N° 162, mai 2019

Les Spahbads du Tabarestân à l’époque de l’invasion arabe


Babak Ershadi


La forteresse Kanguelo à Savâdkûh (région montagneuse de la province du Mâzandarân).

Le déclin de la dynastie des Sassanides après la mort de l’empereur Khosro II (590-628), surnommé Parviz (le Victorieux), laissa les Perses dans une position de faiblesse dès le début de l’invasion arabe, vers 633, quand les musulmans envahirent la ville frontalière d’al-Hira. A l’époque de cette invasion, cette ville faisait partie de l’Empire sassanide, mais la quasi-totalité de ses habitants était membres de la tribu arabe des Lakhmides, vassaux des Sassanides depuis le Ve siècle. La Mésopotamie perse où se situait Ctésiphon, la capitale de l’Empire, était donc menacée. Les Perses se réunirent autour de leur nouveau roi, Yazdgard III, monté sur le trône un an plus tôt en 632.

Territoires sous contrôle omeyyade. Au sud de la mer Caspienne, le Tabarestân a toujours échappé aux Omeyyades.

La victoire de l’armée sassanide sur les troupes arabo-musulmanes en 634, lors de la Bataille du pont qui eut lieu sur l’Euphrate près de la ville de Koufa (Irak), fut importante, mais insuffisante pour mettre fin aux offensives des Arabes. La raison en est qu’à partir de 636, les Arabes vainquirent les troupes sassanides dans presque toutes les batailles décisives et réussirent à envahir Ctésiphon, la capitale sassanide évacuée par Yazdgard III.

Assiette en argent doré du VIIIe siècle. Découverte au Mâzandarân, elle date de l’époque des Spahbads sassanides qui gouvernaient la région lors de l’invasion arabe. Au centre, elle porte une inscription en écriture Pahlavi (moyen persan). Cette assiette est conservée au British Museum à Londres.

La progression des troupes arabes vers l’est continua lentement mais sûrement. En 642, Yazdgard réunit une grande armée qui fut de nouveau vaincue par les Arabes à Nahâvand (à 60 km au sud de Hamedân, Ecbatane historique). Après cette défaite décisive, Yazdgard III ne put jamais réunir une armée capable d’arrêter l’invasion de l’Empire par les Arabes musulmans. Il fut assassiné en 651, date officielle de la fin de la dynastie des Sassanides.

Sous le deuxième calife, Omar ibn al-Khattab (634-644), les troupes arabo-musulmanes envahirent la Mésopotamie perse et la plupart des régions de l’ouest, du nord-ouest et du centre du plateau iranien. Les Arabes continuaient régulièrement leur progression vers le nord-ouest. Aux alentours de 674, les forces musulmanes avaient déjà conquis le grand Khorâssân (Afghanistan), la Transoxiane (sud de l’Asie centrale) et une partie de l’Inde.

Objet décoratif en or représentant l’emblème de la « Maison de Kâren » (ou Kâren-Pahlav) une famille aristocrate déjà établie aux époques arsacide et sassanide. Les membres de cette famille ont fondé des royaumes locaux et régné deux siècles durant dans le Tabarestân après l’invasion arabe. Cet emblème, représentant un aigle et sa proie, a été découvert à Nahâvand (province de Hamedân).

Les possessions de la dynastie arabe des Omeyyades (661-750) allaient de l’Indus (Inde) jusqu’à la péninsule ibérique (Europe). Cependant, sur le littoral sud de la mer Caspienne, le Tabarestân, une partie petite, mais importante de l’Empire des Sassanides, échappa curieusement aux Arabes musulmans jusqu’à la fin du règne de la dynastie des Omeyyades.

* * *

Vers la fin du règne de la dynastie des Sassanides (224-651) et avant la conquête musulmane de la Perse (633-751), le Tabarestân (appelé Tapurestân à l’époque, en référence au Tapuriens, un peuple indo-européen d’origine scythe habitant cette région depuis le règne des Parthes arsacides) était une province de l’immense Empire sassanide. Le Tabarestân historique s’étendait au sud et au sud-est de la mer Caspienne, correspondant plus ou moins aux trois provinces modernes du Guilân, du Mâzandarân et du Golestân, et comprenait aussi une partie sud-ouest du Turkménistan actuel.

Pièces de monnaie en argent, avec inscription en pahlavi, datant du règne de Farroukhan le Grand (712-728), Spahbad de la dynastie des Gâvbarides au Tabarestân.
Pièces de monnaie en argent, avec inscription en pahlavi, datant du règne de Spahbad Khorshid (748-761), Spahbad de la dynastie des Gâvbarides au Tabarestân.

Cent ans avant la conquête musulmane de la Perse, l’empereur Khosro Ier (531-579) surnommé Anouchiravan (آme immortelle) introduisit d’importantes réformes militaires au sein de l’Empire sassanide.

Jusqu’à cette période, les armées sassanides étaient sous le commandement unifié d’un officier supérieur nommé par le roi qui lui attribuait le titre d’« Iran Spahbad » signifiant littéralement « commandant des armées de l’Iran ». Khosro Ier supprima ce poste supérieur et divisa les forces armées de l’Empire en quatre divisions. Il nomma un nouveau commandant à la tête de chaque division et lui offrit le titre de « Spahbad » [1] :

- Spahbad de la division de l’Est (Khorâssân, Kermân et Sistân),

- Spahbad de la division du Sud (Fârs et Khouzestân),

- Spahbad de la division de l’Ouest (Mésopotamie),

- Spahbad de la division du Nord (Basse-Médie et Azerbaïdjan).

Au moment de l’invasion, les deux divisions du Nord et de l’Est furent relativement moins impliquées dans les batailles contre les Arabes musulmans. Certaines parties de ces corps militaires conclurent une trêve avec les Arabes, avant même l’assassinat du dernier empereur sassanide, Yazdgard III. Ces corps militaires se retirèrent vers le Tabarestân, région montagneuse et stratégique plus facile à défendre. Dès le début de l’invasion arabe, trois gouvernements locaux apparurent au Tabarestân. Ces principautés furent gouvernées par des descendants de l’aristocratie sassanide (même arsacide) et réussirent à résister aux Arabes au moins jusqu’à la fin du règne des Omeyyades.

Grande caverne de Spahbad Khorshid à Savâdkûh où Spahbad Khorshid se réfugia après sa défaite face aux troupes califales.

En 670 (50 de l’hégire), le fondateur de la dynastie des Omeyyades, Mu’awiya ibn Abi Sufyan, envoya Masqalah ben Habirah à la tête d’une troupe de dix mille hommes envahir le Tabarestân. Masqalah et tous ses hommes furent tués lors d’une bataille contre l’armée de Farroukhân le Grand. L’histoire de Masqala devint un proverbe dans la langue arabe qui signifie littéralement « Cela ne se fera pas avant le retour de Masqala du Tabarestân » [2] ou tout simplement « jamais ». Dans la langue persane, cette histoire serait également à l’origine de l’expression « Aller là où l’Arabe n’en revient pas », signifiant « finir par un échec retentissant ».

ةtant donné leurs origines militaires, les gouverneurs de ces trois dynasties locales revendiquèrent le titre de « Spahbad » pour confirmer leur légitimité et proclamèrent l’indépendance. La résistance des Kârenvand, des Dâbuyides et des Bâvandides à l’invasion arabe contribua à la continuité de la culture, de la langue et des mœurs du monde iranien pendant la longue période de la conquête arabe de la Perse.

Tour de Lajin à Savâdkûh. Elle date du règne des Bâvandides. Ce monument compte parmi les rares édifices du début de la période islamique, qui sont décorés d’épigraphes à la fois en pahlavi et en arabe. Ce monument funéraire est situé au centre d’une fortification militaire en ruine.

La dynastie des Kârenvand (550-1106)

Khosro Ier nomma un membre de la Maison de Karen gouverneur du Tabarestân vers 550. La Maison de Karen (ou Karen-Pahlav) était l’une des sept grandes familles de la noblesse iranienne aux époques Arsacide parthe et Sassanide perse.

Karen, fils de Sukhra (Qâren, dans les documents islamiques) fut un Spahbad de la division de l’est des armées sassanides. En échange de ses services militaires, Khosro Ier lui offrit des terres au nord de la ville d’Amol au Tabarestân. Selon le célèbre historien de la période islamique, Tabari [3], le siège de la Maison de Karen-Pahlav se situait à Nahâvand (province de Hamedân) depuis la période médique.

Cent ans plus tard, dès 665, après la mort de Yazdgard III et la chute de l’Empire sassanide, un descendant de Karen, appelé Valash, gouverna sur l’est du Tabarestân, puis étendit son pouvoir vers l’ouest jusqu’à la fin du règne de la dynastie arabe des Omeyyades (750).

Les Spahbads les mieux connus de cette dynastie locale sont Vandâd Hormozd (765-815) et Mâzyâr (817-839).

Détail des épigraphes en arabe et en pahlavi sur la tour de Lajin à Savâdkûh.

La dynastie des Dâbuyides, dit Gâvbaride (640-761)

En 642, en pleine invasion arabe, le dernier empereur sassanide Yazdgard III (632-651) nomma le jeune prince Gil Gâvbareh gouverneur local du Guilân (partie occidentale du Tabarestân historique).

Peu de temps avant l’assassinat de Yazdgard III (651), Gil Gâvbareh, un descendant du roi sassanide Jamasp (496-498), s’empara de facto du Mâzandarân (partie orientale du Tabarestân).

Jusqu’à sa mort en 660, le prince sassanide résista aux offensives successives des armées califales et les empêcha de s’emparer du Tabarestân.

Après la mort de Gil Gâvbareh, son fils aîné hérita du titre de « Spahbad » et fonda au Tabarestân la dynastie Dâbuyide (parfois appelée Gâvbaride, en référence à son père). Son fils Farroukhân le Grand lui succéda en 712. Ce dernier guerroya contre les Arabes et les tribus turques et conquit une partie du Khorâssân en avançant jusqu’à la région de Neyshâbour afin d’empêcher les armées califales de s’approcher du Tabarestân. Farroukhân le Grand (712-728) et Spahbad Khorshid (748-761) sont les deux Spahbads les plus connus de cette dynastie.

Tour de Restek, dans le département de Donângueh à 40 km au sud de Sâri (chef-lieu de la province de Mâzandarân). Comme la tour de Lajin, elle porte des inscriptions en arabe et en pahlavi. Deux princes de la dynastie locale des Bâvandides y furent inhumés. Cet étrange édifice a été initialement construit pour marquer la place de la collision d’une météorite avec la terre en 852.

La dynastie des Bâvandides (665-1349)

La dynastie locale des Bâvandides fut fondée par Bâv vers 665, une quinzaine d’années après l’assassinat du dernier empereur sassanide, Yazdgard III. Bâv était le petit-fils du prince sassanide Kawus, fils de l’empereur Kavadh Ier (488-196 et 499-531). Sa famille gouvernait le Tabarestân avant 550, date de la nomination de Karen au poste de gouverneur de cette région par Khosro Ier, fils de Kavadh Ier. Les descendants de Bâv s’attribuèrent eux aussi le titre de Spahbad pour souligner leurs liens avec l’empire sassanide. Le souverain le plus célèbre de cette dynastie locale fut Shervin Ier (771-797).

Les habitants du Tabarestân gardèrent pendant de longues décennies leurs croyances religieuses préislamiques et l’islamisation de cette région se fit sensiblement plus tard que dans d’autres régions de l’Iran. Ainsi, le mazdéisme et le zoroastrisme perdurèrent donc au Tabarestân, tandis que petit à petit les habitants des zones situées près des régions conquises par les Arabes se convertissaient à l’islam.

Inscriptions en arabe et en pahlavi de la tour de Restek (Donângueh, province de Mâzandarân).

Les conquérants arabo-musulmans durent attendre jusqu’au règne des Abbassides pour pouvoir s’infiltrer dans les différentes régions du Tabarestân. La dynastie des Omeyyades fut renversée en 750 après la défaite des troupes du califat face à l’armée d’Abou Muslim al-Khorassani (718-755), un musulman iranien originaire du Khorâssân soutenu par les Abbassides, chef de la rébellion contre les Omeyyades. A la suite de quoi, Al-Saffah (722-756) fonda le califat de la dynastie des Abbassides. Pendant le règne du troisième calife abbasside, al-Mahdi (775-785), les Abbassides établirent leur contrôle sur l’est et le nord de l’Iran. Al-Mahdi fut le premier calife arabe qui réussit à battre les troupes des Spahbads du Tabarestân.

Spahbad Khorshid, gouverneur zoroastrien du Tabarestân, avait établi de bonnes relations avec le deuxième calife abbasside, al-Mansour (756-775). Al-Mahdi en profita pour obtenir l’autorisation de Spahbad Khorshid pour que les troupes califales traversent le Tabarestân pour se rendre au Khorâssân. Dès 759, les troupes d’al-Mahdi entrèrent au Tabarestân et commencèrent à envahir les villes et les villages. Pendant près de deux ans (759-760), les troupes d’al-Mansour conquirent presque la totalité du Tabarestân et capturèrent les membres de la famille de Spahbad Khorshid. Ce dernier s’enfuit à Deylam (aujourd’hui dans la province du Guilân) et se donna la mort après l’échec de son plan pour se défaire de son serment d’allégeance aux Abbassides. Cet évènement marqua la chute de la dynastie locale des Dâbuyides.

La forteresse Kanguelo à Savâdkûh (région montagneuse de la province du Mâzandarân).

En 760, les Abbassides firent du Tabarestân une nouvelle province de leur empire et installèrent un gouverneur arabe à Amol. Les Arabes musulmans contrôlaient surtout les plaines, tandis que la résistance se poursuivait dans les régions montagneuses du Tabarestân. Dans le même temps, l’islamisation de la région s’accéléra.

La grande rébellion du Tabarestân contre les conquérants arabes commença en 785, près de 25 ans après la mort de Spahbad Khorsid, en raison du mécontentement général des habitants du Tabarestân contre les Abbassides.

Les habitants de différentes régions du Tabarestân choisirent Vandâd Hormozd, un descendant de la dynastie locale des Kârenvand, comme chef de la résurrection. Vandâd Hormozd réussit à réunir les chefs d’autres dynasties locales comme les Bâvandides et les autres familles descendantes des Sassanides pour mener la résistance contre les Abbassides.

Shervin Ier, de la dynastie locale des Bâvandides, fut désigné comme roi et Vandâd Hormozd devint son Spahbad (commandant de l’armée). Ils réussirent à organiser une résistance clandestine et à surprendre les Abbassides par une résurrection générale en mobilisant une grande partie de la population des villes et des villages. Les troupes de Vandâd Hormozd attaquèrent les bases et les casernes des Abbassides, tandis que dans les villes et les villages du Tabarestân la population procéda au massacre des Arabes. Certains documents arabes évoquent le massacre de près de 20 000 personnes en l’espace de quelques jours, de sorte qu’il ne resta plus d’hommes au service du pouvoir califal au Tabarestân. Les troupes du calife abbasside commencèrent une longue série d’expéditions militaires contre le Tabarestân jusqu’en 805 quand le cinquième calife abbasside, Hâroun al-Rashid (786-809), réussit à calmer la situation à l’aide de la famille iranienne musulmane des Tahirides au Khorâssân.

Statue de Mâzyâr (817-839), chef de l’insurrection contre le calife abbasside al-Mu’tasim, à Sâri, chef-lieu de la province de Mâzandarân, dans une rue qui porte son nom.

Le calife abbasside al-Ma’moun (813-833) chargea les Tahirides de gouverner le Tabarestân, mais très vite Mâzyâr, le dernier Spahbad de la dynastie locale des Kârenvand, organisa une dernière insurrection contre les forces califales sous le huitième calife abbasside al-Mu’tasim dès 838. A cette époque, Bâbak Khorramdin menait une révolte importante contre les Abbassides en Azerbaïdjân. Mais les deux mouvements furent finalement réprimés par les Arabes. La population, devenue progressivement musulmane, aspirait toujours à son indépendance, d’où son soutien, une trentaine d’années plus tard, aux Alavides, d’obédience zaydite. Les Alavides fondèrent leur dynastie au Tabarestân en 864 et y gouvernèrent plus de 60 ans jusqu’en 928. Ils ne furent plus remplacés par des Arabes ou leurs agents, mais par les premières dynasties iraniennes indépendantes comme les Bouyides. Malgré la domination des grandes dynasties voisines, les Spahbads de la famille Bâvandide réussirent à garder leur trône jusqu’à l’invasion des Mongols.

Notes

[1« Sepahbod » en persan moderne, correspondant au grade de général d’armée dans la hiérarchie militaire contemporaine iranienne.

[2لا یکون هذا حتی یرجع مصقله من طبرستان¯

[3Abou Jaafar Mohammad ibn Jarir Tabari, (né en 839 à Amol au Tabaristan, mort en 923 à Bagdad) fut un historien et un commentateur du Coran. Il est resté célèbre pour son histoire universelle, Chronique de Tabari, histoire des prophètes et des rois et son commentaire du Coran, Tafsir At-Tabari. Il passa l’essentiel de sa vie à Bagdad et écrivit la majeure partie de son œuvre en arabe.


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