N° 162, mai 2019

Franz Marc/August Macke : L’aventure du cavalier Bleu
6 mars-17 juin 2019, Musée de l’Orangerie, Paris
Deux artistes expressionnistes


Jean-Pierre Brigaudiot


At the Garden Table 1914, August Macke

Deux artistes, brièvement acteurs de la modernité.

Il s’agit ici d’une exposition rétrospective qui réunit deux artistes allemands profondément liés d’amitié dont la carrière parmi les expressionnistes du début du vingtième siècle a été particulièrement brève car brutalement interrompue par leur mort au combat, celui qui opposa l’Allemagne et la France, durant la terrible et meurtrière Grande Guerre (1914-1918). Franz Marc, né en 1880, est mort à trente-six ans ; August Macke, né en 1887, est mort à vingt-sept ans. Autant dire que leur œuvre, si marquante fut-elle d’un moment important de l’art moderne, l’Expressionnisme, n’a pu atteindre la maturité dont elle était prometteuse. Cependant cette rétrospective, assez largement fournie en œuvres, des peintures essentiellement, rend clairement compte de ce que fut l’art de ces deux peintres dans le contexte de ce groupe du Cavalier Bleu dont ils furent les principaux protagonistes.

Three Girls in yellow 1913, August Macke

Pour situer ces deux artistes sur la scène artistique moderne du début du vingtième siècle, on peut dire que leur parcours va prendre son essor depuis des formations académiques où le métier de peintre était enseigné de manière traditionnelle : longs apprentissages techniques du dessin et de la couleur, construction du tableau selon des règles bien établies dans cette Europe de la fin du dix-neuvième siècle. ہ cette époque, ont déjà surgi et remis en cause l’art académique des mouvements artistiques aussi différents des uns des autres que le Symbolisme, l’Impressionnisme ou le Fauvisme. La démarche de Cézanne a généré une cascade de conséquences déterminantes pour certains mouvements modernes nés au début du vingtième siècle. Dans ce bouillonnement surgiront le Cubisme et ses épiphénomènes dont l’Orphisme, un cubisme coloré dont l’inventeur fut Robert Delaunay. Ces mouvements ou groupes d’artistes revendiquent avec détermination un art nouveau, libre de lui-même et des traditions pluriséculaires comme de ce qui le définissait : l’ةglise, l’Académie depuis la Renaissance et les règles de la perspective, par exemple. Autrement dit, l’art veut ne plus être au service d’une réalité figurée de manière convenue pour se faire rêves, pour s’inventer et réinventer en tant que phénomène autonome, loin d’une figuration plus ou moins soumise au réel visible, jusqu’à devenir expression d’un ressenti, jusqu’à quitter le réel conventionnel ou objectivé pour une abstractisation, ou une perte de la figuration des univers formels au profit de la pure géométrie. Les deux peintres présentés au Musée de l’Orangerie, Franz Marc et August Macke ont vécu l’émergence de ces mouvements artistiques et ont adhéré à ceux-ci, ils ont été des acteurs incontournables de ce groupe artistique allemand en même temps qu’international appelé Cavalier Bleu (Blaue Reiter). Le parcours des salles d’exposition témoigne de nombreuses proximités, plus ou immédiates et flagrantes de leur peinture avec celle des Fauves et des Nabis, avec Cézanne et Picasso, avec Robert Delaunay. Il témoigne en même temps de singularités propres à chacun de ces deux artistes que sont Macke et Marc.

Türkishes Cafe 1914, August Macke

Expressionnismes

Pour sommairement définir l’expressionnisme en peinture, tel qu’en lui-même, il témoigne d’une volonté d’expression de soi, expression du ressenti du monde, expression de la douleur existentielle, lesquelles s’opposent à l’élaboration traditionnelle de l’œuvre fondée, dans la tradition académique, sur une indéniable rationalité et un ensemble de règles établies. Lorsque Marc et Macke se mettent à l’œuvre, l’Impressionnisme cède peu à peu la place, lui-même en tant que mouvement subversif qui aura vanté une indéniable beauté du monde qu’il figure mais à la marge duquel siège Van Gogh, lui-même auteur d’une peinture de forte expressivité marqué d’onirisme. D’autre part, le Cubisme va surgir et de cette vision déconstructiviste à du réel de sa phase dite analytique, va émerger l’essentiel de l’abstraction géométrique.

The Fashion Store 1914, August Macke

L’art prend aujourd’hui des directions que nos pères étaient loin de rêver ; devant les œuvres nouvelles, on est comme plongé dans un rêve où l’on entend les cavaliers de l’Apocalypse fendre les airs ; on sent une tension artistique gagner toute l’Europe. De toutes parts, de nouveaux artistes s’adressent des signes : un regard, une poignée de main suffisent pour se comprendre !

Franz Marc, Almanach du Blaue Reiter, janvier 1912.

Blue Horses 1911, Franz Marc

Réinventer l’art

Cette citation donne le ton de l’époque, celle d’un bouillonnement artistique européen où artistes et expositions circulent de toutes parts, de capitale en capitale, créant un indéniable enthousiasme, suscitant chez bon nombre d’entre eux un désir profond de changer l’art, de lui donner un nouveau ou de nouveaux sens en tant qu’art et en tant que phénomène au cœur de la société. Cependant, ce bouillonnement prend également ses sources ailleurs que dans l’art qui lui est contemporain et proche, il manifeste un vif intérêt pour des formes d’art d’autres civilisations alors dites primitives, pour l’expression enfantine, pour l’art des fous, pour un art islamique avec ce qu’il représente comme Orientalisme et comme profusion ornementale.

Macke et Marc sont parmi les fondateurs du groupe artistique international puis de l’Almanach Blaue Reiter (le Cavalier Bleu), laquelle revue est à la fois un outil de diffusion des nouvelles idées et des nouvelles formes de l’art marquées notamment par les suites de l’Impressionnisme ainsi que par Cézanne, Gauguin et Van Gogh. Marquées par le Symbolisme et sans doute par la psychanalyse qui se répand alors. Deux expositions qui se sont tenues à Munich, en 1912 et en 1913 à Berlin sous ce label du Blaue Reiter vont regrouper des artistes comme Derain, Klee, Picasso et le Douanier Rousseau, tout un programme subversif en matière d’art. La visite de l’exposition de l’Orangerie montre les différences propres aux œuvres respectives de Macke et de Marc, tant au plan coloristique qu’au plan de la matière picturale et enfin qu’au plan des sujets traités. L’un, Marc va très notamment créer un monde peuplé d’animaux, dénué de toute présence humaine, monde sans doute édénique, monde de rêve où pour le visiteur surgit, en estompe, l’œuvre de Chagall –le rêve et la couleur-, l’autre, Macke va user de couleurs plus intenses pas si loin de celles de Derain ou de Gauguin, en même temps que développer des sujets plus variés. Mais ce qui marque leur œuvre, si brève fut-elle c’est cette esthétique cézanienne et cubiste associée à l’Orphisme de Robert Delaunay. Cet art de Macke et Marc est un art des circulations, tant celles des artistes que des idées où chacun élabore son monde pictural avec ses propres caractéristiques et ses rencontres, monde pictural néanmoins partagé ou ayant plus ou moins d’accointances avec telle ou telle œuvre contemporaine. Cela saute aux yeux dans le parcours de visite de l’exposition. L’époque est réellement celle d’échanges et d’apports, d’emprunts, d’adhésions à d’autres formes et à d’autres représentations de ce que peut ou devrait être l’art.

Cheval Bleu 1912, Franz Marc

Un expressionnisme tranquille

Ici, avec Macke et Marc nous avons des œuvres d’une expressivité relativement peu brutale, en tout cas par rapport à certains autres expressionnismes, allemands ou autres, appartenant à divers mouvements et tendances notoires : Munch, Derain, Vlaminck, par rapport au Van Gogh tardif ou Ensor, Rouault, Soutine, Schiele. Les couleurs sont bien souvent relativement douces, surtout lorsque ces deux artistes opèrent dans une esthétique liée au cubisme analytique, celui des multiples facettes. Pour d’autres œuvres, la couleur est bien plus dense et renvoie tant aux Nabis qu’à Kandinsky, par exemple. Cependant, l’exposition permet de découvrir ou redécouvrir l’un des aspects de l’Expressionnisme de la première moitié du vingtième siècle, celui d’un de ses territoires d’émergence. Il s’agit donc d’un premier expressionnisme reconnu et désigné comme tel.

Deer in the Forest II 1914, Franz Marc

Depuis lors l’Expressionnisme va s’installer dans le paysage artistique mondial et se développer sous différentes formes et en différents territoires, surgissant ici et ressurgissant ailleurs, fait d’artistes français comme Picasso, anglais comme Bacon, américains comme de Kooning, expressionnisme abstrait avec Pollock, avec dans les années 80 une résurgence forte de l’expressionnisme allemand, dès lors appelé néo-expressionnisme, tant en Allemagne qu’aux ةtats-Unis. Aujourd’hui, le terme désigne une forme d’art bien installée qui, pour résumer, témoigne de l’expression plus ou moins spontanée de soi, modalité de création à l’opposé d’un art fondé sur la rationalité.

The First Animals, Franz Marc

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