N° 162, mai 2019

Le parallélisme et le chiasme du Masnavi vus par le structuralisme synoptique du professeur Safavi


Saeid Khânâbâdi


Couverture de la version anglaise de l’ouvrage de S. Safavi sur le Masnavi

Depuis la rédaction du Masnavi au XIIIe siècle, ce chef-d’œuvre de la littérature persane a fait l’objet de milliers de critiques et analyses dans divers domaines et selon des perspectives variées. Les critiques littéraires et les maîtres de la philosophie et de la sagesse, en Orient aussi bien qu’en Occident, ont toujours essayé de mettre à jour les innombrables dimensions de cette œuvre riche de Molânâ Jalâleddin Mohammad Balkhi dit Rumi (1207-1273). Surtout après les multiples traductions du Masnavi en langues européennes, ce livre-clé de la gnostique iranienne a attiré l’attention de nombreux experts occidentaux de la critique littéraire. Pourtant, les mystères du Masnavi ne cessent de fasciner les passionnés d’art et de littérature à travers le monde. En ce qui concerne l’aspect thématique, le contenu sémantique et le sens symbolique des histoires du Masnavi, nous disposons déjà de plusieurs ouvrages rédigés par les maîtres de pensée iraniens et étrangers. Quant aux approches structurales et formalistes, nous distinguons encore un manque de références crédibles dans les études sur la poésie de Molânâ. En 2006, l’Académie Londonienne des ةtudes Iraniennes (LAIS) [1] publie un ouvrage anglophone titré The Structure of Rumi’s Mathnawi. Ce livre est rédigé par le professeur islamologue Seyed Salman Safavi, une des figures internationalement reconnues des recherches sur la philosophie et la gnose iraniennes [2]. L’idée initiale de la rédaction de ce livre est née au cours d’une conférence internationale sur Molânâ qui a eu lieu en 2002 au King’s College (KCL) de l’Université de Londres. Cet ouvrage de Salman Safavi se définit également dans le cadre des études comparées que ce professeur iranien mène en partenariat avec le professeur Simon Weightman à l’ةcole des ةtudes Orientales et Africaines (SOAS) [3] de l’Université de Londres. En 2008, ce livre de Salman Safavi a été lauréat du prix du meilleur livre de l’année en Iran. The Structure of Rumi’s Mathnawi a été traduit en persan par Mme Mahvash Alavi, l’épouse du professeur Safavi, et il est désormais disponible dans les librairies iraniennes. Cette traduction ou plus exactement la version persane de l’ouvrage a été publiée à Téhéran par les éditions du Centre des recherches sur l’héritage écrit [4]. Le livre a été préfacé par le philosophe Seyyed Hossein Nasr, chercheur iranien de l’Université George Washington [5]. Tenant compte de l’importance remarquable et l’aspect initiateur de ce livre-clé dans les recherches structuralistes sur la poésie de Molânâ, le présent article envisage de donner un aperçu général sur la démarche de cet ouvrage et sur la méthode appliquée par son auteur.

Couverture de la version persane de l’ouvrage de S.Safavi sur le Masnavi

Parmi les six livres (Daftar) qui composent le Masnavi, la critique initiative de S. Safavi se focalise précisément sur le premier livre de cet ouvrage colossal de Molânâ. Dans sa recherche, le professeur Safavi nous trace un schéma détaillé à propos de la succession des anecdotes dans le système narratologique de Molânâ dans ce premier livre du Masnavi. Salman Safavi met en relief la structure significative de la poésie de Molânâ et prétend que ce poète gnostique a consciemment inséré une discipline interne dans l’ensemble de son ouvrage en vue de renforcer ses leçons thématiques par un réseau logique d’éléments mathématiquement et géométriquement tissés ensemble.

En parlant de l’organisation globale du Masnavi, le professeur Safavi avance également l’idée que les six livres de cette œuvre poétique suivent une structure cohérente et pré-dessinée qui se compose intelligemment pour transmettre un message caché derrière cette harmonie systématique. S. Safavi décrit la structure interne du Masnavi comme l’univers invisible de l’Au-delà qui seconde notre monde d’Ici-bas. D’après Safavi, la face apparente des histoires, des contes et des fables dans la poésie de Molânâ représente le monde visible, tandis que le sens vrai de ces histoires se trouve dans le monde invisible qui se cache derrière la structure globale du Masnavi. Malheureusement, la majorité des lecteurs occidentaux de Molânâ se sont limités à l’aspect superficiel de son ouvrage et n’ont pas pu accéder à la profondeur de son univers. ہ travers ce point de vue, Salman Safavi compare le Masnavi de Molânâ avec l’Elâhi-Nâmeh d’Attâr, également composé de six livres. Selon Safavi, les six parties du Masnavi reflètent les différentes étapes que l’homme gnostique doit parcourir en vue d’atteindre la perfection sublime et l’union divine. Par exemple, il affirme dans son ouvrage que le premier livre du Masnavi concerne l’étape du Nafs (l’esprit humain) dans les six étapes de l’amour. D’après lui, grâce aux anecdotes du premier livre, Molânâ met en scène les trois faces de l’âme humaine : l’âme dite Ammârah qui ordonne à l’homme d’agir d’après son instinct animal et ses impulsions vers les plaisirs physiques ; l’âme Lavvâmah qui contrôle les désirs passagers du premier esprit ; et l’âme Motmaennah qui correspond à l’état de quiétude chez le gnostique purifié.

S. Safavi réfute formellement la tendance reprise ad nauseam de certains orientalistes occidentaux qui considèrent le Masnavi comme une succession séquentielle d’anecdotes positionnées sans aucune logique pré-réfléchie et sur la base d’un modèle désordonné créé par des expériences spirituelles momentanées de Molânâ. Dans l’introduction de son livre, il présente une série de ces critiques du Masnavi et leurs modèles d’interprétation, qui rejettent l’idée de l’existence d’une structure dans la poésie de Molânâ et qualifient le Masnavi de résultat d’une création littéraire purement improvisée et inspirée. L’ouvrage de Safavi reconnait cependant que certains experts occidentaux ont pu deviner l’existence d’une structure systématique dans la composition de la poésie de Molânâ. Parmi les experts iraniens qui ont déjà identifié la structure interne du Masnavi figure le professeur Hossein Nasr qui, dans les premières lignes de sa préface sur le livre de S.Safavi, insiste sur le rôle du Maître Hadi Hâeri [6] qui croyait à la composition structurale du Masnavi, cet « ةvangile de la Gnose ».

Mais quel élément distingue la méthode de Salman Safavi par rapport aux autres méthodes employées pour étudier la poésie de Molawi ? Pour répondre à cette question, il nous semble nécessaire d’éclaircir les trois termes essentiels employés dans l’approche critique du professeur Safavi : le synoptique, le parallélisme et le chiasme.

Ouvrage de présentation et de commentaire de la pensée mystique des courants soufis par S.Safavi

Le premier terme majeur de l’analyse de Safavi concerne l’aspect synoptique de son regard sur le Masnavi. Il commence même son ouvrage par une explication du terme « synoptique », en mettant en relief l’origine grecque de ce mot. Dans la terminologie de Safavi, la Critique Synoptique consiste en une critique littéraire qui s’appuie sur l’ensemble d’une œuvre littéraire. En d’autres termes, il s’agit d’une critique basée sur un regard complet et intégral qui couvre la structure globale de l’œuvre, et non pas uniquement ses composants partiels ou minimaux. Cette approche du professeur Safavi s’impose comme une nouvelle tendance théorique dans les critiques structuralistes du Masnavi, bien que cette approche puisse s’appliquer pareillement à d’autres textes littéraires. A précisément parler, Seyed Salman Safavi divise la structure du Masnavi en quatre niveaux hiérarchiques. Selon lui, l’unité fondamentale et l’élément basique du Masnavi est le distique. Le Masnavi est composé de 25 632 distiques mais dans sa critique, il travaille surtout sur les 4003 distiques qui constituent le premier livre du Masnavi. D’après lui, l’ensemble de quelques distiques qui illustrent le même message, forment un paragraphe. Par cette définition, un paragraphe peut correspondre à une anecdote. Le professeur Safavi utilise le terme de « Partie » pour parler de l’ensemble de quelques paragraphes dans la poésie de Molânâ. Et d’après lui, l’ensemble de quelques parties constitue un discours. Le discours, dans le langage de Safavi, correspondrait donc à une des douze anecdotes principales du premier livre du Masnavi. S. Safavi présente ainsi ces douze discours du premier Daftar :

Le premier discours : le roi et la belle esclave

Le deuxième discours : le roi juif qui massacre les chrétiens

Le troisième discours : le roi juif et son vizir qui envisagent d’éliminer la religion de Jésus

Le quatrième discours : le lion et le lapin

Le cinquième discours : l’émissaire romain et le calife Omar

Le sixième discours : le perroquet et le commerçant

Le septième discours : le vieux musicien de l’époque d’Omar

Le huitième discours : le calife, le Bédouin et sa femme

Le neuvième discours : le lion, le loup et le renard

Le dixième discours : le prophète Joseph et le miroir

Le onzième discours : Zeyd, le Compagnon du Prophète

Le douzième discours : l’Imam Ali et le guerrier infidèle

D’après l’hypothèse de Salman Safavi, Molânâ a choisi l’ordre de ces douze discours dans le premier livre de manière volontaire et consciente. Le professeur Safavi inclut dans son ouvrage plusieurs diagrammes en vue de démontrer cette classification intelligente. Le système dégagé par Safavi comprendrait aussi des parties de transition ou des mini-discours qui fonctionnent comme éléments de liaison entre les anecdotes principales de ce premier livre du Masnavi. En effet, selon Safavi, le chef-d’œuvre de Molânâ contient aussi des histoires secondaires, qui s’insèrent entre les douze anecdotes principales. Ces histoires ont plutôt un rôle de second plan dans le livre de Molânâ. Outre la structure interne de chacun des six livres du Masnavi, le professeur Safavi précise que dans l’ensemble, ces six livres se complètent également. Ce ne sont pas des chapitres isolés ; au contraire, ils composent une macrostructure externe et homogène.

Râh-e no (La voie nouvelle), essai de méthodologie d’analyse du Masnavi par S.Safavi

Le deuxième axe principal dans l’approche critique de Safavi concerne le parallélisme. L’origine de ce terme dans les études littéraires remonte au temps des maîtres grecs de la philosophie, mais académiquement parlant, nous devons chercher la base théorique de ce mot savant dans les travaux des chefs de file russes de la critique formaliste au début du XXème siècle. Cependant, en abordant la théorie structuraliste, le professeur Salman Safavi s’oriente plutôt vers les critiques plus récentes et énumère surtout des auteurs comme Kristeva, Barthes, Lévi-Strauss, Genette, Todorov, Starobinsky et Althusser. Safavi ne s’intéresse pas seulement aux constructions parallèles du Masnavi en tant que mini-structures générées par un procédé littéraire. Salman Safavi parle d’un macro-parallélisme synoptique. En outre, il ne limite pas son interprétation du parallélisme à une optique formelle et apparente. Il tente de mettre en relief l’existence d’un parallélisme sémantique dans les thèmes abordés par Molânâ. D’après l’hypothèse qu’il propose, le Masnavi de Molânâ suit une structure consciente dans la forme et dans le contenu. Selon lui, depuis sept siècles, ces constructions parallèles ont échappé aux critiques littéraires, puisqu’aucune analyse synoptique n’a été menée jusqu’à aujourd’hui sur le Masnavi de Molânâ.

La troisième notion dans l’hypothèse structuraliste de Seyed Salman Safavi est celle du chiasme. Mais le chiasme dont parle le docteur Safavi dépasse la définition de ce lexème en tant que figure de style. Par ce mot, Safavi entend une microstructure dans la composition et la succession des idées de Molânâ dans le Masnavi. Grâce à plusieurs diagrammes, le professeur Safavi tente de montrer le chiasme à la fois thématique et formel qui organise les divers récits du premier livre du Masnavi.

En bref, le livre The Structure of Rumi’s Mathnawi de Salman Safavi peut être considéré comme un point de départ pour des études structuralistes sur la poésie de Molânâ. Dans cet ouvrage, Safavi avance une nouvelle méthode de travail littéraire qui serait l’analyse synoptique du Masnavi tel qu’il le définit. Dans sa préface, Hossein Nasr évoque le « symbolisme mathématique » de la poésie de Molânâ. Il souligne également l’apparition de nouvelles tendances en critique littéraire pour aborder et analyser la structure mathématique et le jeu des chiffres dans le Masnavi. S. Safavi, soulignant cette harmonie calculée du Masnavi, nous invite à penser à la structure mathématique du Saint Coran. Il nous présente aussi d’autres exemples dans la littérature mondiale, comme la Comédie Divine où Dante insiste sur le chiffre trois pour évoquer la Trinité catholique. Quant aux sources iraniennes, Safavi analyse intertextuellement la discipline mathématique des Gathas de Zoroastre ou des Sept Portraits de Nezâmi. Bien que la tâche de décoder la cohésion mathématique du Masnavi n’ait été pas l’ordre du jour du travail de Safavi, il a pourtant pu ouvrir ce nouvel horizon à de jeunes chercheurs désireux de déchiffrer les mystères pluridimensionnels de la poésie de Molânâ, ce gnostique iranien et persanophone dont l’appel à la quiétude et à l’union céleste ne cesse, depuis sept siècles, de résonner aux oreilles de l’Humanité.

Notes

[1London Academy of Iranian Studies, http://iranianstudies.org/

[2Seyed Salman Safavi, né à Ispahan en 1959, est islamologue et professeur de philosophie. Après avoir mené des études théologiques et ecclésiastiques en Iran, il obtient son doctorat en philosophie de la religion à l’université de Londres et son post-doctorat en philosophie de l’art à la même université, où il enseigne aujourd’hui. Il est le co-fondateur du Centre Islamique d’Angleterre et le directeur de l’Académie Londonienne des ةtudes Iraniennes. S. Safavi dirige aussi les revues Transcendent Philosophy Journal et l’Islamic Perspective Journal. Le professeur Safavi s’occupe également de la direction du « Centre international des ةtudes sur la Paix ». Descendant du Cheikh Safieddin Ardebili et donc lointain descendant des rois safavides, il est spécialiste de la gnose, de l’art et de la culture irano-chiite de l’époque des grands shâhs d’Ispahan. Parfait anglophone, il est notamment l’auteur de :

- Rumi’s Principles - Islamic Mysticism Studies

- Mulla Sadra : Life and Philosophy

- Allah in Quran : Golden Verses on Divine Unity

- Contemporary Encylopedia of Holy Quran

- Thaqalain ’Irfan (Mysticism) : Theoretical and Practical Principles of ’Irfan and Safaviyya Spiritual Path

- The Practice of Sufism and the Safavid Order

- Sheikh Safi al-Din Ardabili in the Mirror of Sufism, Art and Politics,

- Music and ’Irfan (Sufism)

[3School of Oriental and African Studies, https://www.soas.ac.uk/

[5Le philosophe et islamologue Seyyed Hossein Nasr, né en 1933 à Téhéran, petit-fils du Sheikh Fazlollah Nouri, est l’auteur de plusieurs ouvrages sur la spiritualité irano-islamique. Il enseigne depuis quelques décennies dans diverses institutions académiques des ةtats-Unis et y mène des recherches sur la culture et la civilisation iraniennes. Parmi ses élèves, notons William Chittick, critique américain de la poésie de Molânâ.

[6Le maître Hâdi Hâeri est le fils de Rahmat-Ali Shâh Hâeri, sheikh gnostique et l’un des guides spirituels soufis en Iran contemporain. Ancien vice-ministre de la Culture, poète et auteur de plusieurs livres en philosophie et en éthique, Hâdi Hâeri était aussi un spécialiste de la poésie de Molânâ. Il a éduqué une génération de chercheurs littéraires importants tels que Hossein Nasr, Allâmeh Jaafari, Badiozzamân Forouzânfar et Jalâleddin Homâyi. Le maître Hâeri s’est éteint à Téhéran en 1980.


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