N° 162, mai 2019

Hammershّi, le maître de la peinture danoise
Musée Jacquemart-André, Paris
14 mars-22 juillet 2019
Un immense silence, un temps suspendu, un ailleurs…


Jean-Pierre Brigaudiot


Intérieur avec une femme debout

Le contexte d’apparition de cette œuvre picturale montrée au musée Jacquemart-André fut le Danemark, ce petit pays situé au nord de l’Allemagne, face à la Suède, petit pays marqué par la mer et par son climat, pays peu peuplé à la jonction entre dix-neuvième et vingtième siècles. Chez Vilhelm Hammershّi (1864-1916), la peinture figure des scènes d’intérieur : son habitation, c’est ce qui retient avant tout l’attention. Il y a également des paysages, des édifices danois ou de capitales européennes, des portraits et des nus. Dans un autre article publié dans la Revue de Téhéran de ce mois (p. 38) consacré au Cavalier Bleu – Blaue Reiter - et aux œuvres de Marc et Macke, relatant l’actuelle exposition au musée de l’Orangerie, à Paris, donc concernant à peu près la même période à cheval sur le dix-neuvième et le vingtième siècle, il n’est question que de fureur et de couleur propres à l’Expressionnisme surgissant. Ici, avec Hammershّi, il est question de silence, de dépouillement, de tons rompus, de gris discrètement teintés, de géométrie des espaces, tout cela empreint d’une morosité sereine. Le contexte historique de ce que montrent les deux expositions est pourtant celui de révolutions en matière d’art, révolutions qui se sont succédé avant tout comme rejets de l’art académique et comme recherche d’autres modalités d’existence des arts. Lorsque Hammershّi produit son œuvre, si à part soit-elle de ces mouvements qui ont tant agité et bouleversé l’art, le monde de l’art et la notion d’art, elle apparait comme se situant hors cette agitation, n’adhérant ni peu ni prou aux grands courants que furent par exemple l’Impressionnisme, le Fauvisme, le Symbolisme puis le Cubisme. Pourtant, Hammershّi connaissait ces courants de l’art qui lui était contemporain ; ce fut donc un choix objectivé en même temps que déterminé par son environnement artistique régional que de peindre une autre peinture, celle qui est exposée au musée Jacquemart-André.

Vue de l’exposition des œuvres de Hammershّi , musée Jacquemart-André, Paris

Silence et dépouillement

Quel que soit le genre, quel que soit le sujet, scène d’intérieur, cités ou paysage, la peinture reste identique à elle-même, définitivement identifiable, comme peut l’être un tableau impressionniste ou comme peut l’être un tableau cubiste. Le peintre applique des modalités de figuration du monde qui en retour caractérisent celui-ci : au plan du perçu et du ressenti ce sont le silence et le dépouillement qui priment. Silence des paysages quelque peu désolés et dénués de présence humaine ; pour autant ce sont des paysages façonnés et structurés par l’homme : alignements des arbres le long des routes, découpage des champs, par exemple. Silences des sites avec églises : point de passants, repli sur la métaphore du bâti où il va de soi que l’homme est l’auteur. Silence surtout, inénarrable, avec les scènes d’intérieur, où la figure humaine est bien là tournant le dos, lisant, assise, figure qui le plus souvent ne regarde point le spectateur. Et lorsqu’il s’agit de portraits de groupe, les protagonistes sont là, assis, simplement assis sans converser et s’ils semblent vous regarder, ils ne semblent point vous voir. Les scènes d’intérieur sont avant tout celles de la maison d’Hammershّi, tout y est soigneusement rangé, il y a peu de meubles, la géométrie du bâti est confirmée et commentée par la lumière qui pénètre les espaces. Cette lumière se répand en douceur, traitée, comme tout ce que peint Hammershّi, en touches fines et en une gamme de gris et dont il résulte un velouté si typique de son œuvre. Ces œuvres figurant des espaces intérieurs témoignent d’une indéniable affinité avec certaines photos de Kiarostami, une texture tendre, une lumière qui rompt la pénombre… Dans cette peinture de l’artiste danois, nul ne dit quoi que ce soit et pour qui connait le climat de ces pays du nord de l’Europe, on y retrouve cette vie scandée par la succession des jours et le calme de vies bien réglées, sans excès ni événements bouleversants, du moins à l’époque de Hammershّi. Peinture de silence, dépouillement – au contraire de la surcharge mobilière, par exemple -, à cela s’ajoute ce travail de la couleur propre au peintre : jamais un ton au dessus de ce qui est bienséant !

Landscape from Lejre

Des gris subtilement travaillés.

La couleur dominante de l’œuvre, quel que soit le sujet traité, est un certain gris velouté, ou un incertain gris que les mots ne sauraient vraiment expliquer. Un gris dont la facture n’est pas si loin de celle d’une peinture impressionniste comme celle de Renoir. Mais la couleur est ici délaissée au profit d’une palette faite de camaïeux très tactiles où l’objet, la figure humaine, le bâti et la lumière sont réunis en un seul monde sensible où le temps passant est là, très présent, inexorable, témoin et acteur de la vie. Ces camaïeux, ces caractéristiques des gris traités en une texture légère – la pâte picturale n’est ni transparente ni épaisse - contribuent à doter cette peinture de son identité où l’organique (l’humain), le minéral, le bâti et la lumière sont réunis et cohabitent en harmonie.

The Courtyard At 30 Strandgade

La figure humaine

Elle est d’une certaine façon toujours mise à distance du spectateur, que ce soit comme figure présente dans un intérieur ou que ce soit un nu, un portait de groupe ou le portrait d’une personne, elle ne semble jamais voir celui qui la regarde, restant en un autre monde où le temps s’est arrêté : temps du spectateur et temps de l’être humain représenté ne se rencontrent pas. Par ailleurs, pour les figures humaines, comme pour affirmer davantage encore leur indifférence au fait d’être représentées, alors qu’être peint est un événement peu ordinaire, leur représentation est fréquemment une vue de dos où ces personnes vaquent à des occupations quotidiennes, banales et fonctionnelles. La peinture, comme la photo, suspend le passage du temps et son monde figuré se situe définitivement ailleurs qu’au présent. L’art d’Hammershّi n’est certes pas indifférent à la photographie, ce sont deux arts où le figuré est conjugué au passé simple, ceci en opposition aux mouvements artistiques contemporains de l’artiste danois où la peinture, prenant ses distances par rapport à la photo, manifeste un besoin irrépressible de s’exposer en tant que médium. Bref, elle ne veut plus se faire oublier derrière ce qu’elle est supposée figurer, elle s’affirme comme médium, pâtes, couleurs, teintes. D’autre part, la peinture d’Hammershّi est à rapprocher, au moins en certaines de ses caractéristiques, de celles d’autres peintres qui l’ont précédé, son patrimoine artistique et historique, et on ne peut, lorsqu’on parle de silence, de lumière, d’espaces intérieurs, ne pas croiser l’œuvre de Vermeer de Delft, cette ville de Hollande, si proche du Danemark. Scènes du quotidien où l’être se surpasse en une transfiguration de ce qu’il est d’ordinaire ; la peinture le met en gloire en tant que fondement essentiel de notre monde ou de notre manière de le vivre.

Intérieur with two Candles

Une peinture du banal transcendée par la peinture elle-même

Hammershّi est donc un peintre du quotidien, il est certes resté à l’écart des grandes révolutions artistiques du début du vingtième siècle. Cependant, il œuvra au cœur d’une « école » danoise qui a marqué son époque et son aire géographique par sa modernité, une autre modernité que celle de l’histoire de l’art fabriquée et toujours enseignée, une modernité peut-être à-temporelle et silencieuse faisant écho à l’esprit danois et peut-être davantage à celui de ces pays du nord de l’Europe, à une manière de vivre très intériorisée, pudique et néanmoins fondée sur une forte sensibilité. Une peinture réservée, sans bruit ni révolte.

The Courtyard At 30 Strandgade

Hammershّi, peintre des plus notoires dans son aire d’appartenance géographique et spirituelle

Si cet artiste est peu connu du public de l’art, il n’en fut pas moins un artiste fort notoire en son pays et dans le contexte des pays de l’Europe du nord. Il glana nombre récompenses tant au Danemark, où il fut une figure marquante de l’art de son temps, qu’en d’autres pays d’Europe, dont la France, l’Italie et la Grande-Bretagne où il voyagea et séjourna, fréquenta les grands musées, rencontra tant les œuvres de l’histoire que celles de son temps. On peut sans doute en conclure qu’il ne fut point un artiste singulier isolé à Copenhague comme en une province lointaine, mais qu’il œuvra à la mesure de son temps, ayant effectué ses propres choix en tant qu’artiste et en tant qu’individu.

Rayon de soleil dans le salon III

Mais.

Au-delà d’un possible enchantement, une question se pose néanmoins, peut-être, au visiteur quant à l’ordre familial et social que la peinture d’Hammershّi donne à voir : quiétude, silence, propreté : est-ce la représentation d’un rêve, d’un monde idéalisé ou une représentation objective ? Quelle pourrait être une interprétation psychanalytique de cette œuvre d’Hammershّi ? La peinture, comme la photo le fait par ailleurs, comme l’histoire et le conte, organise et décide de ce qu’elle montre du monde, elle recrée un monde.

Five portraits

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