlan disait qu’il voulait reconstituer un Empire musulman, après ceux des Omeyyades et des Abbassides, c’est pourquoi il nommait ses conquêtes des « Jihâd » (guerre sainte). Il fut particulièrement hostile aux Mamelouks qui régnaient sur l’Égypte et croyait qu’ils ne méritaient pas d’avoir en main le contrôle du Hedjaz et des lieux sacrés islamiques à La Mecque et à Médine.

Après la prise de Damas, Tamerlan envoya un ambassadeur à la cour des Mamelouks au Caire et demanda au sultan al-Nasir Faraj (âgé seulement de dix ans) de se reconnaître comme son vassal.

Tamerlan réorganisa le départ des caravanes de pèlerins pour La Mecque depuis Bagdad et il fit exiler les bandits qui pillaient les pèlerins sur leur route vers le Hedjaz à Balkh (Afghanistan actuel).

Les successeurs de Tamerlan se montrèrent incapables de consolider l’empire timouride. Menacés, ils durent rapidement céder d’immenses pans de ce territoire rapidement conquis. L’empire timouride doit sa rapide désintégration à plusieurs facteurs : menaces territoriales (notamment de la part des Ouzbeks), mais surtout et en particulier de leurs propres guerres de succession, menées avec férocité par les princes timourides.

Ce fut finalement le Timouride Shâhrokh Mirzâ (1405-1447) qui réussit à établir des relations apaisées avec les Mamelouk d’Égypte, ce qui lui permit d’écrire une lettre au sultan du Caire pour lui demander de punir les bandits qui continuaient à piller les pèlerins venus d’Orient.

Sous le règne de Shâhrokh Mirzâ, le pèlerinage fut cependant interrompu pendant plusieurs années en raison des guerres successives entre les Timourides et les Qara Qoyounlu qui dominaient l’Azerbaïdjan.

En 1443, une haute délégation de princes et de notables timourides se rendit au Hedjaz, en prenant la route inhabituelle de l’Égypte, avec l’autorisation des Mamelouks. Ils eurent le droit d’offrir un kiswa (habillement) à la Kaaba. Ce fut la première fois qu’un kiswa offert par des Iraniens recouvrait la Maison de Dieu à La Mecque, à l’occasion de l’Aïd al-Adha de l’an 848 de l’hégire (1444).

Les pèlerins à La Mecque, photographie datant de 1889

Les Safavides (1501-1736)

Les Safavides succédèrent aux Timourides et supplantèrent les dynasties des Qara Qoyyounlu (1375-1468) et des Aq Qoyounlu (1378-1508) dominant tour à tour les régions occidentales de l’Iran, l’Irak et l’est de l’Anatolie. Dès la fondation de leur puissant empire, les Safavides firent du chiisme duodécimain la religion d’État de la Perse. Les Safavides s’imposèrent à la fois comme des rivaux géopolitiques et idéologiques de l’Empire ottoman qui dominait à l’époque le Hedjaz et les lieux saints islamiques de La Mecque et Médine.

Sous les Safavides, les liens des Iraniens avec le Hedjaz dépendaient de nombreux facteurs :

- les conflits internes des Safavides, notamment entre l’aristocratie militaire des chefs de guerre turcophones (notamment les Qizilbash),

-les conflits externes des Safavides notamment avec les Ouzbeks au nord-est et avec les Ottomans au nord-ouest,

-les relations conflictuelles avec les notables du Hedjaz dépendant politiquement de l’Empire ottoman,

-la méfiance de l’Empire ottoman accusant les Safavides d’être complices de l’Empire russe dans une sorte d’alliance contre les Ottomans,

-une hostilité sunnite/chiite aux origines politiques plutôt que théologiques et appuyée par un certain fanatisme encouragé par les Ottomans.

La querelle politique et idéologique entre les deux camps créait d’importantes difficultés pour les pèlerins chiites venus au Hedjaz de la Perse et ailleurs, et mettait sérieusement en péril leur sécurité pendant leur voyage ou leur séjour à La Mecque et à Médine pour accomplir les rituels du Hajj. À de nombreuses reprises, ces pèlerins furent accusés d’avoir sali la Kaaba intentionnellement, d’où l’assassinat ou l’exécution de plusieurs d’entre eux. Cette violence n’épargnait même pas des officiels de l’État perse ou les oulémas chiites tués pendant le voyage ou leur séjour au Hedjaz.

Les autorités ottomanes imposèrent souvent des impôts lourds aux pèlerins iraniens ou confisquèrent leurs avoirs.

Les Afsharides (1736-1749)

Pendant les dix années de son règne, Nâder Shâh (1736-1747) entreprit des négociations intenses avec la cour du sultan Mahmoud Ier (1730-1754) sans pour autant réussir à pousser les Ottomans, fervents défenseurs du sunnisme, à reconnaître la jurisprudence de l’école juridique (madhhab) ja’farite. Il insistait surtout pour que les Ottomans acceptent que les pèlerins chiites puissent célébrer leur prière collective distinctement à la grande mosquée de La Mecque devant la Kaaba. Nâder Shâh ne réussit pas à réaliser son projet dont le but était de mettre fin aux querelles religieuses parmi les musulmans de différentes confessions.

Les Ottomans continuaient à violer les accords précédemment conclus avec la Perse au sujet du Hajj, ce qui donna un prétexte à Nâder Shâh pour expédier son armée en Irak et le reprendre aux Ottomans en 1743, un siècle après la défaite des Safavides qui avaient cédé l’Irak à l’Empire turc.

Après la conquête de l’Irak, Nâder Shâh organisa à Nadjaf une assemblée d’oulémas de la Perse, de la Transoxiane, des villes de Nadjaf et de Karbala, ainsi qu’une délégation religieuse ottomane. À l’issue de cette assemblée, les participants se mirent d’accord sur plusieurs points importants :

-Les oulémas, les juges et les effendis sunnites s’engagèrent à reconnaître l’école chiite ja’farite,

-Les chiites pouvaient désormais célébrer leur prière collective distinctement à la grande mosquée de La Mecque après la prière collective des chaféites.

-La Perse avait le droit de nommer chaque année un chef des pèlerins chiites iraniens, lequel devait être reconnu et respecté par les autorités et les notables du Hedjaz au même titre que les chefs d’autres groupes de pèlerins.

-L’Empire ottoman s’engageait à protéger la vie et les avoirs des pèlerins iraniens face aux éventuelles attaques de bandits sur les routes.

Cependant, les accords conclus à Nadjaf ne furent pas appliqués à la lettre. Les Ottomans ne reconnaissaient l’autonomie du chef des caravanes de pèlerins iraniens que sur la route de Nadjaf en Irak. Les deux parties reprirent les négociations plusieurs fois. Finalement, un nouvel accord fut conclu entre La Perse et l’Empire ottoman en 1746 sur la nécessité de la protection des pèlerins iraniens pendant le long voyage annuel du Hajj sur les deux routes caravanières d’Irak et de Syrie.

Damas : départ des pèlerins pour La Mecque. Photographie datant du début du XXe siècle.

Les Qâdjârs (1786-1925)

Sous le deuxième souverain de la dynastie des Qâdjârs, Fath Ali Shâh (1797-1834), l’Iran et l’Empire ottoman conclurent plusieurs accords sur la sécurité des pèlerins iraniens. La partie iranienne exigeait surtout que les pèlerins iraniens soient exemptés des impôts que les Ottomans leur imposaient sur les routes caravanières. Malgré certaines restrictions, pendant le règne de Fath Ali Shâh et ses successeurs, les pèlerinages des Iraniens sur les lieux saints islamiques au Hedjaz continuèrent sans accroc.

Les premières destructions saoudiennes : La famille Al-Saoud commença à régner à partir de 1744 sur l’oasis de Dariya près de l’actuelle Riyad dans le Nejd, une région au centre de la péninsule arabique. En 1744, le pacte de Dariya entre Ibn Saoud (1710-1764) et Ibn Abdelwahhâb (1703-1792) le fondateur du courant religieux appelé le wahhabisme, fut à l’origine de la formation du premier État saoudien en Arabie.

En 1801 et 1802, sous les ordres du deuxième souverain de la dynastie wahhabite des Saouds, Abdul-Aziz ben Muhammad (1765-1803), les wahhabites attaquèrent et capturèrent les villes saintes chiites de Karbala et Najaf en Irak. Ils massacrèrent de nombreux musulmans et détruisirent les tombes du troisième Imâm des chiites, l’Imâm Hossein, petit-fils de Mahomet.

En 1803 et 1804, les Saouds capturèrent La Mecque et Médine au Hedjaz, et en détruisirent les monuments historiques et divers sanctuaires musulmans et des tombeaux. Ils voulaient même détruire celle du Prophète, en tant qu’objet d’idolâtrie, selon leurs croyances wahhabites.

À La Mecque, les tombes des membres de la famille et des compagnons du Prophète furent détruites au cimetière de Jannat ul-Mualla. L’armée wahhabite du premier État saoudien occupa Médine et rasa systématiquement les constructions du cimetière al-Baqi’. Ce vaste cimetière adjacent à la Mosquée du Prophète abritait les tombes de nombreux membres de la famille du Prophète et de ses compagnons et diverses personnalités majeures de l’histoire de l’islam.

Les Turcs ottomans, pratiquant un islam plus tolérant, moins rigoriste et plus mystique, avaient érigé divers mausolées à al-Baqi’. Ils furent entièrement rasés. Les mosquées de la ville furent également dégradées et la tombe du Prophète elle-même faillit être détruite. Les protestations des communautés musulmanes du monde entier mirent fin à cette vague de destructions wahhabites.

Le roi Qâdjâr, Fath Ali Shâh écrivit une lettre au souverain saoudien pour protester contre le massacre des musulmans en Irak et au Hedjaz. Il menaça d’attaquer militairement le fief des Saouds au Nejd, si les wahhabites ne cessaient pas les massacres et les destructions. Il écrivit aussi une lettre à Suleyman Pacha, gouverneur ottoman de Bagdad pour lui demander d’agir contre les wahhabites saoudiens.

Pendant près de sept ans, il fut impossible pour les pèlerins iraniens de se rendre au Hedjaz pour le Hajj. Pendant cette période, Fath Ali Shâh envoya son émissaire spécial, Heydar Ali Shirâzi, auprès de Mehmet Ali Pacha, vice-roi d’Égypte de 1804 à 1849. Heydar Ali Shirâzi remit à Mehmet Ali Pacha le cadeau de Fath Ali Shâh, un sabre incrusté de pierres précieuses, et lui demanda de réprimer les wahhabites qui avaient attaqué les lieux saints islamiques au Hedjaz et en Irak.

Mehmet Ali Pacha commanda la guerre saoudo-ottomane (1811–1818) qui finit par la défaite saoudienne et força les tribus wahhabites à se retirer du Hedjaz vers le Nejd. Les troupes turques prirent progressivement le contrôle de la région et reconstruisirent les lieux sacrés entre 1848 et 1860 en déployant art et raffinement avec leurs meilleurs artisans. Heydar Ali Shirâzi resta à la cour d’Égypte jusqu’à la fin de la guerre.

Sous le long règne du quatrième souverain de la dynastie des Qâdjârs, Nâssereddin Shâh (1848-1896), l’Iran et l’Empire ottoman établirent des relations amicales. Cela fut une occasion pour la partie iranienne de demander aux Ottomans de bien traiter les pèlerins iraniens pendant leur voyage annuel pour le Hedjaz afin de participer aux rituels du Hajj. Les plaintes portaient souvent sur le vol des avoirs des pèlerins pendant leur voyage dans le territoire ottoman, notamment vers la Syrie et la ville d’Alep.

Pendant le règne de Nâssereddin Shâh, de nombreux princes qâdjârs et de hauts fonctionnaires iraniens firent le Hajj. En 1850, ce fut au tour de la reine mère, accompagnée d’une délégation princière, de partir pour le Hajj.

En 1900, commencèrent les travaux de construction du chemin de fer du Hedjaz, inauguré en 1908. Ce chemin de fer de 1300 kilomètres relia Damas en Syrie, à Médine au Hedjaz. Selon le projet initial, le chemin de fer devait être prolongé jusqu’à La Mecque, mais cette partie du projet ne fut jamais réalisée. Dès le début de la construction de ce chemin de fer, l’empereur ottoman Abdul Hamid II (1876-1909) demanda aux États musulmans de contribuer au financement du projet. Le roi iranien, Mozaffareddin Shâh (1896-1907) alloua une somme de 50 000 livres ottomanes à ce projet.

Pendant la Première Guerre mondiale (1914-1918), les Iraniens ne participèrent pas au Hajj étant donné que le Moyen-Orient, surtout l’Irak, était devenu la scène de rudes batailles après l’entrée des Ottomans dans la guerre. Le chérif de La Mecque, Hussein ben Ali s’allia avec les Britanniques et les Français pour lancer une révolte (1916-1918) contre l’Empire ottoman. Cette révolte fut encouragée par Thomas Edward Lawrence (1888-1935), alias Lawrence d’Arabie, un officier de l’armée britannique. Le chérif de La Mecque proclama l’indépendance du Royaume du Hedjaz (1916-1924).

Le 5 mars 1924, au lendemain de l’abolition du califat à Istanbul, le roi Hussein s’autoproclama calife. Avec la complicité des Britanniques, l’armée du Nedj des Saouds se lança dans une rapide campagne à la fin de 1924 qui aboutit à la prise de La Mecque le 13 octobre et à la conquête du reste du Hedjaz. Hussein ben Ali s’exila et ce fut la fin du court califat autoproclamé.

Les Pahlavi (1925-1979)

Le début de la dynastie des Pahlavi coïncida avec de vifs troubles dans la péninsule arabique en raison de la deuxième vague des actions destructrices des Saouds dès 1925. Le fondateur de la dernière dynastie monarchique de l’Iran, Reza Shâh (1925-1941), interdit pendant quatre ans le départ des pèlerins iraniens vers le Hedjaz pour la cérémonie annuelle du Hajj. L’Iran ne fut pas le seul pays musulman à décider d’interdire le départ de ses pèlerins vers La Mecque et Médine, car la quasi-totalité des États musulmans prit la même mesure face aux exactions des Saouds. Le gouvernement iranien condamna vivement la destruction des sites islamiques par les Saouds, et annonça un deuil national le 5 septembre 1925. Ce jour-là, une grande manifestation eut lieu à Téhéran et d’autres villes iraniennes pour condamner la destruction pour la deuxième fois du cimetière al-Baqi’ à Médine par les Saouds. L’année suivante, l’Assemblée nationale d’Iran approuva une loi pour la formation d’une commission parlementaire chargée de faire le suivi des événements survenus dans les villes saintes du Hedjaz, en coopération avec le gouvernement.

La deuxième vague de destructions saoudiennes

Le 21 avril 1925, les mausolées et les dômes du cimetière d’al-Baqi’ à Médine furent de nouveau rasés par les Saouds, de même que les repères de la localisation exacte de la tombe des membres de la famille du Prophète et de leurs descendants. Parmi les sites visés par les Saouds figuraient les tombes des martyrs de la bataille d’Uhud (625 près de Médine), dont la tombe d’un oncle du Prophète, le vénéré Hamza, la mosquée de la fille du Prophète, la mosquée des Deux Phares (Manaratayn) ainsi que de nombreux autres sites religieux et historiques.

Trois ans avant la création de l’État moderne d’Arabie saoudite, le gouvernement iranien et le Royaume de Nejd et Hedjaz signèrent un accord en 1929 qui inaugura les relations diplomatiques officielles entre les deux pays.

En 1930, l’Iran ouvrit une ambassade pour la première fois auprès au Royaume de Nejd et Hedjaz, mais six ans plus tard, l’Iran ferma son ambassade à Riyad et les relations bilatérales connurent une baisse considérable liée au mauvais comportement du royaume wahhabite avec les pèlerins chiites iraniens pendant la cérémonie du Hajj à La Mecque et à Médine. Le gouvernement iranien chargea son ambassadeur en Égypte de s’occuper des affaires diplomatiques et consulaires entre l’Iran et l’Arabie saoudite. Pendant cette période, à la demande de Téhéran, le gouvernement égyptien s’engagea à protéger les pèlerins iraniens en Arabie saoudite.

Tombeaux des Imâms chiites dans le cimetière Baqi’ à Médine avant sa destruction par les wahhabites.

Finalement en 1940, le gouvernement iranien interdit le départ des pèlerins iraniens pour le Hajj en raison de l’insécurité et du mauvais traitement des wahhabites vis-à-vis des pèlerins chiites. Malgré cette interdiction, certaines personnes partaient pour le Hajj sans l’autorisation du gouvernement.

En 1943, un pèlerin iranien chiite, Abou-Taleb Yazdi fut arrêté à la grande mosquée de La Mecque. Il fut sommairement jugé et exécuté par décapitation deux jours après son arrestation. Abou-Taleb Yazdi fut condamné sur une fausse accusation dont les origines remontent malheureusement à quelques siècles plus tôt, lorsque les Ottomans accusaient les pèlerins chiites de vouloir salir intentionnellement la Kaaba. Abou Taleb-Yazdi ne fut pas le premier à être condamné et exécuté pour cette fausse accusation proférée par des fanatiques anti-chiites. Suite à la protestation officielle du gouvernement iranien par l’intermédiaire de l’ambassade d’Iran au Caire, le gouvernement saoudien défendit le verdict du juge qui avait condamné le pèlerin iranien à la mort en prétendant que si les Saoudiens n’avaient pas pris des mesures de sécurité, un nombre très important de pèlerins chiites iraniens auraient été tués à La Mecque en raison du comportement blâmable d’Abou Taleb Yazdi qui avait voulu salir la Kaaba intentionnellement.

Pour protester contre cette attitude des Saouds, l’Iran rompit toutes ses relations politiques et diplomatiques avec l’Arabie saoudite pendant quatre ans et interdit de nouveau le départ des pèlerins iraniens pour le Hajj étant donné le danger qui menaçait leur vie en raison du comportement irresponsable des wahhabites.

La triste histoire d’Abou Taleb Yazdi

En 1943, Abou Taleb Yazdi, 22 ans, originaire de la ville d’Ardakân (province de Yazd) partit, en compagnie de sa jeune épouse, pour le Hajj. Le jeune couple se rendit à Khorramshahr (sud-ouest) entra au Koweït d’où il prit la route en compagnie d’une caravane de pèlerins vers l’Arabie à dos de chameau.

Le 12 Dhou al-hijja, dans la grande mosquée de La Mecque, lorsqu’il faisait la circumambulation (tawaf) autour de la Kaaba, le jeune Abou Taleb eut un malaise et il vomit. Pour ne pas salir le sol, il prit le bas de son vêtement de pèlerin et il vomit dedans. Affolé par cet état de malaise, il voulut continuer son tawaf au lieu de sortir de la mosquée sainte pour se reposer.

Autour de lui, un groupe de pèlerins, dont certains étaient égyptiens, crurent que « comme tous les chiites », il portait sur lui des saletés et voulait s’approcher de la Kaaba et la salir. Ils l’attaquèrent et le passèrent à tabac violemment. Les policiers l’arrêtèrent et le jetèrent en prison. Le lendemain, plusieurs pèlerins égyptiens témoignèrent devant le juge qu’Abou Taleb portait de la saleté et qu’il voulait salir la Kaaba. En revanche, plusieurs pèlerins iraniens et irakiens dirent au juge qu’Abou Taleb, fatigué par la chaleur, avait eu un malaise et qu’il avait vomi sans pouvoir s’en empêcher, mais qu’il avait vomi dans le bas de son habit de pèlerin pour ne pas salir le sol. Le juge wahhabite ne crut pas le témoignage des Iraniens et des Irakiens et condamna Abou Taleb Yazdi à la mort. Le 14 Dhou al-hijja, le jeune Iranien fut décapité.

Les Afsharides (1736-1749)

Pendant les dix années de son règne, Nâder Shâh (1736-1747) entreprit des négociations intenses avec la cour du sultan Mahmoud Ier (1730-1754) sans pour autant réussir à pousser les Ottomans, fervents défenseurs du sunnisme, à reconnaître la jurisprudence de l’école juridique (madhhab) ja’farite. Il insistait surtout pour que les Ottomans acceptent que les pèlerins chiites puissent célébrer leur prière collective distinctement à la grande mosquée de La Mecque devant la Kaaba. Nâder Shâh ne réussit pas à réaliser son projet dont le but était de mettre fin aux querelles religieuses parmi les musulmans de différentes confessions.

Les Ottomans continuaient à violer les accords précédemment conclus avec la Perse au sujet du Hajj, ce qui donna un prétexte à Nâder Shâh pour expédier son armée en Irak et le reprendre aux Ottomans en 1743, un siècle après la défaite des Safavides qui avaient cédé l’Irak à l’Empire turc.

Après la conquête de l’Irak, Nâder Shâh organisa à Nadjaf une assemblée d’oulémas de la Perse, de la Transoxiane, des villes de Nadjaf et de Karbala, ainsi qu’une délégation religieuse ottomane. À l’issue de cette assemblée, les participants se mirent d’accord sur plusieurs points importants :

-Les oulémas, les juges et les effendis sunnites s’engagèrent à reconnaître l’école chiite ja’farite,

-Les chiites pouvaient désormais célébrer leur prière collective distinctement à la grande mosquée de La Mecque après la prière collective des chaféites.

-La Perse avait le droit de nommer chaque année un chef des pèlerins chiites iraniens, lequel devait être reconnu et respecté par les autorités et les notables du Hedjaz au même titre que les chefs d’autres groupes de pèlerins.

-L’Empire ottoman s’engageait à protéger la vie et les avoirs des pèlerins iraniens face aux éventuelles attaques de bandits sur les routes.

Cependant, les accords conclus à Nadjaf ne furent pas appliqués à la lettre. Les Ottomans ne reconnaissaient l’autonomie du chef des caravanes de pèlerins iraniens que sur la route de Nadjaf en Irak. Les deux parties reprirent les négociations plusieurs fois. Finalement, un nouvel accord fut conclu entre La Perse et l’Empire ottoman en 1746 sur la nécessité de la protection des pèlerins iraniens pendant le long voyage annuel du Hajj sur les deux routes caravanières d’Irak et de Syrie.

Le cimetière Baqi’ à Médine avant sa destruction par les wahhabites.

Les Qâdjârs (1786-1925)

Sous le deuxième souverain de la dynastie des Qâdjârs, Fath Ali Shâh (1797-1834), l’Iran et l’Empire ottoman conclurent plusieurs accords sur la sécurité des pèlerins iraniens. La partie iranienne exigeait surtout que les pèlerins iraniens soient exemptés des impôts que les Ottomans leur imposaient sur les routes caravanières. Malgré certaines restrictions, pendant le règne de Fath Ali Shâh et ses successeurs, les pèlerinages des Iraniens sur les lieux saints islamiques au Hedjaz continuèrent sans accroc.

Les premières destructions saoudiennes : La famille Al-Saoud commença à régner à partir de 1744 sur l’oasis de Dariya près de l’actuelle Riyad dans le Nejd, une région au centre de la péninsule arabique. En 1744, le pacte de Dariya entre Ibn Saoud (1710-1764) et Ibn Abdelwahhâb (1703-1792) le fondateur du courant religieux appelé le wahhabisme, fut à l’origine de la formation du premier État saoudien en Arabie.

En 1801 et 1802, sous les ordres du deuxième souverain de la dynastie wahhabite des Saouds, Abdul-Aziz ben Muhammad (1765-1803), les wahhabites attaquèrent et capturèrent les villes saintes chiites de Karbala et Najaf en Irak. Ils massacrèrent de nombreux musulmans et détruisirent les tombes du troisième Imâm des chiites, l’Imâm Hossein, petit-fils de Mahomet.

Les quartiers anciens de La Mecque

En 1803 et 1804, les Saouds capturèrent La Mecque et Médine au Hedjaz, et en détruisirent les monuments historiques et divers sanctuaires musulmans et des tombeaux. Ils voulaient même détruire celle du Prophète, en tant qu’objet d’idolâtrie, selon leurs croyances wahhabites.

À La Mecque, les tombes des membres de la famille et des compagnons du Prophète furent détruites au cimetière de Jannat ul-Mualla. L’armée wahhabite du premier État saoudien occupa Médine et rasa systématiquement les constructions du cimetière al-Baqi’. Ce vaste cimetière adjacent à la Mosquée du Prophète abritait les tombes de nombreux membres de la famille du Prophète et de ses compagnons et diverses personnalités majeures de l’histoire de l’islam.

Les Turcs ottomans, pratiquant un islam plus tolérant, moins rigoriste et plus mystique, avaient érigé divers mausolées à al-Baqi’. Ils furent entièrement rasés. Les mosquées de la ville furent également dégradées et la tombe du Prophète elle-même faillit être détruite. Les protestations des communautés musulmanes du monde entier mirent fin à cette vague de destructions wahhabites.

Le roi Qâdjâr, Fath Ali Shâh écrivit une lettre au souverain saoudien pour protester contre le massacre des musulmans en Irak et au Hedjaz. Il menaça d’attaquer militairement le fief des Saouds au Nejd, si les wahhabites ne cessaient pas les massacres et les destructions. Il écrivit aussi une lettre à Suleyman Pacha, gouverneur ottoman de Bagdad pour lui demander d’agir contre les wahhabites saoudiens.

Pendant près de sept ans, il fut impossible pour les pèlerins iraniens de se rendre au Hedjaz pour le Hajj. Pendant cette période, Fath Ali Shâh envoya son émissaire spécial, Heydar Ali Shirâzi, auprès de Mehmet Ali Pacha, vice-roi d’Égypte de 1804 à 1849. Heydar Ali Shirâzi remit à Mehmet Ali Pacha le cadeau de Fath Ali Shâh, un sabre incrusté de pierres précieuses, et lui demanda de réprimer les wahhabites qui avaient attaqué les lieux saints islamiques au Hedjaz et en Irak.

Mehmet Ali Pacha commanda la guerre saoudo-ottomane (1811–1818) qui finit par la défaite saoudienne et força les tribus wahhabites à se retirer du Hedjaz vers le Nejd. Les troupes turques prirent progressivement le contrôle de la région et reconstruisirent les lieux sacrés entre 1848 et 1860 en déployant art et raffinement avec leurs meilleurs artisans. Heydar Ali Shirâzi resta à la cour d’Égypte jusqu’à la fin de la guerre.

Sous le long règne du quatrième souverain de la dynastie des Qâdjârs, Nâssereddin Shâh (1848-1896), l’Iran et l’Empire ottoman établirent des relations amicales. Cela fut une occasion pour la partie iranienne de demander aux Ottomans de bien traiter les pèlerins iraniens pendant leur voyage annuel pour le Hedjaz afin de participer aux rituels du Hajj. Les plaintes portaient souvent sur le vol des avoirs des pèlerins pendant leur voyage dans le territoire ottoman, notamment vers la Syrie et la ville d’Alep.

Pendant le règne de Nâssereddin Shâh, de nombreux princes qâdjârs et de hauts fonctionnaires iraniens firent le Hajj. En 1850, ce fut au tour de la reine mère, accompagnée d’une délégation princière, de partir pour le Hajj.

En 1900, commencèrent les travaux de construction du chemin de fer du Hedjaz, inauguré en 1908. Ce chemin de fer de 1300 kilomètres relia Damas en Syrie, à Médine au Hedjaz. Selon le projet initial, le chemin de fer devait être prolongé jusqu’à La Mecque, mais cette partie du projet ne fut jamais réalisée. Dès le début de la construction de ce chemin de fer, l’empereur ottoman Abdul Hamid II (1876-1909) demanda aux États musulmans de contribuer au financement du projet. Le roi iranien, Mozaffareddin Shâh (1896-1907) alloua une somme de 50 000 livres ottomanes à ce projet.

Pendant la Première Guerre mondiale (1914-1918), les Iraniens ne participèrent pas au Hajj étant donné que le Moyen-Orient, surtout l’Irak, était devenu la scène de rudes batailles après l’entrée des Ottomans dans la guerre. Le chérif de La Mecque, Hussein ben Ali s’allia avec les Britanniques et les Français pour lancer une révolte (1916-1918) contre l’Empire ottoman. Cette révolte fut encouragée par Thomas Edward Lawrence (1888-1935), alias Lawrence d’Arabie, un officier de l’armée britannique. Le chérif de La Mecque proclama l’indépendance du Royaume du Hedjaz (1916-1924).

Le 5 mars 1924, au lendemain de l’abolition du califat à Istanbul, le roi Hussein s’autoproclama calife. Avec la complicité des Britanniques, l’armée du Nedj des Saouds se lança dans une rapide campagne à la fin de 1924 qui aboutit à la prise de La Mecque le 13 octobre et à la conquête du reste du Hedjaz. Hussein ben Ali s’exila et ce fut la fin du court califat autoproclamé.

Les Pahlavi (1925-1979)

Le début de la dynastie des Pahlavi coïncida avec de vifs troubles dans la péninsule arabique en raison de la deuxième vague des actions destructrices des Saouds dès 1925. Le fondateur de la dernière dynastie monarchique de l’Iran, Reza Shâh (1925-1941), interdit pendant quatre ans le départ des pèlerins iraniens vers le Hedjaz pour la cérémonie annuelle du Hajj. L’Iran ne fut pas le seul pays musulman à décider d’interdire le départ de ses pèlerins vers La Mecque et Médine, car la quasi-totalité des États musulmans prit la même mesure face aux exactions des Saouds. Le gouvernement iranien condamna vivement la destruction des sites islamiques par les Saouds, et annonça un deuil national le 5 septembre 1925. Ce jour-là, une grande manifestation eut lieu à Téhéran et d’autres villes iraniennes pour condamner la destruction pour la deuxième fois du cimetière al-Baqi’ à Médine par les Saouds. L’année suivante, l’Assemblée nationale d’Iran approuva une loi pour la formation d’une commission parlementaire chargée de faire le suivi des événements survenus dans les villes saintes du Hedjaz, en coopération avec le gouvernement.

La deuxième vague de destructions saoudiennes

Le 21 avril 1925, les mausolées et les dômes du cimetière d’al-Baqi’ à Médine furent de nouveau rasés par les Saouds, de même que les repères de la localisation exacte de la tombe des membres de la famille du Prophète et de leurs descendants. Parmi les sites visés par les Saouds figuraient les tombes des martyrs de la bataille d’Uhud (625 près de Médine), dont la tombe d’un oncle du Prophète, le vénéré Hamza, la mosquée de la fille du Prophète, la mosquée des Deux Phares (Manaratayn) ainsi que de nombreux autres sites religieux et historiques.

Trois ans avant la création de l’État moderne d’Arabie saoudite, le gouvernement iranien et le Royaume de Nejd et Hedjaz signèrent un accord en 1929 qui inaugura les relations diplomatiques officielles entre les deux pays.

En 1930, l’Iran ouvrit une ambassade pour la première fois auprès au Royaume de Nejd et Hedjaz, mais six ans plus tard, l’Iran ferma son ambassade à Riyad et les relations bilatérales connurent une baisse considérable liée au mauvais comportement du royaume wahhabite avec les pèlerins chiites iraniens pendant la cérémonie du Hajj à La Mecque et à Médine. Le gouvernement iranien chargea son ambassadeur en Égypte de s’occuper des affaires diplomatiques et consulaires entre l’Iran et l’Arabie saoudite. Pendant cette période, à la demande de Téhéran, le gouvernement égyptien s’engagea à protéger les pèlerins iraniens en Arabie saoudite.

Finalement en 1940, le gouvernement iranien interdit le départ des pèlerins iraniens pour le Hajj en raison de l’insécurité et du mauvais traitement des wahhabites vis-à-vis des pèlerins chiites. Malgré cette interdiction, certaines personnes partaient pour le Hajj sans l’autorisation du gouvernement.

En 1943, un pèlerin iranien chiite, Abou-Taleb Yazdi fut arrêté à la grande mosquée de La Mecque. Il fut sommairement jugé et exécuté par décapitation deux jours après son arrestation. Abou-Taleb Yazdi fut condamné sur une fausse accusation dont les origines remontent malheureusement à quelques siècles plus tôt, lorsque les Ottomans accusaient les pèlerins chiites de vouloir salir intentionnellement la Kaaba. Abou Taleb-Yazdi ne fut pas le premier à être condamné et exécuté pour cette fausse accusation proférée par des fanatiques anti-chiites. Suite à la protestation officielle du gouvernement iranien par l’intermédiaire de l’ambassade d’Iran au Caire, le gouvernement saoudien défendit le verdict du juge qui avait condamné le pèlerin iranien à la mort en prétendant que si les Saoudiens n’avaient pas pris des mesures de sécurité, un nombre très important de pèlerins chiites iraniens auraient été tués à La Mecque en raison du comportement blâmable d’Abou Taleb Yazdi qui avait voulu salir la Kaaba intentionnellement.

Pour protester contre cette attitude des Saouds, l’Iran rompit toutes ses relations politiques et diplomatiques avec l’Arabie saoudite pendant quatre ans et interdit de nouveau le départ des pèlerins iraniens pour le Hajj étant donné le danger qui menaçait leur vie en raison du comportement irresponsable des wahhabites.

Notes

[1Selon la tradition sunnite, les Rashidoun (bien guidés) sont les quatre premiers califes qui régnèrent de 632 à 661 : Abou Bakr Al-Siddiq (632-634), Omar ibn al-Khattâb (634-644), Othmân ibn Affân (644-656), Ali ibn Abi Tâlib (656-661).

[2Les Kharidjites (sortants, dissidents) étaient adeptes d’une doctrine d’excommunication (takfir) des musulmans qui acceptèrent l’arbitrage entre l’Imâm Ali et Muâwiya en 657. Le kharidjisme prônait une pratique puritaine de l’islam et une morale rigoriste, d’où la tendance à jeter l’anathème sur les musulmans ne partageant pas leurs valeurs.

[3La bataille du Grand Zab a eu lieu sur les rives du Grand Zab en Irak le 25 janvier 750 et opposa le califat omeyyade à une coalition dirigée par les Abbassides. Cette bataille conduit à la chute de la dynastie omeyyade et son remplacement par la dynastie abbasside, qui restera au pouvoir jusqu’au XIIIe siècle.

[4Ershadi, Babak : Les Spahbads du Tabarestân à l’époque de l’invasion arabe, in : La Revue de Téhéran, n° 162, mai 2019, pp. 16-25. Accessible à : http://www.teheran.ir/spip.php?article2692#gsc.tab=0

[5Pourmazaheri, Afsaneh : Les capitales iraniennes au cours de l’histoire, in : La Revue de Téhéran, n° 145, décembre 2017, pp. 4-13. Accessible à : http://www.teheran.ir/spip.php?article2488#gsc.tab=0

[6Afshin : titre des gouverneurs d’une région de la rive sud du Syr-Daria autour de Samarkand (Ouzbékistan actuel).

[7Les Sogdiens étaient un peuple de langue est-iranienne (scythique) qui vivait autrefois dans une région recouvrant une partie de l’Ouzbékistan et englobant Samarkand et Boukhara, à laquelle ils ont donné leur nom : la Sogdiane.

[8Ershadi, Babak : Les Samanides et la résurrection de la langue persane, in : La Revue de Téhéran, n° 141, août 2017, pp. Accessible à : http://www.teheran.ir/spip.php?article2422#gsc.tab=0

[9Les Alides sont les descendants du vénéré Imâm Ali, qu’ils soient descendants de la fille du Prophète, la vénérée Fatima (les Alides chérifiens) ou d’autres épouses de l’Imâm Ali.

[10Les Qarmates furent un courant dissident d’ismaélisme refusant de reconnaître les Fatimides comme imams. Ils furent surtout actifs au Xe siècle en Irak, en Syrie et en Palestine. Il y eut des Qarmates dans toutes les régions atteintes par les missions ismaélites : Yémen, Sind, Khorâssân, Transoxiane. Ils entreprirent contre les Abbassides, puis contre les Fatimides, des excursions militaires (dont une bataille à La Mecque et à Médine en 930) qui leur valurent une réputation de guerriers cruels et sanguinaires. Sous les Abbassides, le terme « Qarmate » fut employé pour désigner quasiment tous les ismaéliens, devenu synonyme d’apostat.

[11Les Coumans (ou Koumans) étaient des tribus turcophones semi-nomades qui occupaient un vaste territoire qui s’étendait autrefois du nord de la mer d’Aral (Asie centrale) jusqu’à la région du nord de la mer Noire (aujourd’hui, Ukraine). À la différence des Seldjoukides qui étaient des Turcs oghouz, les Coumans étaient des Turcs kiptchaks.


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