N° 168, novembre 2019

Une analyse morphologique de la parabole de "Bien et Mal" de Nezâmi, d’après la méthode proppienne*


Saeid Khânâbâdi


Introduction

 

L’histoire de "Bien et Mal" en 360 distiques est l’une des parties les plus connues du recueil poétique Sept Portraits de Nezâmi de Gandjeh, le poète iranien du XIIème siècle. Étudiée aujourd’hui encore dans les manuels scolaires, cette parabole moraliste reflète parfaitement le grand talent poétique et dramatique de son auteur. L’expression des personnages et leurs actions dans ce récit alimenté par une longue tradition folklorique orientale, ont particulièrement attiré l’attention des critiques iraniens et étrangers qui veulent appliquer les tendances contemporaines des études littéraires sur les ouvrages classiques de la littérature persanophone. Depuis quelques années, de nombreux articles consacrés aux poèmes de Nezâmi ont été écrits, selon des approches formalistes et structurales. En lisant les études morphologiques de Vladimir Propp, nous distinguons les éléments narratifs, les fonctions et les sphères d’action qui ressemblent largement aux fonctions des personnages du conte de mœurs de "Bien et Mal" de Nezâmi. Cet article se donne, à son tour, l’objectif d’étudier le rôle et les actes des protagonistes de cette parabole, en se basant sur les idées morphologiques de Vladimir Propp présentées dans La Morphologie du Conte aussi bien que dans les autres travaux de ce folkloriste russe.

    Visite du Roi Bahram dans le pavillon où logent les sept princesses des sept nations différentes, miniature de Sept Portraits de Nezâmi,
    École Behzad, 1479.

    Le déroulement des faits dans la parabole "Bien et Mal’’ de Nezâmi

 

Bien et Mal sont deux amis qui se mettent en route pour un long voyage dont l’itinéraire passe par un désert sec. La réserve d’eau de Bien s’épuise après sept jours, et il demande à son compagnon de lui donner un peu d’eau. En échange, il accepte de mettre à la disposition de Mal une paire de bijoux très précieux. Mais le méchant Mal refuse. Il lui dit qu’il ne lui donnera de l’eau que s’il lui donne ses yeux en contrepartie, et Bien, assoiffé, se voit contraint d’accepter cet affreux échange. Mal arrache les yeux de Bien sans lui donner de l’eau. Mal laisse Bien en plein désert pour qu’il succombe à ses blessures. La belle fille d’un riche berger kurde entend, par hasard, les cris de Bien et le découvre agonisant. Le berger soigne Bien grâce aux feuilles d’un arbre magique et lui rend la vue. Bien passe quelque temps avec cette famille et épouse la fille du berger. Puis, ils quittent cette région mais avant de partir, Bien cueille les feuilles magiques de l’arbre. Arrivé à une grande ville, Bien guérit la princesse épileptique et l’épouse. Il guérit également la fille du vizir aussi et l’épouse. Il devient le roi du pays. Et à la fin du récit, il retrouve Mal. Bien lui pardonne mais le berger, devenu chancelier du nouveau roi, tue Mal et reprend les bijoux volés pour les remettre à Bien.

 

    Les fonctions proppiennes des personnages dans l’histoire de "Bien et Mal"

 

Dans le troisième chapitre de son ouvrage et avant d’aborder les fonctions des personnages, Vladimir Propp parle d’une "situation initiale". Le terme est en rapport avec les études narratologiques, mais comme le précise Propp : "Les contes commencent habituellement par l’exposition d’une situation initiale. Bien que cette situation ne soit pas une fonction, elle n’en représente pas moins un élément morphologique important. " (Propp 1970 : 36)

Dans notre récit, l’incipit est en rapport avec l’une des visites du Roi Bahram dans le pavillon où logent les sept princesses des sept nations différentes. C’est la sixième princesse, celle de la Chine, qui raconte le récit de "Bien et Mal" pour le roi. Dans notre article, nous ne traitons pas de cette partie et on entre donc directement dans les distiques qui abordent l’histoire de "Bien et Mal". Dans ce sens, la situation initiale est la scène où Nezâmi décrit les deux amis, nommés Bien et Mal, se mettant en voyage dans une zone désertique. Aucun détail n’est donné au sujet de l’identité ni de la provenance des personnages. Dans certaines versions, Bien et Mal sont présentés comme deux frères, le modèle qui correspond le mieux aux idées de Propp insistant sur la description des membres d’une famille à l’ouverture de ses contes. Après la mise en scène de la situation initiale, ce sont les fonctions des personnages qui provoquent la perturbation de l’état initial. Comme nous avons déjà évoqué le déroulement des faits, nous présentons ici une analyse de ce conte de mœurs par une lecture consécutive et juxtaposée des fonctions qui, parmi les 31 fonctions proppiennes, peuvent être identifiées dans l’histoire de "Bien et Mal".

 

    Nezâmi de Gandjeh

    Fonction 1 : L’un des membres de la famille s’éloigne de la maison (l’éloignement)

 

Le récit de "Bien et Mal" commence par le thème du voyage. Mais il est très difficile de considérer ce voyage dans le cadre de la première fonction de Propp, bien que certains experts iraniens travaillant sur ce récit aient facilement appliqué la première fonction de Propp sur le voyage mentionné dans l’incipit de "Bien et Mal". En effet, quelques obstacles nous empêchent de reprendre leur chemin. Premièrement, il ne s’agit pas du déplacement d’un membre de la famille comme l’évoque Propp, et ce bien que dans les versions folkloriques de ce récit surtout dans la version indienne, ils soient deux frères qui se mettent en route. Mais ici, selon Nezâmi, nous avons affaire à deux amis. Deuxièmement, le motif du voyage des personnages nous reste inconnu. En revanche, dans les contes de Propp, il s’agit d’une quête consciente. Leur déplacement ne ressemble guère à une enquête pour obtenir un objet de valeur ou du moins nous ne pouvons pas le savoir à travers les mots de Nezâmi.

Mais outre ce voyage primaire, nous nous heurtons à un autre voyage au milieu de notre récit : le voyage ou la migration de Bien et de la famille du berger vers la ville. Ce voyage, qui nous rappelle le terme biblique de l’Exode, est une autre représentation de l’éloignement dans la parabole. Mais n’oublions pas que Propp insiste sévèrement sur l’ordre chronologique des fonctions. De toute façon, on peut conclure que cette fonction est identifiable partiellement dans notre récit.

 

Fonction 6 : L’agresseur tente de tromper sa victime pour s’emparer d’elle ou de ses biens (La tromperie)

 

C’est à partir de cette fonction que les éléments analytiques de Propp coïncident plus étroitement avec la parabole "Bien et Mal" de Nezâmi. Mal ou l’agresseur veut s’emparer d’un objet précieux de Bien. Ou peut-être ressent-il de la jalousie ou un autre sentiment négatif pour Bien et souhaite ainsi se venger. Quel que soit son objectif, il tente de tromper Bien. Mal propose de lui donner de l’eau mais à condition que le héros du récit lui cède ses yeux. Dans le chapitre 5 de son livre, Propp parle brièvement de la motivation des personnages, mais il nous rappelle que dans la structure des contes, les motivations sont moins précises. Ce qui est largement le cas contraire dans d’autres genres, comme par exemple le genre romanesque.

"Les motivations donnent parfois au conte une coloration brillante et tout à fait particulière, mais elles n’en appartiennent pas moins à ses éléments les plus instables. C’est en outre un élément moins précis et moins déterminé que les fonctions ou les liaisons." (Propp 1970 : 91)

 

Vladimir Propp

Fonction 7 : La victime se laisse tromper et aide ainsi son ennemi malgré elle (la complicité)

 

Les éléments proppiens de "la proposition trompeuse" et "l’acceptation" qui forme le pacte trompeur sont identifiables dans l’histoire de Nezâmi.

Donne-moi tes yeux + Je te donne de l’eau = Pacte trompeur

Mais Mal trahit Bien. Comme le dit Propp ; "Dans ces circonstances, l’accord est extorqué, l’ennemi profitant d’une situation difficile où se trouve sa victime. Parfois, cette situation difficile est à dessein créée par l’agresseur. On peut définir cet élément comme un méfait préalable." (Propp 1970 : 41)

 

Fonction 8 : L’agresseur nuit à l’un des membres de la famille ou lui porte préjudice (Le méfait)

 

Mal fait du mal. Ce point est, à vrai dire, la force perturbatrice du récit. Comme le met en relief Propp, "cette fonction est extrêmement importante, car c’est elle qui donne au conte son mouvement. L’éloignement, la rupture de l’interdiction, l’information, la tromperie réussie préparent cette fonction, la rendent possible ou simplement la facilitent. C’est pour cela que l’on peut considérer les sept premières fonctions comme la partie préparatoire du conte, alors que l’intrigue se noue au moment du méfait." (Propp 1970 : 42)

Dans "Bien et Mal’’ également, l’intrigue débute par le méfait de Mal. C’est en effet le point de départ de l’aventure de Bien. Par ce méfait, Mal montre son caractère maléfique et Bien se présente en tant que victime innocente. Ce fait concrétise les potentialités mentales des deux personnages-clés du récit. Vladimir Propp désigne 19 formes possibles de mécanisme de méfait. Notre histoire de "Bien et Mal" correspond clairement à la 6ème option de sa liste :

La sixième forme du méfait : "Il fait subir un dommage corporel. La servante arrache les yeux de sa maîtresse." (Propp 1970 : 43)

L’agresseur arrache les yeux du héros. Cette ressemblance indéniable entre les éléments des contes russes de Propp et l’histoire de Nezâmi tend à prouver l’hypothèse de Propp quant à l’origine commune des contes. Cela justifie aussi notre choix de l’approche formaliste de Propp pour analyser "Bien et Mal". L’autre remarque de Propp concerne la correction des méfaits causés par l’agresseur à la fin du conte.

"Par la suite, ils (ici les yeux arrachés) seront repris par les mêmes moyens que les autres objets volés (ici les bijoux de Bien) et seront remis à leur place." (Propp 1970:43).

Dans le récit de Nezâmi également, les yeux de Bien, aussi bien que ses bijoux, seront repris à la fin de l’histoire. Propp parle également d’une subdivision à l’intérieur de cette fonction. Il qualifie cette subdivision de "Moment" dans le déroulement des faits du récit.

 

  1. Fonction 9 : La nouvelle du méfait ou du manque est divulguée, on s’adresse au héros par une demande ou un ordre, on l’envoie ou on le laisse partir (La médiation, moment de transition)

 

Cette fonction n’existe pas apparemment dans notre parabole. Mais nous pouvons parler d’un autre thème mentionné par Propp dans le cadre de cette fonction, qui se présente pareillement dans l’histoire de "Bien et Mal". Propp énumère les différentes façons de cette médiation. Par sa septième option, nous découvrons un élément qui se produit quasiment dans notre récit.

  1. On chante un chant plaintif." (Propp, 1970 : 49)

Dans la scène où la fille du berger découvre Bien sur le point de mourir, Nezâmi nous enseigne que c’est par les cris plaintifs de l’homme agonissant que la fille le trouve. Mais il faut préciser que selon Propp, c’est le héros qui répond aux chants plaintifs. Néanmoins, ici, ce dernier est lui-même victime du méfait et c’est la fille du berger ou le Donateur qui le sauve. On voit que les rôles sont inversés. En plus, Propp dit que ce chant suit un meurtre, mais nous sommes ici en présence d’une tentative avortée de meurtre.

 

    Fonction 11 : Le héros quitte sa maison (départ)

 

Nous avons parlé de cette fonction dans la phase de l’éloignement. Mais dans cette étape, il nous semble que le déplacement secondaire de Bien vers la ville où il sauve les filles du roi et du vizir peut être traité dans cette perspective. Surtout qu’avant de se mettre en voyage, il cueille les feuilles de l’arbre magique. Mais un problème s’impose ici. Bien n’est pas conscient de l’aventure qu’il va vivre dans la ville. Mais d’après Propp, le héros se lance consciemment dans une aventure, pour résoudre un souci ou pour accomplir une mission. En parlant de cette fonction, Propp nous rappelle : "Ce départ représente autre chose que l’éloignement momentané désigné plus haut. (Fonction 1) Le départ du héros-quêteur est en outre différent du héros-victime. Le premier a pour but une quête, le second fait ses premiers pas sur une route sans recherches, où toutes sortes d’aventures l’attendent." (Propp 1970 : 50)

Personnage de Baba Yaga

 

    Fonction 12 : Le héros subit une épreuve, un questionnaire, une attaque, etc., qui le préparent à la réception d’un objet ou d’un auxiliaire magique (la première fonction du donateur)

 

C’est le berger qui donne à Bien les feuilles de l’arbre magique. Il n’y a pas d’épreuve, ni de questionnaire. Mais il apparaît que le berger kurde sauve Bien et utilise les feuilles magiques parce qu’il reconnait le caractère bienfaisant de Bien et ses valeurs spirituelles. La bonté de Bien est déjà approuvée pour le berger. Il y a aussi une autre question à préciser. Le temps que Bien passe dans la famille du berger en travaillant gratuitement nous fait penser aux notes de Propp concernant ses contes :

"Baba Yaga fait faire des travaux domestiques à la jeune fille. Les preux de la forêt proposent au héros de les servir pendant trois ans. Le héros doit travailler trois ans chez un marchand." (Propp 1970 : 51). Ce thème est repris par Nezâmi. À ajouter que cette phase de l’histoire fait encore allusion à la vie de Moïse qui, dépourvu des moyens financiers, travaille quelques années durant en tant que berger du prophète Jethro pour épouser sa fille. Jethro aussi, en tant que beau-père de Bien, est présenté dans la tradition biblique comme un prêtre pasteur.

 

    Fonction 13 : Le héros réagit aux actions du futur donateur (réaction du héros)

 

Si l’on considère le berger comme le personnage Donateur de ce récit, nous constatons que Bien ne lui rend pas de service pour recevoir l’objet magique. En effet, le donateur donne d’abord le secret de l’arbre magique au héros et ensuite Bien lui rend service en travaillant pour lui et en gardant ses troupeaux de moutons et de chameaux. Le Berger donne au héros trois éléments : les feuilles guérisseuses, sa richesse financière et son unique fille.

 

    Fonction 14 : L’objet magique est mis à la disposition du héros (réception de l’objet magique)

 

Le seul élément du récit de Nezâmi qui peut être qualifié d’Objet magique est l’arbre qui guérit. Dans son ouvrage Le pavillon des Sept Princesses publié chez Gallimard, le Français Michael Barry évoque la notion d’Arbre de vie, mythe bien connu dans les cultures irano-indienne, mésopotamienne et égyptienne. En fait, le traducteur français de Nezâmi ne considère pas directement l’arbre magique du berger comme l’Arbre de vie, mais à l’occasion de la mention de la couleur du pavillon de la sixième princesse qui raconte cette histoire, il nous rappelle les vertus médicinales de l’arbre d’où se dérive cette couleur. Selon la version de Nezâmi, c’est le père de la future épouse de Bien qui passe cet objet magique au héros du récit. Bien dispose ainsi des feuilles de l’arbre magique grâce au berger et sa fille. Cet objet magique rétablit la vision de Bien et la santé des filles du roi et du vizir. Cet arbre devient l’atout principal du succès du héros de l’histoire. Grâce à l’effet magique de cet arbre, le personnage-clé du récit accède au trône.

Quant aux formes de la transmission, ce sont la première et la cinquième option proppienne qui correspondent à l’histoire de "Bien et Mal". D’après ces options qui sont les plus simples, " [1]. L’objet est transmis directement. 5. L’objet tombe par hasard entre les mains du héros." (Propp 1970 : 56)

 

    Fonction 15 : Le héros est transporté, conduit ou amené près du lieu où se trouve l’objet de sa quête (déplacement dans l’espace entre deux royaumes, voyage avec un guide)

 

Couverture de l’ouvrage Le pavillon des Sept Princesses publié chez Gallimard

Selon Propp, "cette fonction est le prolongement naturel de la fonction du départ. Dans ce cas, la fonction 15 ne peut être isolée." (Propp 1970 : 64). Et nous avons déjà mentionné que la fonction concernant le départ de Bien ne suit pas les caractéristiques exactes des contes de Propp. Ainsi, la fonction 15 ne nous semble pas être présente dans l’histoire de "Bien et Mal". Néanmoins, le refuge du héros dans la famille du berger se définit d’une certaine manière comme un transport du héros dans un lieu sûr et certain pour sortir de la crise et pour se mettre sur le chemin du succès.

 

    Fonction 16 : Le héros et son agresseur s’affrontent dans un combat (le combat)

 

Nous avons déjà évoqué la différence entre le héros-quêteur et le héros-victime chez Propp. Au contraire, des champions quêteurs et des héros combattants de certains contes de Propp, le personnage Bien de Nezâmi est un héros-victime et un type pacifique. Nous ne voyons aucune scène de combat ou d’affrontement physique entre les personnages positif et négatif de ce récit. Bien peut être classifié par la morale chrétienne comme un partisan de la vertu du Pardon, cher à l’éthique prêchée par le prophète Jésus.

 

    Fonction 25 : On propose au héros une tâche difficile (tâche difficile)

 

Le roi demande aux médecins de guérir sa fille malade. La tâche est difficile puisque le roi, pour faire éloigner des non-professionnels, pose une condition de taille : ceux qui échouent à cette tentative seront exécutés. La maladie est grave et le châtiment de l’insuccès est la perte de la vie. Le héros Bien accepte la tâche difficile.

 

    Fonction 26 : La tâche est accomplie (la tâche accomplie)

 

Bien réussit à guérir les filles du roi et du vizir. Il utilise l’objet magique en vue de réaliser sa mission. Précisons que les tâches soulignées par les contes de Propp sont de nature merveilleuse et irréelle. Mais ici, nous sommes devant une guérison réaliste. Cela semble montrer une différence entre l’univers des anecdotes de Nezâmi et les contes merveilleux de Propp.

 

    Fonction 28 : Le faux héros ou l’agresseur, le méchant, est démasqué (la découverte)

 

Bien succède au roi. Un jour, il reconnait Mal qui négocie avec un marchand juif. Mal est démasqué par Bien. Mal refuse d’abord de reconnaître sa réelle identité et il prétend qu’il s’appelle Annonceur du bien (Mobasher) et non pas Mal (Shar). Mais à la fin, il se voit obligé de s’avouer coupable. Les jeux de mots de ce passage du poème sont très intéressants.

 

    Fonction 30 : Le faux héros ou l’agresseur est puni (la punition)

 

Mal est d’abord pardonné par Bien. Mais le berger le tue, ce qui réalise la tendance moraliste de la parabole. Mal ne se repent pas. Il ment encore. Il veut abuser du caractère positif de Bien. Il doit donc être puni. À propos du pardon de l’agresseur dans "Bien et Mal", nous soulignons que ce thème est aussi abordé par Propp : "Nous le trouvons parfois épargné, grâce à un pardon magnanime." (Propp 1970, 78)

 

    Fonction 31 : Le héros se marie et monte sur le trône (le mariage)

 

Il y a trois mariages dans le récit. La polygamie présentée dans le récit prend racine dans les traditions pratiquées à l’époque. Précisons que dans sa vie personnelle, Nezâmi était un sévère partisan de la monogamie. Et il est resté fidèle à sa femme bien aimée Afâgh même après la mort de cette dernière. Nezâmi dit voir dans ses poèmes qu’il crée le personnage de Shirin grâce aux particularités de sa muse Afâgh. De là, on peut penser que les trois filles que Bien épouse incarnent trois facteurs du succès d’un individu dans la société. La fille du berger symbolise la richesse financière des grands propriétaires. La fille du roi représente le pouvoir politique, et la fille du sage vizir, la puissance noble et intellectuelle de la société. Le mariage avec la fille du berger nous rappelle encore le mariage de Moïse avec la fille de Jethro dans l’Ancien Testament. Le mariage avec la princesse est nécessaire dans le récit pour que le héros hérite du royaume. Le bien de Bien lui facilite le chemin du salut et le mal de Mal le conduit au malheur.

Nous sommes donc en présence d’une grande ressemblance entre les 31 fonctions dans les contes russes de Propp et les fonctions dans l’histoire aryenne de "Bien et Mal". Il y a 16 fonctions proppiennes qui peuvent être identifiées dans ce conte de Nezâmi. Mais d’où vient cette ressemblance ? S’agit-il d’une simple coïncidence littéraire ? Le fruit d’un simple hasard ou le résultat d’une profonde interaction socio-culturelle ?

"Si tous les contes merveilleux sont aussi uniformes, cela ne signifie-t-il pas qu’ils proviennent tous de la même source ? La morphologie n’a pas le droit de répondre à cette question. Mais nous pouvons donner une réponse qui prenne la forme d’une hypothèse : il semble en effet qu’il en soit ainsi. Cependant, le problème des sources ne doit pas être posé de façon étroitement géographique. Dire " une source unique" ne signifie pas forcément que les contes ont pour origine, par exemple, l’Inde, et qu’à partir de là, ils se sont répandus dans le monde entier, prenant au cours de leurs voyages des formes différentes. La source unique peut être, aussi bien, psychologique, sous un aspect historico-social." (Propp 1970:131)

    Khosro au château de Shirin, folio de Khosro et Shirin de Nezâmi.

    La répartition des fonctions entre les personnages de "Bien et Mal"

 

La morphologie proppienne, d’après les idées de son fondateur, ne s’intéresse pas directement aux personnages du conte. En réalité, elle se focalise en particulier sur les fonctions de ces personnages. Parmi les 170 pages qui constituent l’ouvrage de Propp, seulement un chapitre de 6 pages parle de la "répartition des fonctions entre les personnages". Nous citons un passage du début de ce chapitre qui exprime cette problématique :

"Bien que notre étude ne s’applique qu’aux fonctions en tant que telles, non aux personnages qui les accomplissent ni aux objets qui les subissent, nous n’en devons pas moins examiner le problème suivant : comment les fonctions se répartissent-elles entre les personnages ?" (Propp 1970:96)

C’est dans le même alignement qu’il évoque le terme des "Sphères d’action" des personnages. Selon Propp, dans un conte donné, il y a sept Sphères d’action pour les personnages essentiels. Ces rôles sont ainsi attribuables dans le récit de "Bien et Mal".

  1. La sphère d’action de l’Agresseur (ou du méchant). Cette sphère d’action comprend les fonctions du méfait, du combat et de la poursuite. Cette sphère d’action est exécutée dans "Bien et Mal" par le personnage Mal. Mais nous le trouvons en tant qu’acteur uniquement dans la fonction de méfait. Comme nous l’avons déjà expliqué, les fonctions du Combat et de la Poursuite n’existent pas dans cette histoire. Le personnage Mal (Shar) nous paraît un héritier de Caïn le maudit. Il se croit porteur d’une malédiction divine et accuse la providence d’être la source de son caractère méchant et agresseur. Ses gestes sont tellement maléfiques que, tout étrangement, il porte même le prénom de "Mal" dans le récit. Cet antagoniste de la formule proppeienne est logiquement puni à la fin de la parabole.
  2. La sphère d’action du Donateur (ou Pourvoyeur). Dans "Bien et Mal", c’est le berger qui met l’objet magique (les feuilles de l’arbre guérisseur) à la disposition du héros. L’autre fonction dont Propp parle dans cette partie, qui est la préparation de la transmission de l’objet magique, n’est pas visible dans ce conte.
  3. La sphère d’action de l’Auxiliaire. En ce qui concerne cette sphère, les deux fonctions de la réparation du méfait et de l’accomplissement des tâches difficiles sont réalisées grâce aux feuilles magiques de l’arbre guérisseur qui est l’auxiliaire de notre récit. Mais les trois fonctions du déplacement magique du héros, le secours pendant la poursuite et la transfiguration du héros citées par Propp ne sont pas visibles dans "Bien et Mal" de Nezâmi.
  4. La sphère d’action de la Princesse et de son père. Dans les contes de Propp, la princesse est le personnage recherché. Mais la princesse dans le récit de Nezâmi n’est qu’un personnage secondaire et plutôt passif. Elle a été guérie par Bien. Elle tombe amoureuse de son sauveur et l’épouse. Cela permet à Bien d’accéder au trône. La majorité des fonctions énumérées par Propp dans cette sphère n’existe pas dans notre parabole. La princesse et le roi de "Bien et Mal" réalisent seulement les fonctions de la demande d’accomplir la tâche difficile et du mariage. La punition de l’agresseur est ici réalisée par le donateur et non pas par le roi. Les trois fonctions de la marque, de la découverte du faux-héros et la reconnaissance du héros n’existent pas dans notre histoire.
  5. La sphère d’action du Mandateur. Cette sphère concerne seulement la fonction de l’envoi du héros dans les contes de Propp. Cette fonction est absente dans l’histoire de "Bien et Mal".
  6. La sphère d’action du Héros. Bien est le héros de notre récit. Mais il s’agit d’un héros-victime. Parmi les fonctions propiennes, le mariage, l’éloignement ou le départ inconscient et la réalisation de la tâche difficile sont réalisés par ce personnage. La réaction aux exigences du Mandataire et le départ en quête sont, selon Propp, les fonctions réservées uniquement au héros-quêteur. Ce qui n’est pas le cas pour Bien. L’autre question qui mérite d’être traitée ici, c’est la philosophie qui se cache derrière la nomination de ce personnage dans le récit. Bien ou Kheyr dans les langues arabo-persanes s’oppose par dénomination essentielle au Mal ou Shar. En fait, les personnages de ce récit n’ont pas de nom. Nezâmi adopte une tendance similaire dans certaines anecdotes du Trésor des secrets. On dirait que le poète veut insister sur les caractéristiques morales de ces personnages polarisés en leur donnant une identité universelle.
  7. La sphère d’action du Faux héros. Ce personnage n’existe pas dans notre récit. Donc la fonction de la prétention mensongère qui est spécifique du Faux-héros ne se voit pas dans "Bien et Mal".

La répartition des fonctions entre les personnages de notre récit suit un modèle simple et linaire. Il n’y a pas tant d’assimilation dans la réalisation des fonctions par les personnages.

Option 1 : La sphère d’action correspond exactement au personnage. (Propp 1970:97)

À noter que les sphères d’action pour secourir le héros et lui soumettre l’objet magique sont partagées entre le berger et sa fille. En outre, le mariage du héros avec la fille du berger ressemble dans certains cas à son mariage avec la princesse et la file du vizir. C’est le cas de la troisième option de Propp :

Option 3 : Une seule sphère d’action se divise entre plusieurs personnages. (Propp 1970 : 99)

Conclusion

 

La morphologie étudie les parties constitutives d’un récit littéraire, ainsi que le rapport entre ses parties et l’ensemble du récit. Que pouvons-nous dire alors à propos de "Bien et Mal" de Nezâmi ? Nous avons abordé ce poème en le plaçant dans le genre des paraboles, anecdotes moralistes ou contes de mœurs. Au niveau des fonctions proppiennes, la majorité de ces fonctions (16 sur 31) peuvent être identifiées dans cette histoire. Quant aux personnages du récit, 5 rôles parmi les 7 personnages-clés énumérés par Propp se présentent dans "Bien et Mal" et certaines fonctions sont réalisées par deux ou trois de ces personnages. Les personnages de Bien et de Mal héritent de la longue tradition manichéenne de l’affrontement historique et idéologique entre Bien et Mal dans la pensée indo-iranienne.

Néanmoins, cette parabole n’est certainement pas la meilleure création littéraire du grand Nezâmi. En comparant "Bien et Mal" par exemple avec le chef-d’œuvre nezâmien de Khosro et Shirin1, nous constatons aisément le manque de développement narratologique dans l’intrigue du récit. Certaines fonctions et certains personnages nous paraissent supprimables. Le geste polygamique de Bien épousant trois femmes, à la fin du récit, est difficilement compréhensible pour l’homme d’aujourd’hui. Néanmoins, le génie poétique de Nezâmi, la versification fluide, le langage concis, la structure harmonique et le recours du poète aux folklores anciens font de "Bien et Mal" une richesse indéniable de la littérature classique persanophone. Une richesse qui, au-delà des qualités thématiques, poétiques et esthétiques, émerge également à travers les critères formalistes de l’approche proppienne.

* La version intégrale de cette recherche menée sous la direction de la professeure Mme le Dr. Mahvash Ghavimi a été présentée au colloque "Poétique du Mal" organisé en novembre 2017 par le département de langue et littérature françaises de l’Université de Tabriz.

    Bibliographie :


    - Propp Vladimir, Morphologie du conte, Éditions Points, Paris, 1970


    - Jolles André, Formes simples, Éditions du Seuil, Paris, 1972


    - Barry Michael, Le Pavillon des Sept Princesses, Traduit en persan par Alavi Niya Jalal, Éditions Ney, Téhéran, 2006


    - Servatian Behrouz, Nezâmi Gandjehi (Nezâmi de Gandjeh), Éditions du bureau des études culturelles, collection Que sais-je d’Iran ?, Téhéran, 2003


    - Ghavimi Mahvash, Houshmand Nargues, "Analyse du discours narratif dans Haft Peykar de Nezâmi", Cahier de Recherche des langues étrangères, Université Shahid Beheshti, numéro spécial en langue française, Numéro 53, 2009


    - Khademolfoghara Mina, "Tahlil rikht shenâssi ghesseh-ye Kheyr va Shar Nezâmi", "L’analyse morphologique de l’histoire "Bien et Mal" de Nezâmi", Trimestriel de la langue et de la littérature persanes, Université Azâd de Sanandaj, Septième année, Automne 2005


    - Nasseri Fereshteh, "Tahlil-e revayie ghesseh-ye Gonbad-hâye Siyâh va Sandali az Haft Peykare Nezâmi bar assass-e olgou-hâye rikht shenassi-ye Vladimir Propp" ("L’analyse narratologique de la première et de la sixième histoire des Sept Portraits de Nezâmi d’après La morphologie du conte de Vladimir Propp), Le Cahier de recherche de la Culture et de la Littérature, Numéro 13, Huitième année, Printemps 2002


    - Ishani Tâhereh, "Rikht Shenâssi-e Ghesseh-ye Kheyr va Shar bar assâs-e Nazariyeh Propp" (Morphologie de l’histoire de Bien et Mal selon la théorie de Vladimir Propp), Trimestriel spécial de la langue et de la littérature persanes, Numéro 3, Printemps 2001


    - Rabiei Mazraeshahi Elâheh, "Barressi anâsor-e dâstâni dar khamseh Nezâmi" (Étude structurale des éléments narratifs dans les cinq ouvrages de Nezâmi), Trimestriel spécial des sciences littéraires, Numéro 4, 2005


    - Parsa Ahmad, "Bonmâyeh-hâye Osturei-ye Hekayât-e Kheyr va Shar dar Haft Peykare Nezâmi" (Les motifs mythologiques de la parabole "Bien et Mal" dans les Sept Portraits de Nezâmi), Trimestriel de la littérature gnostique et mythologique, Onzième année, Numéro 38, Printemps 2005

    Notes

    [1À noter que Nezâmi a consacré 16 ans de sa vie à la rédaction de Khosro et Shirin. Mais cela ne diminue pas l’importance littéraire des récits concis comme Bien et Mal. De plus, nous devons traiter ce récit dans l’ensemble de l’ouvrage Sept portraits ou Bahram Nameh de cette figure emblématique de la poésie iranienne.


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