N° 168, novembre 2019

Les chansons rurales nées en pleine rizière


Djahânguir Abbâsi Dânâ-ye Elmi
Traduit et adapté par

Zeinab Golestâni


Comme le blé, le riz a constitué pendant des siècles une partie indissociable de la nourriture humaine. Certains botanistes regardent la Chine comme le pays d’origine du riz, rapporté en Iran par des Iraniens l’ayant découvert en Inde. Selon un document historique datant de l’époque achéménide et rédigé par un ambassadeur chinois, Chang Ki Ben, les habitants du nord de l’Iran portaient une attention particulière à la culture du riz qui s’était facilement acclimatée à la région du fait de l’humidité du climat. La dépendance de la vie quotidienne de ce peuple à ce produit agricole est à l’origine de diverses cérémonies organisées dans la région pour le tenir en grand honneur. Parmi elles, citons les fêtes Khordeh tâbi (Étincellement), Âftâb khâhi (Rêver du soleil), Toum-e Sefid (Semence blanche). Ce dernier rite permet l’expression de la joie des agriculteurs quand ils découvrent, au moment de la culture du riz, une semence blanche parmi les autres. La cérémonie de fête est codifiée : lorsque la semence particulière est découverte, l’une des paysannes se saisit du plateau que les hommes utilisent pour transporter les semences et se met à le battre comme un tambour. La musique annonce une pause dans le travail et tous les riziculteurs dansent et chantent en cœur au son de ce tambour improvisé.

 

partition I

La cérémonie de Toum Sari (Nouvelles semences du riz)

 

Dans le passé, à la fin de la plantation du riz, le meneur des riziculteurs qui était généralement une femme, apportait la dernière poignée de semences chez le propriétaire de la rizière et faisait des vœux pour ce dernier en lui offrant ces semences : « Que tu partes en pèlerinage à La Mecque ! Que tu partes en pèlerinage au mausolée de l’Imâm Hossein à Kerbalâ ! Que tu partes en pèlerinage au mausolée de l’Imâm Rezâ à Mashhad ! Que tu célèbres bientôt le mariage de ton fils ! », etc. Après ces vœux, le propriétaire récompensait la meneuse avec des étrennes ou des pâtisseries à partager avec les autres semeurs.

La cérémonie de Guishâ Bedjâr (La mariée de la rizière)

 

"Guishâ" signifie "jeune mariée" dans la langue du nord-ouest du Mâzandârân, et la cérémonie de Guishâ Bedjâr se veut un symbole de l’aide apportée par la famille de la jeune mariée à la famille de son fiancé dans la riziculture. Accompagné de musique et de chansons, ce rite révélait les habitudes et les coutumes sociales, culturelles et économiques des habitants. Les thèmes et motifs de ces chansons sont généralement partagés dans toute la région et les différences résident dans le vocabulaire, selon les dialectes parlés dans chaque comté.

La région et la ville de Tonekâbon, où peuvent s’entendre diverses variétés de ces chansons, sont un excellent laboratoire d’études de ces chants et de la polyphonie des dialectes. Le comté de Tonekâbon tient cette particularité de sa position géographique, à cheval entre les deux provinces septentrionales du Guilân et du Mâzandarân. Tonekâbon offre une riche fusion des cultures de ces deux provinces. Étendu dans le passé sur un territoire comprenant la région de Roudsar dans le Guilân jusqu’à la ville de Nour dans le Mâzandarân, Tonekâbon a conservé les traces d’une littérature orale qui porte aussi bien sur la riziculture que sur tous les sujets de la vie quotidienne : l’amour, la haine, l’oppression politique ou sociale, etc. Cette tradition orale se traduit notamment par des chansons, parmi lesquelles les chansons satiriques ont une place de choix. Ces chansons critiques et ironiques dévoilent la finesse de l’esprit des poètes inconnus qui, souvent illettrés, connaissaient cependant très bien leur peuple, leur société et leur histoire.

La chanson Khordeh Tâbi ou la cérémonie d’Âftâb khâhi

 

Pour cultiver le riz, le riziculteur sème tout d’abord les graines dans un petit terrain nommé toum djâr ou toum bidjâr. Une fois les semences germées, le paysan les plante avec l’aide d’ouvriers dans la rizière. Cependant, il arrive parfois que le travail soit difficile à mener à cause d’une mauvaise météo : la pluie peut faire pourrir les germes du riz et causer des dégâts considérables. C’est pour cela qu’une cérémonie intitulée Khorde tâbi a vu le jour. Les officiants de ce rituel étaient des enfants. L’un d’eux prenait un balai (sâdjeh dans la langue locale) et se mettait au premier rang d’une file dont les participants tenaient à la main du métal, des boîtes, ou des casseroles en cuivre, objets avec lesquels ils faisaient du bruit. Certains participants de cette procession prenaient des épis secs de riz (kolech dans la langue locale). Et tout le monde chantait la chanson intitulée Khordeh tâbi :

Elâhi khordeh tâbey khordeh tâbey

Fardâ aftu betâbey khordeh tâbey

Toum djâreh toum bapisseh

Varay dom bapisseh koulâye som bapisseh

Mi varzâ som bapisseh ti asbe dom bapisseh

Pâ katale pâ bapisseh guil tchamouche pâ bapisseh pirzane dom bapisseh (partition I [1])

 

(Ô Seigneur ! C’est toi qui allumes des étincelles

Illumine demain le soleil ! C’est toi qui allumes des étincelles

Les germes du riz ont pourri dans la petite rizière

Le sabot de mon bœuf est pourri, la queue de ton cheval est pourrie

Mes sabots en bois, les chaussures du Guilânais, et la queue de la vieille femme sont pourris)

 

Les paysans organisaient cette cérémonie pour mettre fin à la pluie.

partition II

Les germes du riz sont plantés dans les rizières après avoir poussé dans les petits terrains appelés toum djâr. C’est le propriétaire de la rizière qui décide quand, où, et dans quelles conditions les bourgeons seront plantés. De là les noms différents donnés aux divers types de riz, comme Sâlâri, Târom Chekan, Mousâ Târom, Dom siyâh, Garm-e Târom, Sadri, Sefid-e sadri, Lazardjâni, des riz plus faibles (Tchampâ) comme Anbarbou, Ombarbou ou Âmbârbou, Morâdkhâni, Châh râzi, Mohammadi, Chastaki, Harâti, Âbkileh, Kouleh Viny, Ghachangi, Cha’ak ou Châhak, Ma’rafi ou Ma’arefi, Sefidroud, Khazar, etc. Il existe d’ailleurs des chansons portant le nom de certaines familles de riz. Récitées par des poètes inconnus et probablement riziculteurs, ces chants s’entendaient lors de la plantation, de la culture et de la récolte. La plupart d’elles sont malheureusement en voie de disparition. Nous en trouverons quelques exemples ci-dessous :

 

- Travail, chanson, vie

 

  1. Bedjârân bedjârân bedjârân

Sorkh-e gol dar bouma marz-e kenârân

Ghasam danam tere djân-e berârân

Bochu vatcha bagou biyeh zenmârân (Partition II)

 

Dans les rizières,

Une rose a poussé au bord des champs,

Pour l’amour de ton frère,

Dis à cet enfant de venir chez sa grand-mère

 

  1. Bahâr buma ke zinab dar bedjâre

Aragh dar tchatre zinab lâleh zâre

Khodâvandâ berase tekeye abr

Mi zinab tâghate garmâ nedâre

 

Le printemps est arrivé ; Zeinab est dans la rizière

La sueur coule sur son front

Ô Seigneur ! Envoie un nuage

Puisque ma Zeinab ne peut résister à la chaleur

 

  1. Bahâr buma mi Layli dar bedjâre

Poshte âftâb gana del bigharâre

Bechou abr bâgou bârân bebâre

Mi Lalyli tâghat-e garmâ nedâre

 

Le printemps est arrivé ; ma Leily est dans la rizière

Le soleil tape dans son dos, il l’irrite

Dis au nuage de faire tomber la pluie

Ma Leily ne peut résister à la chaleur

 

  1. Bahâr bouma kidjâkân dar bedjâren

Pochtake âftou guine del bi gharârân

Bochou abre bâgou bârech bebâreh

Mi delbar tâghat-e garmâ nedâre

 

Le printemps est arrivé, des jeunes filles sont dans la rizière

Le soleil tape dans leur dos, les irrite

Dis au nuage de faire tomber de la pluie

Ma bien-aimée ne peut résister à la chaleur

Parfois, l’on remplace le troisième vers par Garmi bâdi bezane tagarg [2] bebâre, qui signifie "Que le vent chaud souffle et envoie de la grêle".

  1. Bedjâre sardari tere raz naguire

Mi yâri koutchike andarz naguire

Har kas mi yârak-e baghal beguire

Châm-e sar tab bokoune sehar bemire

 

Tu es dans la rizière, que le riziculteur ne te touche pas

Ma bien-aimée est toute petite, elle n’écoute pas les conseils

Qu’il sente une fièvre au moment du dîner et qu’il meure le lendemain à l’aube,

Celui qui embrasserait ma petite amie

 

  1. Kidjâ djâney ti anbâre berendjam

Mon tâ key bomoudjom

Chekam gorosneh imân nedâre

Chemi khâneh sarou sâmân nedâre

 

Ma chère, je suis ton entrepôt de riz

Mais jusqu’à quand dois-je te chercher ?

Le ventre affamé n’a pas d’oreille

Votre foyer n’est guère ordonné

Il nous a semblé néanmoins que la deuxième strophe de cette chanson était incomplète. Pour les besoins de cette étude, nous avons donc demandé à plusieurs riziculteurs de le chanter. Ils l’ont tous chantée sans l’altérer ou ajouter des mots, mais le rythme de leur chant a comblé le manque que nous avions cru déceler.

 

  1. Bezan bâdâ bezan bâdâ owvâri

Tou bâbâye guili mon echkevâri (ochkouwâri)

Torâ ki goft tou guilân bodj bekâri

Bochou pachmi biyâr moun bâfam ghâli

Ô vent ! Souffle ! Souffle de l’autre côté !

Tu es Guilânais, et moi, je suis Achkouri [3] 

Qui t’a permis de cultiver du riz à Guilân ?

Va m’apporter de la laine pour que je tisse des tapis

 

partition III

Les différentes espèces de riz dans les chansons locales

 

Dans certaines chansons, on entend le nom des riz préférés des villageois, par exemple :

Berendje sâlâri bonoum ti dâni

Ti mâre zâmâ bonoum ague bedâni

Dâghe nâlânom ti dâni

Chou bi khâb bonoum ti dâni

Ti mâre zâmâ bonoum ague bedâni

Ghalandar bonoum ague bedâni

 

Je deviendrais le riz Sâlâri

Je deviendrais le beau-fils de ta mère, si tu le savais

Je suis éploré, tu le sais bien

Je souffre d’insomnie, tu le sais bien

Je deviendrais le beau-fils de ta mère, si tu le savais

Je deviendrais Qalandar, si tu le savais [4]

 

De plus, les habitants de chaque région nomment une certaine partie de la rizière dans leurs chansons régionales, comme :

  1. Mosâye târom, tere sar-e hâl bekârom

Arousi bedârom

Ô riz (Mousâ de la ville de Târom [5]) ! Je te planterai dans les premiers rangs de la rizière

Espérant voir un mariage heureux

 

  1. Mi Garme Târom, tere djire hâl bekârom

Mi berârâye vane ârousi bedârom

Mi Garme Târom tere kâr nedârom

Bâhâr [6] baba vane ârousi bedârom

Mi bodje khouche

Tere kach bazanam, choulâye gouche

Nâmzed bâzi khube choulâye gouche

Nâmzed bâzi khube choulâye gouche (Partition III)

 

Ô riz (Garm de la ville de Târom) ! Je te planterai au bout de la rizière,

Et te conserverai pour les noces de mon frère

Mon riz ! Je ne te toucherai pas

Jusqu’à ce qu’arrive le printemps ; afin de me servir de toi pour des noces

Mon épi de riz !

Que je te prenne à bras-le-corps sous ma robe de Choulâ [7] 

La parade amoureuse est plus gaie sous un Choulâ

La parade amoureuse est plus gaie sous un Choulâ

 

  1. Vahâr hâne money moulâei kârom

Omid az khâneye kablâei dârom

Ague guile kidjâre guir biyârom

Gamân kânom ke mon donyâ-re dârom

 

Le printemps arrive et je cultive du riz Molâyi

Je place mon espérance dans la maison du Chef du village

Si je me marie avec cette fille guilânaise

J’aurai le monde tout entier

 

  1. Mi Sarde Târom

Bazam djâr tchâr-e tâye (tây)

Mi Garme Târom

Bazam zire chech tâye (tây)

Aval saat badiye

Sare hâl bekâre

 

Mon riz Sard de Târom !

Je te cultiverai dans un terrain de quatre djerib [8]

Mon riz Garm de Târom !

Je te cultiverai dans un terrain de six djerib

Il me faut vous cultiver à l’heure propice

Aux premiers rangs de la rizière

 

Aujourd’hui encore, les riziculteurs croient aux heures fastes et néfastes pour la plantation. Pour cette raison, la plantation est précédée d’une séance de conseil avec le religieux du village qui leur indique le meilleur moment pour planter.

 

partition V

Chansons et reprises

 

A certains moments, le riziculteur(trice), chante des strophes où se répètent des vers connus de tous. Ainsi, tout le monde peut participer à la chanson. Il arrive ainsi que les autres accompagnent le chanteur(euse) principal(e), en répétant des strophes ou des ponctuations comme Tchereh qui signifie Pourquoi. Des vers qui se répètent dans les chansons sont :

 

  1. Bâz mi djâneh, bâz mi djâneh, bâz mi djâneh

Amere mohâl nâkâne

kidjâ por ghamzeh dâreh

(Partition IV)

 

Elle est toujours mon âme

Elle ne fait guère l’impossible

Cette fille a un charme fou

 

  1. Bâz mi djâneh, ây mi djâneh ây, mi djâneh

Âbake mâni be har koutchay ravâni (Partition V)

Toujours, elle est mon esprit

Tu es cette eau qui coule dans tout le quartier

 

  1. Amân mi valgue kâhou, Amân mi valgue kâhou,

Hame re khodâ bokocht mre dâghe lâkou (Partition V)

 

Que Dieu me protège contre cette feuille de salade

Bien que ce soit Dieu qui enlève la vie à tout le monde, c’est cette fille qui m’enlèvera la vie

 

  1. Amân mi valgue khanech, amân mi valge khanech

Kidjâ ghamzeh kâneh mi dele kâr nakech (Partition V)

 

Que Dieu me protège contre cette feuille de menthe pouliot

Ô fille ! Toi qui me séduis, ne touche pas tant mon cœur

Voici quelques chansons de riziculteurs, chantées lors du travail dans la rizière, où se voit la reprise de refrains :

 

  1. Mazare âb bouma pole baborde

tchereh

Manou mi yârake dele baborde

tchereh

Pol sâzân biyeyn pole besâzin

tchereh

Man o mi yârake dele besâzin

tchereh (Partition VI)

 

partition VI

Inondant, l’eau du fleuve Mazar [9] a emporté le pont

Elle a aussi fait palpiter mon cœur et celui de ma bien-aimée

Ô constructeurs ! Venez reconstruire ce pont !

 Et reconstruisez aussi mon cœur et celui de ma bien-aimée

Après avoir chanté cette chanson, tout le monde reprend en refrain :

 

Bâz mi djâneh, bâz mi djâneh, bâz mi djâneh

Amere mohâl nâkâne

kidjâ por ghamzeh dâreh

 

  1. Do dastânam sare dâlân bomânes

Do tchechmânom sare râhân bomânes

Khoudat gofti sare haftay miaei

Ti Kharmane kâ bomânes tou nomâbi

Mes mains sont toujours sur les murs du portique

Je fais toujours le pied de grue

Tu as dit toi-même que tu reviendrais au début de la semaine

Les pailles de riz ne sont pas encore séparées des cueillettes, mais tu n’es pas encore revenu

 

  1. Kidjâre ây kidjâre ây kidjâre

Kidjâ afchân hakorde mouye siyâre

Bachinâ bagounin kidjâye mâre

Kidjâye nazr hakene hadane amâre (Partition VII)

 

Et cette jeune fille-là,

Elle dénoue ses cheveux noirs

Dites à la mère de cette fille

De faire un vœu et de me la marier

 

Le vers qui se répète après cette strophe est :

Amân mi valgue kâhou, Amân mi valgue kâhou,

Hame re khodâ bokocht emere dâghe lâkou

ou

Bâz mi djâneh, ây mi djâneh ây, mi djâneh

Âbake mâni be har koutchay ravâni

 

  1. chabe chabnam, rouze gol nam nabouneh

Nakhâh yâre kasi hamdam nabouneh

Nakhâh yâr tche mâneh ? tchoub-e chemchâd

Hartchi randeh zanom hamvâr nabouneh

 

La rosée de la nuit, la fleur mouillée ; le jour ne se lève pas

Ne cherche nulle part une compagne ; personne ne deviendra jamais ta mignonne

A quoi ressemble-t-il, celui qui ne désire pas connaître l’amour ?

Au buis

 Car il ne se dressera jamais, bien qu’on le râpe

 

  1. Setâreh âsemân sar tâ sariya

Man o mi yâr zabon zargariya

Hame gounan das vayr tou âcheghiya

Tchouta dast veyram bi morovatiya

 

Le ciel est entièrement couvert d’étoiles

Ma bien-aimée et moi, nous parlons Zargari [10] 

VII

Tout le monde me conseille d’oublier l’amour

Mais comment est-il possible d’oublier la malignité ?

 

  1. Dou tâ kaboutarim darim ye khâneh

Dâne ye jâ khourim âbe roukhâne

Dou tâ chitân dare ami miyâne

Elâhi tâs beyre ti mâre djâneh (Partition VIII)

Nous sommes deux pigeons qui habitons le même nid

Qui prenons la même graine et la même eau de la rivière

Mais il y a deux Satans qui essaient de nous dresser l’un contre l’autre

Qu’il se brise, le cœur de ta mère !

 

On chante après cette strophe :

Amân mi valgue kâhou, Amân mi valgue kâhou,

Hame re khodâ bokocht emere dâghe lâkou

 

  1. Bolbolay nâle kâni nâle naken

Mane bâ soukhteh dele pâreh naken

Mane bâ soukhteh dele golâbe chiche

Chicheh chekan golâbe zâye naken

 

Ô rossignol pleureur ! Ne te plains pas !

Ne déchire pas mon cœur enflammé

Mon cœur enflammé ressemble à un verre d’eau de rose

Toi qui casses le verre, ne gaspille pas cette eau de rose !

 

- L’Achkâni, chanson ancienne de Tonekâbon

 

Souvent chantée par le passé, la chanson Achkâni montre à merveille la douleur et l’oppression ressenties par les peuples du nord. On dit qu’Achkâni était le responsable de la distribution d’eau dans les rizières à l’époque de Rezâ Shâh (1878-1944). Il aurait également été un temps le bras droit d’un Isphahanais nommé Asfar Djâni, qui était responsable de l’organisation de la gestion des propriétés de Tonekâbon. Ashkâni avait une telle réputation de cruauté, d’égoïsme et d’injustice que de nombreuses histoires circulaient à ce propos.

 

Partition VIII

Achkâni mere baza mou hâl nodârom

hây

Az tchoube achkâni bâki nadârom

hây

Mou khane bekhounoum âvâz nadarom

hây

âvâz nadarom

hây

Achkâni mere baza bâ tchoube lehâ

hây

Kandoudje pich mere baza hakorde bihâl

hây

Vâl be garden bchiyam se zâre garden

hây

Yeta khouch key hadam Tâdj Khâtoune sâl

hây

Moun khane tche konom dokhtare de dâr

hây

Achkâni mere baza bâ tchoube tousâ

hây

Moun vane baborom dokhtare Mousâ

hây (Partition IX)

 

Achkâni m’a frappé, j’ai mal

Je ne crains pas les coups de bâtons d’Achkâni

Je désire chanter, mais je n’ai plus de voix

Je n’ai plus de voix

Achkâni m’a frappé avec sa fourche en bois

Il m’a frappé près du stockage du riz [11] 

Le bras cassé tenu par une écharpe, je suis parti pour Séhézâr [12]  

Quand ai-je embrassé Tâdj Khâtoun ? [13] 

D’ailleurs, je n’ai rien à faire avec la fille du gouverneur du village

Achkâni m’a frappé par un bâton en aulne

Je veux épouser la fille de Mousâ

La satire dans la vie quotidienne des villageois

 

Le commerce se basait par le passé sur le troc. Ainsi, les riziculteurs échangeaient leur riz contre de la viande produite par les éleveurs (les gâlech). Les participants de cette opération économique étaient appelés des nimekâ ou nemekâ, qui signifie coassocié. Il était une fois un riziculteur de mauvaise réputation qui donnait à son coassocié du riz de mauvaise qualité (tchampâ), c’est-à-dire le cha’ak. Une fois cuit, ce riz était gluant, et au fur et à mesure, il durcissait. Le riziculteur s’était dit que l’éleveur ne saurait faire la différence, mais l’éleveur finit par lui envoyer un poème :

Bachin baguin djenâbe

Berendj haday chel âbe

Chab chele sob tchomâghe

Ti var mague tche dâbe

Be djâye gouche gousen

khâsti bokhâri honâghe

Djenâbe tchâpelosi

Harguez nabouti dosti

Sâle dige ti gouchti

Own djire chech tâye ghourmaghe

 

Allez ! Informez le Sir

Que son riz est bien gluant

Le soir, c’est collant

Le lendemain, il rappelle un bâton.

Qu’à la place de mouton,

Il devrait prendre du poison.

Ô flatteur !

Tu n’entretiens pas une amitié

L’année prochaine, tu prendras comme part de viande

Les grenouilles du terrain de six djerib

 

Partition IX

Ti pelâ hamra ghar (Je suis brouillé avec ton repas)

 

Un riziculteur appelé Soleyman se rendit chez un ami qui était en train de prendre son repas. Après l’avoir salué, son ami continua de manger sans l’inviter à partager le repas. Après avoir mangé, il ordonna qu’on apporte un narguilé pour Soleyman. Ce dernier lui dit alors spontanément :

Mou châer Solaymânom,

Ti polâ hamar ghar ti ghelyân hamra âsht ?

 

Je suis Soleymân, le poète

Mais dis-moi : Suis-je brouillé avec ton repas et en bonne entente avec ton narguilé ?

 

La chanson Bodje [14] sar chi bakate (La rosée tombe sur les épis de riz)

 

Le Bodje sar chi bakate est une chanson très ancienne qui explicite les relations entre vassaux et leur suzerain, ainsi que les horaires de travail. Voici ses paroles :

Le riziculteur ouvrier demande :

Bodje sar chi bakate

Morvâri dâne

Arbâb amare morkhas hakon

Mou bouchoum khâneh

 

La rosée tombe sur les épis de riz ;

Sir ! Laisse-moi partir chez moi

 

Le suzerain répond :

 

Tre morkhas nekânom

Tâ khorous bekhâne

Tre dou gharani hadam

Tchechme kerke mâneh

 

Je ne te laisserai pas partir avant que ne chante le coq

Tu as quand même gagné deux Krun [15]

Qui ressemblent aux beaux yeux de la poule

 

* Djahânguir Abbâsi Dânâ-ye Elmi, "Tarâneh-hâ-ye roustâ-yi dar bakhshi az gharb-e mâzandarân" (Des chansons rurales dans une partie du nord-ouest de la province du Mâzandarân), in Maghâm-e Mousighi-yâ-yi, Août-Octobre 2007, N° 57, pp. 45-53, article mis en ligne sur : https://www.noormags.ir/view/fa/articlepage/187116

    Notes

    [1Les partitions de ces chansons sont écrites par le maître de musique, Reza Mahdavi.

    [2Parfois, on prononce ce mot « Tekar » au lieu de « tagarg ». Les deux signifient « la grêle ».

    [3De la région Achkourât. Dans les sources historiques, cette région est nommée Chakour.

    [4Titre utilisé pour certains saints sufis.

    [5Comté de la province de Zanjân dont la capitale est Ab Bar. Il se divise en deux districts : le district central et le district de Tchavarzagh.

    [6Le mot bahâr signifie "le printemps". Dans certaines versions de cette chanson, bahâr est prononcé vahâr.

    [7 Robe longue sans manche qui tombe sur le genou, et paraît plus fine que les robes en feutre. Les bergers (gâlech) s’en servent pour se garder au chaud pendant la nuit et les jours pluvieux et froids.

    [8Unité traditionnelle de mesure des terres au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Ouest. Il s’agit d’une unité de superficie utilisée pour mesurer les propriétés foncières de la même façon qu’une acre ou un hectare. (Wikipedia, jerib)

    [9Le fleuve Mazar, aujourd’hui nommé Tchechmeh kileh, se compose de trois rivières Sehezâr, Dohezâr, et Valamroud. Il se jette dans la Caspienne.

    [10Sorte de jargon secret, le zargari est en réalité une langue parlée avec l’ajout de syllabes ou de lettres selon des codes spécifiques. Il existe de nombreux types de zargari. C’est notamment dans les régions nordiques de l’Iran que l’auteur de l’article a rencontré des groupes qui utilisaient ce jargon.

    [11Kondudj : Chambre réservée au stockage du caryopse du riz. Il s’agit d’une petite construction rectangulaire posée sur quatre piliers, de sorte que les souris ne peuvent pas y monter et avoir accès aux produits agricoles.

    [12Région verdoyante située dans le comté de Tonkâbon, dans la province de Mâzandarân.

    [13On dit que Tâdj Khâtoun était la sœur d’Achkâni. Peut-être le poète anonyme emploie consciemment ce nom et cette expression pour se venger d’Achkâni ; car dans la culture iranienne le fait d’embrasser la sœur d’un homme est une atteinte à son honneur viril.

    [14Dans certaines régions du Mâzandârân, le riz est appelé Bodj et dans d’autres parties Bedj.

    [15Kran (·Ao¤ en persan), Krun ou Qiran a été introduit comme unité de valeur de la monnaie iranienne en 1825. Un kran valait 1000 dinars iraniens ou 1/10 de toman. (Wikipedia, Kran)


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