N° 175, printemps 2021

Dans la vallée des Assassins


Raoul Delcorde


Voie d’accès à la forteresse d’Alamout

Il y a, loin d’ici, dans un pays du Moyen-Orient riche par son histoire, une vallée dont le nom intrigue : c’est la vallée des Assassins, au nord de Téhéran. Nous y arrivons un matin de printemps, après avoir voyagé dans un bus qui relie la capitale aux provinces bordant la mer Caspienne. De sa plénitude minérale, cette vallée se rebiffe derrière un entrelacs montagneux. La route qui y conduit serpente dans la montagne, l’enlace, grimpe puis dévale. À l’aube, les barrières montagneuses sont autant d’obstacles avant d’atteindre la vallée. On se sent ici au seuil d’un grand pays de bronze vert sans origine et que seule, l’histoire des Assassins pare d’une valeur chronologique. Midi déjà… nous croisons un muletier au profil de faucon, la bouche au dur bâillon du vent, les doigts repliés sur une fourche belliqueuse : serait-ce un descendant du « Vieux de la Montagne » ? Tout ici, montagnes, arbres, routes, personnages, ressemble à autant de lances violentes qui s’entrechoquent, se bousculent, se hérissent, dans la haute crue des terres rougeoyantes.

Au XIème siècle, un descendant du prophète Mohammad du nom de Hassan al-Sabah, s’installe dans la vallée d’Alamout. Il suscite une telle dévotion chez ses partisans qu’ils se feront appeler « Assassins », qui se dit « Hashishin » en arabe, c’est-à-dire drogués au hashish. Doit-on supposer que la fougue de ces « Assassins » - terreur des Croisés – et leur profonde obéissance au Vieux de la Montagne résultent d’un fanatisme exacerbé qui aurait tous les effets d’une drogue, ou faut-il préférer la jolie interprétation de Marco Polo sur les effets hallucinatoires du paradis d’Alamout ? Dans cette vallée retirée, où jadis existait une forteresse, les fougueux cavaliers auraient-ils consommé des psychotropes pour s’en aller ensuite décimer les Croisés ?

Forteresse d’Alamout

Au détour d’une colline, un spectacle de rizières, une marqueterie de prés verts, des rassemblements de peupliers, et au loin la rivière Alamout qui longe les escaliers montagneux, les érode et enserre paresseusement la terre meuble. Nous approchons d’un petit village, et des jeunes muletiers nous accueillent. La lumière joue obliquement avec les éléments, adoucit les immenses assemblages de pierres qui s’étalent sur des degrés différents.

Le jour s’étire dans sa parure de chlorite ; nous avons décidé de partir à pied vers ces grandes lignes calmes qui irradient notre chemin ; on parle à voix basse tant la douceur du paysage impose silence ; les femmes dans leur champ sont comme des taches de couleurs qui se découpent sur le bleu infini ; un ânier chante seul, emporté dans la fumée de ses songes. Plate, marécageuse, la route qui mène à la forteresse prend subitement une allure dramatique, escarpée. Puis la roche devient friable, la douceur du paysage s’évanouit… les arbres esseulés s’agrippent dramatiquement aux nuages ocre qui flottent dans l’azur. Tout à coup apparaît la forteresse d’Alamout, dominant les tables rocheuses, nues et désolées.

Au pied du « rocher-aux-bandits », un village-oasis étend ses vergers tout autour du site. Le voyageur, encore aux premiers mètres de ce plateau désertique, est attiré par la verdure rafraîchissante de ce village qui vit au milieu des flamboiements de blanc ocre et de jaune soufre. Des aigles dessinent des arcs de cercle dans le ciel. Sur la place du village se déroule un théâtre religieux, appelé « ta’zieh » qui, dans le bruit des tambours et les clameurs de la foule, fait revivre à 2000 mètres d’altitude les tragédies de l’islam chiite.

Vallée d’Alamout

Nous chevauchons maintenant des mulets, la roche est lisse, et lentement l’animal nous mène au pied des longues parois qui délimitent ce qui fut la forteresse du Vieux de la montagne. Nous y arrivons enfin : quelques murs de pierre subsistent, des restes de fondation de ce qui fut une forteresse quasi imprenable. Le vent siffle sur ces rochers en forme de stèles votives. Souvenirs, mythes, tout passe à travers ce paysage hautain, dans son immense solitude. On découvre un puits dans un des rebords de la forteresse qui, aux dires des autochtones, jamais ne se vide. C’est par là qu’Hassan al Sabah, le seigneur d’Alamout, échappa à ses ennemis.

Et il faut maintenant revenir, hors d’haleine et l’aile du vent en plein dos ; le ciel s’assombrit ; du haut du rocher, on entend encore le jeu des timbres, trompettes et cymbales qui rythment le « ta’zieh ». Tout à coup, il se met à pleuvoir. Dans le village, c’est une débandade joyeuse qui unit dans une même course troupeaux d’ovins et foules de villageois. Puis succède une accalmie et le soleil réapparaît. Le ciel, à nouveau, se couvre des tonalités violettes de l’orage, la terre brunit, prend des allures moribondes. Nous revoilà sur le plateau ; c’est ici que l’on aimerait rencontrer les femmes-gazelles. Le ciel s’épaissit et les gouttes translucides tombent doucement ; des jeunes filles nous offrent des pommes rouges comme leurs joues.

Au contact de ces pluies, les sels de la terre tressaillent et les grenouilles coassent de plus belle. Nous sommes près des marécages, loin du piton rocheux où était construite la forteresse. Il y a comme une puissance de « retenue » du paysage : dans cette eau captée et dominée par de solides canaux, dans ces champs soigneusement cultivés, il y a cette volonté d’apaiser les forces physiques, de les modeler, et d’y laisser traces d’homme.

Les hauts sommets disparaissent mais on entend siffler le vent, le vent des hautes passions sous le fouet de l’éclair. Nous revoilà au village, au bas de la vallée. Ce village n’est sans doute, pour beaucoup de gens, qu’un lieu ordinaire. Pour moi, il constitue l’entrée d’un royaume dont chacune des portes ouvre sur un nouvel espace différent et semblable à la fois à ceux qui l’entourent. Les ouvrir toutes permettrait de franchir le seuil d’un monde minéral et pourtant vivant. L’essentiel est d’avoir franchi le seuil d’une première porte qui s’ouvre sur toutes les autres ; cette porte, je crois l’avoir trouvée, encastrée entre les arêtes rocheuses qui barrent une vallée ; elle n’est pas cachée cependant et celui qui la cherche pourra franchir son entrée.

Lac d’Ovân

Là-haut, aux abords de la forteresse, il y avait un jardin et des bassins. Dans ce pays minéral qu’est l’Iran, on découvre des jardins semblables, derrière de vieilles portes délicatement ornées, où coule, dans une succession de petits bassins, une eau lumineuse, aussi lumineuse que les lettres sonores du mot « âb », qui veut dire « eau » en persan.

Le seul jardin qui puisse encore m’émouvoir, c’est un jardin où il n’y a que des pierres, des pierres merveilleuses : sèches, douces, ramassant la lumière dans leur pesanteur.

Seules la pierre et la clarté sont apaisantes.

Connaissez-vous ce jardin où les pierres gardent leur mystère brûlant de vérité ?

* L’auteur de cet article est un diplomate belge qui a vécu en Iran durant sa jeunesse et y est revenu régulièrement.


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